A lire Le Canard enchaîné du mercredi 29 février, Ikea serait allé mettre son nez dans des fichiers de police pendant plusieurs années, pour en savoir un peu plus sur ses salariés ou des clients récalcitrants. Une plainte contre X a été déposée jeudi 1er mars à Versailles par le syndicat Force ouvrière (FO), pour "utilisation frauduleuse de données personnelles". FO y produit des mails entre cadres du groupe et enquêteurs privés, qui proposent notamment contre rémunération des "consultations équivalentes à celles du Stic", un fichier de police.

La veille, au sujet d'éventuelles poursuites disciplinaires, le ministère de l'Intérieur affirmait qu'"il y a une traçabilité dans la consultation de ces différents fichiers, qui permet d'avoir une vision très claire de qui consulte quoi".

"Passer au peigne fin le passé des salariés"

D'après l'hebdomadaire d'investigation, Ikea aurait conclu avec la société de "recherche" Sûreté international "un accord très secret qui va lui permettre, pendant des années, de passer au peigne fin le passé des salariés suspects" grâce à des fichiers de policeEt des questions, le groupe suédois pesant 23 milliards d'euros de chiffre d'affaires en a un paquet, révèlent des mails entre le responsable de la gestion d'Ikea et des responsables de l'officine. Florilège reproduit par Le Canard enchaîné :

"Merci de me dire si antécédents SVP concernant cette personne. A priori déjà connue pour vol."

"Concernant la personne ci-dessous, pouvez-vous savoir pour quels motifs il a été convoqué en justice ?"

"On a un collaborateur qui vient de l'ANPE et roule en Porsche Carrera, pouvez-vous me dire à quel nom elle est immatriculée ? Et si ce nom est différent du collaborateur ?"

"Personne en embauche sur le magasin de Paris Nord. Merci de me donner son casier."

"Son discours est antimondialiste, ses méthodes 'vieille garde CGT' (se bouche les oreilles et répète sans cesse la même chose concernant ses acquis). Syndicalisme ? Correspond pas trop au profil de sa dame. Prosélytisme divers ? ATAC ou autres ? Risque de menace écoterroriste ?"

"Pourriez-vous me dire qui est propriétaire de [cette Golf] ? Cette personne est-elle connue des services ?"

Les clients ne sont pas en reste. Ainsi, le journal écrit qu'à Morlaix (Finistère), alors que le magasin est en litige commercial avec une cliente réclamant 4 000 euros, Ikea demande : "Pourriez-vous me faire une recherche sur cette adresse et me dire : 1 - Qui est propriétaire des lieux (ou locataire) de façon officielle ? 2 - Cette personne est-elle connue des services ?"

Un fichier de police polémique

Ces renseignements proviennent notamment du fichier Stic, pour "système de traitement des infractions constatées". Soit 44,5 millions de noms répertoriés. Il a mauvaise presse, rapporte Libération. Depuis plusieurs années, des syndicats et associations de défense des droits de l'homme lui reprochent d'être truffé d'erreurs et souvent obsolète. Pire, des policiers ont déjà eu la fâcheuse habitude d'aller piocher dedans pour rendre un petit service ou arrondir les fins de mois, relate le blog Bug Brother. Un policier avait dénoncé les dérives du fichier, ce qui lui a valu d'être exclu de la police nationale, comme le raconte Owni. Des officines auraient aussi consulté les fichiers de carte grise pour vérifier les immatriculations, par exemple.

"Les faits rapportés par Le Canard sont très graves, a estimé un des avocats de salariés d'Ikea, Yassine Yakouti, mercredi sur France Info. La mise en place, la révélation et la mise en lumière d'un tel système est quelque chose d'unique en France pour le moment." L'utilisation frauduleuse de données personnelles est punie de cinq ans d'emprisonnement et 300 000 euros d'amende.

Ikea dit enquêter en interne

"On souhaite faire toute la lumière sur cette situation. On a décidé d'entreprendre toutes les vérifications qui s'imposent pour savoir ce qu'il en est exactement, a réagi mercredi midi le directeur de la communication d'Ikea France. On désapprouve de façon claire et vigoureuse toutes ces pratiques illégales qui peuvent porter atteinte à des valeurs importantes" comme "le respect de la vie privée".

Rue89 a, de son côté, contacté un ancien PDG de Sûreté international, qui dément. "Certains de mes salariés ont monté un cabinet parallèle, en profitant des connexions qu'on avait avec la direction [d'Ikea]. Ils ont été licenciés pour faute en 2004 [notamment Yann Messian, mentionné par Le Canard], et il y a eu un procès pour concurrence déloyale", explique-t-il au site.