Al Jazeera ne diffusera pas les images tournées par Mohamed Merah lors de ses tueries. La chaîne qatarie l'a annoncé, mardi 27 mars, sur son compte Twitter avant de le confirmer dans un communiqué (en anglais). On apprend à cette occasion le nom donné par son auteur à cette vidéo : "Al Qaeda attaque la France". 

Cette décision "raisonnable" a été saluée par Nicolas Sarkozy qui, lors d'une conférence de presse, avait demandé à toutes les chaînes de ne montrer "sous aucun prétexte" les images des tueries. Le président s'est également dit "prêt à faire ce qu'il faut pour empêcher la diffusion du signal" si elles étaient reprises par d'autres télévisions. 

(France 2)

La possibilité que la chaîne qatarie puisse montrer ces vidéos avait provoqué une levée de boucliers en France. Les proches de victimes du "tueur au scooter" avaient appelé les médias, mardi, à ne pas diffuser le montage vidéo reçu au siège parisien d'Al Jazeera. 

Des intérêts dans le pays

"On voit toutes les attaques perpétrées à Toulouse et à Montauban dans l'ordre chronologique, c'est-à-dire l'assassinat du premier soldat, après, les trois soldats, et enfin, l'attaque de l'école", explique le chef du bureau de Paris d'Al Jazeera. Les vidéos "ont été remontées". "Il y a eu un mixage de musiques et de chants religieux, des lectures, des récitals de versets coraniques (...). On entend les voix de cette personne qui a commis les assassinats" et "les cris des victimes".

Pour Antoine Basbous, politologue spécialiste du monde arabe et du terrorisme islamiste et fondateur de l'Observatoire des pays arabes (OPA), Al Jazeera avait le choix. La chaîne aurait pu décider de diffuser les vidéos filmées par Merah, quitte ensuite à se faire attaquer en justice. Elle qatarie aurait également pu n'en diffuser que des extraits pour tenter de ne pas verser dans l'apologie du terrorisme. Interrogé par FTVI, le politologue détaille : "Les responsables de la chaîne seront attentifs à ne pas provoquer un choc dans un pays où ils ont investi de grands moyens financiers. Ils sont préoccupés par l'image du Qatar et de ses investisseurs en France. De plus, le comportement de Mohamed Merah a été dénoncé dans les médias arabes. La chaîne est tenue par toutes ces exigences."

"On a assez souffert" : le cri des familles de victimes

La famille de Jonathan Sandler, assassiné avec ses deux enfants par Mohamed Merah le 19 mars devant le collège-lycée juif Ozar-Hatorah de Toulouse, avait appelé mardi les médias à ne pas diffuser le montage vidéo, annonçant être prête à entreprendre des poursuites judiciaires.

Latifa Ibn Ziaten, la mère du premier parachutiste tué par Mohamed Merah, avait elle aussi imploré la chaîne qatarie. "C'est mon fils qui est mort, un enfant de 30 ans. Et on veut le montrer comme si c'était un film. S'il vous plaît, je ne veux pas voir ça. Je n'ai pas besoin de ça, ils n'ont pas le droit de faire ça, ce n'est pas normal. On a assez souffert", a dit à l'AFP cette femme de 52 ans, en larmes. 

Mise en garde du CSA

Par ailleurs, le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA), chargé de veiller au respect de la dignité de la personne humaine et à la sauvegarde de l'ordre public dans les programmes audiovisuels, avait "invité les chaînes à ne pas diffuser" la vidéo des tueries.

Le CSA aurait pu intervenir notamment afin d'interdire la diffusion d'émissions dans lesquelles la personne est rabaissée au rang d'objet (actes humiliants et dégradants, complaisance dans l'évocation de la souffrance humaine, non-respect des défunts ou instrumentalisation du corps humain). En matière de sauvegarde de l'ordre public, "toute incitation à des comportements dangereux, délinquants ou inciviques est passible de sanction", avait rappelé le CSA.

Des précédents chez Al Jazeera

Au début des années 2000, à l'époque où Al Jazeera portait les revendications de Ben Laden, la plupart des messages des terroristes étaient diffusés à l'antenne. En 2006, elle a diffusé l'exécution de Saddam Hussein. "Puis elle a modifié sa ligne éditoriale, raconte Antoine Basbous. Aujourd'hui, la chaîne s'investit beaucoup dans ce que j'appelle le 'tsunami arabe', c'est-à-dire qu'elle soutient les révoltes arabes. Diffuser les images des tueries de Mohamed Merah ne s'inscrit plus aujourd'hui dans la vision du monde que porte Al Jazeera."