Laurent Blanc a dévoilé une partie de la pré-liste des joueurs retenus pour l'Euro 2012, qui se déroulera à partir du 8 juin en Pologne et en Ukraine. C'est la moitié du début d'un évènement, tant la liste du sélectionneur est l'objet d'un débat récurrent monté en mayonnaise par les fameux 60 millions de sélectionneurs qui hantent les comptoirs et les forums de France. Avant 1998, tout se passait sans psychodrame (lire cet article de L'Humanité). Jusqu'à ce funeste 23 mai 1998...
• 1998 : 28-6 = 22
Le moment fondateur du psychodrame-de-la-liste-et-de-la-cruauté-du-sélectionneur. Aimé Jacquet, déjà très contesté, appelle 28 joueurs à Clairefontaine. L'Equipe ironise sur cette liste élargie en titrant : "Et maintenant, on joue à treize ?" France 3 rappelle en ouverture de son reportage "la réputation d'éternel indécis" d'Aimé Jacquet et regrette à demi-mot une "logique du moindre risque". La téléréalité n'existe pas encore, mais le passage du sélectionneur dans les chambres des six recalés, une froide nuit de mai à Clairefontaine, a comme un avant-goût de conseil de Koh-Lanta.
Les bannis, dont Nicolas Anelka, refusent la proposition du sélectionneur de rester jusqu'au lendemain pour partager un dernier petit déjeuner avec leurs équipiers. A la place, un taxi, des valises faites à la hâte, et des larmes. Aimé Jacquet évacue la question d'un pudique : "Ils ont été très dignes, nous nous sommes séparés avec une grande convivialité." (cité par Libération). Pas la presse : L'Equipe, en conflit ouvert avec Jacquet, parle alors d'"issue lamentable". Cette méthode de sélection reste, avec le souvenir de la finale, le geste à la James Bond de Thuram contre la Croatie et la mascotte Footix, un des moments marquants de cette épopée.
Avec le recul, cette tempête dans un verre d'eau a transformé l'annonce de la liste en figure imposée de la com' du sélectionneur.
• 2000 : 12 - 1 + 7 + 1 + 1 + 1 + 1
Ça paraît compliqué comme ça, mais Roger Lemerre a d'abord convoqué 12 joueurs pour un stage à Tignes, puis convoqué 18 joueurs pour l'Euro en ôtant le seul Philippe Christanval des 12 du début, puis a attendu que ses dernières stars arrivent avant le début de la compétition, retenues par des échéances en club. Zéro polémique, zéro scandale, zéro départ de Clairefontaine en taxi, un sans-faute.
• 2002 : 8 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1
"Je suis un homme d'additions", lâche Roger Lemerre au Parisien. Le successeur d'Aimé Jacquet invente l'équipe de France en kit à monter soi-même. Huit joueurs du championnat de France sont d'abord appelés, puis les stars des grands championnats européens arrivent au compte-gouttes. La presse sportive ronge son frein, sans polémique sur la liste des 23 à se mettre sous la dent. L'avant-Coupe du monde est inversement calme par rapport au déchaînement médiatique qui suit la piteuse élimination des Bleus dès le premier tour. Roger Lemerre confirme son statut d'homme d'additions en réclamant le paiement de ses deux ans de contrat après son éviction, ce qui met dans le rouge les comptes de la FFF.
• 2004 : 23 + 18 - 17 - 1 = 23
Jacques Santini a donné deux listes : 23 joueurs retenus et 18 réservistes chargés de s'entretenir physiquement lors de leurs vacances au bout du monde. Hormis un remplacement de dernière minute, la sélection était passée comme une lettre à la poste, avant un match amical France-Brésil. Même les journalistes ne l'attendaient pas si tôt. En présentant une liste de 23 plus une seconde liste de remplaçants en cas de coup dur (dont certains choix un peu exotiques comme le gardien de Guingamp de l'époque, Ronan Le Crom), le sélectionneur désamorce toute polémique et laisse comme deux ronds de flan les journalistes, écrivent Les Cahiers du Foot.
• 2006 : 23 + 18 - 17 - 1 = 23
Raymond Domenech dévoile sa sélection dans l'émission "Téléfoot"... sans faire aucun commentaire, si ce n'est sur le choix de Fabien Barthez comme n°1 chez les gardiens. Il réserve ses explications à SFR, partenaire de l'équipe de France 24 heures plus tard. Cette fois, les commentaires sur la forme prennent le pas sur le fond.
• 2008 : 30 - 7 + 1 hélicoptère
C'est le grand retour de la liste élargie avec le couperet des trois coups secs frappés à la porte de la chambre, un soir de mai. Dix ans après 1998, les bannis de l'époque en parlent encore, comme Sabri Lamouchi dans France Soir : "La méthode utilisée par Domenech est logique. L'intérêt d'une liste élargie, c'est l'équipe de France. Il lui faut donner toutes les chances de remporter l'Euro. Sur le fond, il a donc raison." Nicolas Anelka, de l'autre côté de la barrière, parle, lui, de "mauvaise idée". Pierre Laigle, autre recalé, évoque sur Football.fr "un souvenir qui [le] hante."
Samir Nasri n'est pas de cette génération. Celui qui joue à l'OM à l'époque s'amuse à frapper à la porte de ses équipiers, tétanisés. Djibril Cissé, qui a eu vent de la blague, entend frapper à sa porte, s'attend à voir le meneur de jeu des Bleus sur le perron. Manque de chance, c'est Raymond Domenech et son staff qui lui annoncent qu'il ne fera pas partie de l'aventure...
Les joueurs bannis ont dû quitter Tignes en hélicoptère. Ce qui vaut au gardien de Lille, Mickaël Landreau, d'être chambré à chaque fois qu'un hélicoptère passe au-dessus du centre d'entraînement du club, comme il le raconte à L'Equipe.fr.
"J'ai vécu le plus sale moment de ma carrière de sélectionneur", concède Domenech, même s'il explique avoir tiré les leçons du précédent de 1998.
• 2010 : 30 - 6 - 1
Les Guignols de l'info font dire à Domenech : "Pourquoi une liste de 30 ? Pour faire chier les journalistes." S'abritant derrière une règle de la Fifa, le sélectionneur retarde le plus possible l'échéance pour livrer sa liste définitive : d'abord 30, puis 24, puis 23 joueurs pour l'Afrique du Sud. Une stratégie de diversion, alliée à la personnalité controversée de Domenech, qui fait presque autant parler que l'absence de Karim Benzema. La suite, on la connaît.
L'universitaire Jean-François Diana analyse pour Rue89 cette obsession de commenter les listes des sélectionneurs. "Notre époque discute les choix d’un sélectionneur en même temps (et non en place de) qu’elle critique l’action d’un politique. En ce sens, le football n’est pas un ersatz de la société, il en est l’expression poussée à son extrémité (ses beautés comprises)." Et c'est vrai qu'en cette période de formation du gouvernement, les 60 millions de sélectionneurs ont tendance aussi à se transformer en 60 millions de présidents de la République.
Alors, tellement français, le principe de liste élargie ? Non. En 1998, l'année même de l'affaire Jacquet, d'autres sélections, et pas des moindres, comme celles de l'Angleterre ou de la Belgique, avaient été annoncées en version élargie avant d'être rabotées à l'approche de la compétition. En 2010, l'Allemagne et l'Italie avaient donné une liste de 30 comme Domenech. Pour l'Euro 2012, le sélectionneur néerlandais a annoncé une pré-liste XXL de 36 joueurs. En 1978, la Fifa avait carrément exigé de tous les pays engagés une liste de 40 joueurs que les sélectionneurs devaient écrémer peu avant le Mondial argentin.