Doit-on craindre une attaque terroriste de l'Etat islamique en France ?

Après les révélations de "Libération" sur les projets d'attentats de Mehdi Nemmouche, francetv info a posé la question à Alain Rodier, directeur de recherche au CF2R, le Centre français de recherche sur le renseignement.

Photo de Abou Bakr Al-Baghdadi, leader de l'Etat islamique, extraite d'une vidéo de propagande publiée le 5 juillet 2014.
Photo de Abou Bakr Al-Baghdadi, leader de l'Etat islamique, extraite d'une vidéo de propagande publiée le 5 juillet 2014. (AL-FURQAN MEDIA / AFP)
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Il voulait faire "cinq fois Merah" à l'occasion du 14-Juillet à Paris. Selon des informations publiées par Libération lundi 8 septembre, Mehdi Nemmouche envisageait une attaque terroriste en France. Sur RTL, Jean-Pierre Filiu, professeur à Science Po et spécialiste de la Syrie, y voit "le signe d'une menace sans précédent". Et s'alarme : "Il faut tout faire pour éviter un 11-Septembre européen." 

Doit-on craindre une attaque terroriste de l'Etat islamique (EI) sur le sol français ? Eléments de réponse avec Alain Rodier, directeur de recherches chargé du terrorisme et de la criminalité organisée au CF2R, le Centre français de recherche sur le renseignement.

Francetv info : Une attaque de l'EI en France est-elle imminente ? 

Alain Rodier : Il est compliqué de répondre à cette question, mais je ne crois pas qu'une attaque soit imminente, et ce pour trois raisons. La première est que la priorité de l'Etat islamique n'est pas le combat internationaliste, mais bien d'établir un Etat solide à cheval sur l'Irak et la Syrie et qu'il a déjà des difficultés à le faire. Notamment car il y a un problème de gestion des populations des zones conquises, qu'il faut faire vivre. C'est la grande différence entre l'EI et Al-Qaïda, qui ne voulait pas d'un califat régionalement défini. Ensuite parce que, s'il étend son action, Abou Bakr Al-Baghdadi [le chef de l'Etat islamique] va d'abord l'étendre régionalement là encore, au Liban et en Jordanie, ainsi que vers le mont Sinaï, à la frontière avec Israël.

L'Etat hébreu est d'ailleurs l'ennemi numéro 1 dès que le califat sera établi, puis viennent les chiites et l'Iran, et la famille royale saoudienne. Ce n'est qu'après que vient la possibilité d'attaques à l'étranger et en Europe. La planification d'une attaque de l'ampleur du 11-Septembre aux Etats-Unis, qui en plus nécessite beaucoup de temps, n'est pas à l'ordre du jour de l'EI. 

La participation de la France à une coalition contre l'EI, comme l'envisagent les Etats-Unis, peut-elle changer la donne ? 

Pas fondamentalement. Ils nous haïssent déjà bien assez comme ça. Cela peut accentuer encore le sentiment anti-occidentaux et accélérer le renvoi de leurs combattants internationalistes dans leurs pays pour mener des actions, mais Abou Bakr Al-Baghdadi a d'abord un vrai problème d'effectifs sur place pour contrôler un tiers de l'Irak et environ la moitié de la Syrie. 

Mais quid de ces combattants qui rentrent en Europe ? 

Cette menace est plus grande. On leur a effectivement répété durant leur séjour de s'en prendre, partout, aux ennemis, à savoir d'abord et avant tout les juifs, car l'EI fait preuve d'un antisémitisme virulent et bien plus violent que celui d'Al-Qaïda, et ensuite, aux Occidentaux. Parmi les pays occidentaux, les Etats-Unis sont l'ennemi numéro 1 et la France vient juste après, car nous sommes considérés comme un pays qui maltraite les musulmans.

Il y a deux catégories de combattants qui rentrent, et qu'il faut bien distinguer : ceux qui rentrent d'eux-mêmes, déçus des conditions sur place, et qu'il faut essayer de réintégrer à la société française, et quelques-uns très remontés. Le risque d'une attaque individuelle est présent partout et nous n'avons pas les moyens de police et de renseignements pour suivre tout le monde. Il faut savoir qu'une surveillance 24 heures sur 24 d'un individu requiert une quarantaine de fonctionnaires spécialisés. 

Existe-t-il une autre menace ?

A mon sens, oui. Il y a la question des jihadistes qui se revendiquent de l'Etat islamique, sans avoir forcément de lien avec l'organisation, et qui se battent sur d'autres terrains, en Libye, en Tunisie, au Mali ou encore au Niger. Ils peuvent mener des attaques contre les représentations françaises, les ambassades ou les entreprises, et même, éventuellement, contre les touristes français.