RECIT. A 21h40, le concert d'Eagles of Death Metal au Bataclan vire au bain de sang

La prise d'otages dans la salle de concert a fait au moins 80 morts.

L'authentique photo du groupe américain Eagles of Death Metal avant l'attaque au Bataclan à Paris, le 13 novembre 2015.
L'authentique photo du groupe américain Eagles of Death Metal avant l'attaque au Bataclan à Paris, le 13 novembre 2015. (MARION RUSZNIEWSKI / ROCK&FOLK / AFP)

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Des bras levés en l'air, des smartphones au bout des doigts, des musiciens sur scène entourés par la brume des fumigènes. Cette photographie, image classique d'un concert de rock, a été immortalisée quelques minutes avant l'attaque menée au Bataclan, vendredi 13 novembre, alors que se produisait le groupe américain Eagles of Death Metal à Paris. Les instants d'après ont plongé les spectateurs dans une violence inouïe, un carnage qui a fait au moins 80 morts, le bilan le plus lourd de la série d'attentats menés à Paris et au Stade de France cette nuit-là.

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"Le concert avait commencé depuis une demi-heure, c’était tellement joyeux", se remémore une fan du groupe au magazine Le Point. En pleine tournée européenne pour leur album Zipper Down (Braguette ouverte), les musiciens viennent d'entamer leur chanson "Kiss The Devil" ("Embrasser le diable") quand des coups de feu retentissent dans la salle située au 50, boulevard Voltaire. Il est 21h40 quand les terroristes entrent dans le Bataclan, affirme François Molins, le procureur de Paris. A 21h49, le premier message signalant la fusillade est publié sur Twitter.

Beaucoup croient d'abord entendre des pétards. Célia, une spectatrice, réalise qu'il s'agit de tirs lorsqu'elle voit "le sang gicler" autour d'elle. Tout le monde s'allonge aussitôt à terre, raconte-t-elle à France 2.

Trois individus armés, vêtus de noir, viennent de faire irruption dans la salle. "On a entendu des détonations, des cris, j'ai tourné la tête et j'ai vu plusieurs individus qui nous visaient et tiraient de manière aléatoire sur la foule. Ils avaient le visage découvert. Celui que j'ai vu m'a paru très jeune, la vingtaine", témoigne sur France 2 Julien Pearce, journaliste d'Europe 1, qui assistait au concert. Avant d'ouvrir le feu, "l'un d'eux a dit : 'Vous avez tué nos frères en Syrie et nous, on est là.'", poursuit Célia. "Je les ai clairement entendu dire aux otages : 'C'est la faute de Hollande, c'est la faute de votre président, il n'a pas à intervenir en Syrie.' Ils ont aussi parlé de l'Irak", corrobore un témoin à l'AFP.

"On a compris qu'"on était faits comme des rats"

Sur scène, les membres du groupe de blues californien croient pendant une fraction de seconde à des pétards, selon Le Point. Mais parviennent rapidement à s'exfiltrer de la salle pour se réfugier dans un commissariat, indique Le ParisienPour d'autres, le piège se referme et la prise d'otages meurtrière commence. "Le premier qui bouge son cul, je le bute", lâche l'un des terroristes, selon Célia. Un avertissement pour la forme puisque les preneurs d'otages se mettent à "tirer non-stop durant dix bonnes minutes", précise la jeune femme.

"Les gars, ils sont arrivés par l'entrée, ils ont tué tout ce qu'il y avait au niveau du bar, des stands de tee-shirts", décrit un spectateur dans Le Point, évoquant une scène d'horreur, "entre les morts qui tombaient, les blessés, les vivants qui se plaquaient à terre".

Vu d'en haut, il y avait des mouvements de foule, ça faisait comme un champ de blé quand il y a du vent

Un spectateur

Le Point

"On a vu des corps tomber des balcons… On est montés à l’étage. Et là, on a compris qu’il n’y avait pas d’issue de secours, qu’on était faits comme des rats", confirme une autre spectatrice dans l'hebdomadaire.

Le Bataclan, qui peut accueillir jusqu'à 1 500 personnes, affiche complet ce soir-là. Dans la panique, chacun se met à chercher une issue de secours. "Tout le monde se marchait dessus pour essayer de passer derrière la scène", raconte Julien Pearce, qui s'est "retrouvé avec une ou deux personnes sur [lui], ce qui [lui] a probablement sauvé la vie". Le jeune homme parvient finalement à se réfugier avec d'autres personnes dans un local sans issue. D'autres trouvent refuge sur le toit. "On était à droite de la fosse, on a suivi un vigile. On est passés par un Velux, sur le toit, on était une quarantaine", raconte une survivante dans Le Point.

Réfugiés dans les combles, les loges, les faux plafonds

Certains se terrent dans les combles de la salle de concert, comme Clarisse. "J'ai couru, couru, on s'est tous mis à plat ventre, on a essayé de trouver une sortie, on a essayé de taper contre les portes des loges, quelqu'un nous a ouvert", raconte-t-elle. Clémence, et une trentaine de spectateurs, parviennent à se cacher dans une pièce "d'à peine 10m²". "Il faisait très, très chaud et au bout de deux heures, l'air commençait à manquer. Les terroristes ont a priori essayé de rentrer dans la loge mais quelqu'un avait eu le réflexe de caler le frigo et le canapé contre la porte", confie-t-elle à francetv info. Elle entend les assaillants parler à l'extérieur. "Ils criaient leur 06 en disant 'on veut négocier', 'n'approchez pas on a des ceintures d'explosifs'".

On entendait tout derrière la porte, les otages criaient 'ne tirez pas ils vont tout faire exploser'

Clémence

Une spectatrice au Bataclan

Hervé et son fils trouvent aussi refuge dans les loges, puis dans une gaine d'aération. "Avec une fille, on est entré dans les toilettes et on a cassé le faux plafond. J'ai vu une gaine d'aération avec des tuyaux. J'en ai arraché un. On est entré dedans et on s'est mis au fond du conduit d'aération", raconte Hervé sur RTL. Selon LCI, ils sont plusieurs à s'être mis à l'abri dans les faux plafonds de cette salle de concert édifiée par l'architecte Charles Duval en 1864. 

Le calvaire est interminable. "Ils tiraient et buttaient tout le monde, ne s'arrêtant que pour recharger. A chaque fois qu'ils trouvaient quelqu'un d'encore vivant, ils l'achevaient", raconte Grégory au Parisien. Julien Pearce profite d'une accalmie des tirs pour courir sur la scène et atteindre une sortie de secours. "J'ai vu ces hommes qui continuaient à tirer, qui exécutaient froidement les gens au sol et qui nous regardaient courir", raconte le journaliste. Dans sa fuite, il parvient à prendre dans ses bras une jeune femme grièvement blessée, avant de trouver une porte donnant sur la rue.

A l'extérieur du Bataclan, c'est le chaos. "En partant, on a enjambé des corps. On a alors compris que les assaillants avaient déjà fusillé les vigiles, les videurs, les gens de l'entrée", témoigne Célia, qui parvient à s'enfuir avec son mari, après une deuxième salve de tirs. Depuis la fenêtre de son domicile, Daniel Psenny, journaliste au Monde, filme une scène glaçante. On y voit des spectateurs apeurés fuyant les tirs des terroristes par une porte de secours du bâtiment, enjambant les corps de victimes ensanglantées.

Trois heures de calvaire avant l'assaut

A l'intérieur, le temps s'étire. "Ça a duré trois heures", explique Denis à France 2. Un moment, la fusillade ralentit et les terroristes font lentement le tour de la salle, pour examiner chacun des corps, et distinguer les simulateurs et les blessés, afin de les achever. Puis vient l'assaut du Raid et de la BRI, peu avant 00h30. Denis entend de "violentes détonations", des coups de feu tout proches des terroristes. "J'ai l'impression que le Raid est arrivé par le toit. Au bout d'un moment, on a entendu les policiers qui sécurisaient la salle." Là, il sort enfin et traverse la salle.

C'était le carnage, il y avait du sang partout, des corps. On me disait 'regardez devant vous'

Denis, un spectateur

France 2

L'assaut des forces de l'ordre se termine vers une heure du matin. Trois assaillants sont morts, dont deux en actionnant leur ceinture d'explosifs, selon François Molins, le procureur de Paris. Les premières constatations font état d'une quarantaine de victimes parmi les spectateurs. Samedi, en fin de journée, le dernier bilan s'élevait à au moins 80 morts.