"L’hyperterrorisme est encore à venir"

Après les attentats de Paris, francetv info a interrogé le spécialiste des questions géopolitiques François Heisbourg. 

Un officier de police, près de la rue Bichat, le soir des attaques terroristes du 13 novembre 2015. 
Un officier de police, près de la rue Bichat, le soir des attaques terroristes du 13 novembre 2015.  (FLORIAN DAVID / AFP)
Propos recueillis parFrance Télévisions

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Après les attentats de Paris, le débat sur la stratégie à appliquer face au terrorisme est rouvert. Dans son dernier ouvrage Secrètes histoires (Stock), François Heisbourg, spécialiste de la géopolitique et de la sécurité, écrit : "Nous devons nous préparer, psychologiquement, budgétairement, à des actes d’hyperterrorisme sur notre territoire, comparables sinon au 11-Septembre américain, du moins aux méga-prises d’otages de Moscou ou aux attentats de Bali ou Madrid avec leur bilan tournant autour de 200 morts ou davantage." C'est ce qu'a connu Paris vendredi 13 novembre. François Heisbourg répond aux questions de francetv info.

Francetv info : Avec la série d’attentats qui a frappé Saint-Denis et Paris, avons-nous vécu ce que vous appelez un acte d’hyperterrorisme ?

François Heisbourg : Pas vraiment. En l’occurrence, je parlerais d’un "terrorisme de masse", en raison de l’importance des équipes à l’œuvre et de l’ampleur des cibles. Dans notre très grand malheur, nous avons un peu de chance car l’action perpétrée au Stade de France a été beaucoup moins meurtrière qu’elle aurait pu l’être. Si les kamikazes s’étaient fait sauter au moment de l’entrée ou de la sortie de la foule, là, nous aurions été dans ce que j’appelle l’hyperterrorisme. Ce que nous avons vécu de dévastateur dans Paris se situe à une échelle qu’ont déjà connue d'autres pays, tels que l’Espagne, la Turquie ou la Russie… L’hyperterrorisme est, hélas, encore à venir.

S’il y a un premier constat à faire, c’est que les services de renseignement intérieur n’ont pas les ressources nécessaires en hommes, ni quantitativement ni qualitativement. De même pour les ressources budgétaires indispensables pour surveiller non pas un loup solitaire, mais bel et bien un commando. Ces gens ont largement préparé une opération complexe avec un respect des timings, le tout dans une redoutable clandestinité des communications. Tout cela est très inquiétant. Si l’on m’avait demandé : "Y aura-t-il bientôt un acte de terrorisme majeur en France ?", j’aurais dit "oui", comme je l’ai écrit. Mais fallait-il s’attendre dans l’avenir immédiat à une opération si sophistiquée que celle de vendredi ? Si l'on m'avait demandé mon avis, j’aurais probablement répondu : "Pas tout de suite". Je suis taraudé par l’inquiétude.

Un débat s’ouvre d’ores et déjà quant à la stratégie à suivre pour lutter contre le groupe Etat islamique. Autrement dit, l’unité nationale a fait long feu…

Le fait qu’il puisse y avoir un débat sur comment attaquer l'EI en Syrie ou en Irak ne me paraît pas malsain. Nicolas Sarkozy semble estimer que la meilleure façon de s’y prendre consiste à "coller" à Bachar Al-Assad et Vladimir Poutine. Moi, je pense qu’il faut faire exactement le contraire. Mais cela ne saute pas aux yeux. Le débat est donc réel et nécessaire. Pour autant, il ne doit pas durer indéfiniment. D'ailleurs, je ne pense pas que Nicolas Sarkozy soit dans l’instrumentalisation. Il a déjà fait des déclarations allant dans le même sens, avant ce type d’attentats.

Ce qui me préoccupe davantage est le non-débat, le non-dit sur la façon dont on va faire se rencontrer la lutte contre le terrorisme et la crise des réfugiés ainsi que les questions d’immigration. C’est déjà parti avec l’histoire du passeport syrien retrouvé au Bataclan. C'est très fétide. Il y a là un potentiel de dégâts considérables. C’est une chose – totalement méprisable – de faire de la xénophobie contre les réfugiés syriens, c’en est une autre de s’abriter derrière la prétendue dangerosité des réfugiés pour justifier le repli sur soi. Se draper comme cela dans la défense de la sécurité du pays est très pervers, mais cela nous pend au nez.

Alors que doit-on faire pour éviter un tel scénario ?

La parole publique est très importante. Le politique doit dire ce qu’il estime être vrai, il doit aussi montrer qu’il ne fait pas seulement de l’action militaire au Moyen-Orient. C'est nécessaire, mais cela n’aura que peu d’incidences sur le type d’attentats que nous venons de subir. Il faut en outre renforcer notablement les moyens du renseignement, valoriser tout le potentiel de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), qui n’existe que depuis deux ans. Tout en sachant que cela prendra plusieurs années.

Mais ce qui me préoccupe énormément, c'est l’absence de symbolique européenne dans la gestion de la réaction aux attentats. Un peu partout sur la planète, des dirigeants ont affiché leur solidarité à l’égard de la France. De Sydney à Mexico, des monuments célèbres se sont parés des couleurs de notre pays. En Europe, on a certes enregistré quelques déclarations, d’ailleurs passées inaperçues, mais j’aurais aimé voir les 20 000 eurocrates réunis pour communier dans la solidarité avec les Français. Peut-être cela se fera-t-il lundi, quand les bureaux rouvriront à Bruxelles, car le dimanche, ils sont vides. Il s’agirait d’affirmer que la lutte contre le terrorisme se mène ensemble. Cela ne coûte rien, mais c’est tellement important ! Les divisions de l’Europe dans le dossier des réfugiés, doublées de son silence face aux attentats, constituent un mélange inquiétant.

Vous semblez penser qu’il n’est pas essentiel de combattre au Moyen-Orient contre l'EI. Pourtant, beaucoup affirment le contraire…

Ceux qui croient qu'il est plus facile d'intervenir de façon décisive au Moyen-Orient que d’avoir une stratégie plus complexe à l’intérieur de l’Europe et de la France n’ont rien compris à l’histoire et au Moyen-Orient. Le prochain qui va s’en apercevoir, c’est Vladimir Poutine. Car cette zone du monde est entrée dans une phase de conflits territoriaux dynastiques qui s’entrecroisent, se démultiplient, où il n’y a pas de coalition stable. Là-bas, la prise de l’Occident sur le cours des événements est à peu près nulle. Quand on occupe un pays comme l’Irak, c’est la catastrophe. Quand on renverse un dictateur comme en Libye sans occuper le pays, c’est la catastrophe. Quand on intervient au niveau des mots et qu'on fournit un peu d’aide non létale à la Syrie, c’est la catastrophe. Et quand on n'intervient pas du tout comme au Yémen, c’est la catastrophe. Dans les quatre cas, on retrouve l'Etat islamique et toutes les horreurs possibles.

Ce constat devrait nous appeler à plus d’humilité. Je ne dis pas que la non-intervention produirait des résultats positifs. Cela ne me gêne pas que l’on tape sur les responsables jihadistes en Irak et en Syrie, mais il n’est pas sûr que cela soit très pertinent par rapport à la gestion des problèmes auxquels nous avons à faire face. Je redoute que le parcours du commando de vendredi n’indique que la plupart de ses membres sont français, que leur passage éventuel au Moyen-Orient n’a été qu’un élément de leur histoire, mais pas le seul élément, et peut-être pas le facteur déterminant.

Le jihadisme est une idéologie, dangereuse, puissante, qui représente un véritable piège, un défi pour nos sociétés. La question est d’abord posée chez nous. C’est pourquoi la nécessité d’une réponse européenne et d’un renforcement des moyens alloués à nos services me semble plus adaptée. Bien sûr, c'est moins médiatique que d’envoyer un porte-avions et des Rafale en Syrie. Je n'y suis pas hostile, mais ce serait une erreur de croire que ce serait le pivot d’une réponse efficace.