"Comment perdre la guerre contre le terrorisme" : un expert fait le bilan de la gestion des attentats

François Heisbourg publie un véritable réquisitoire qui vise aussi bien les services de renseignements que les responsables politiques. 

La façade du Bataclan Café, situé à côté de la salle de concert parisienne visée par des attaques le 13 novembre 2015.
La façade du Bataclan Café, situé à côté de la salle de concert parisienne visée par des attaques le 13 novembre 2015. (MAXPPP)
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Propos recueillis parFrance Télévisions

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Ce n’est pas un livre, c’est une série d’uppercuts. Une sorte de combat livré en dix chapitres, comme dix rounds. Les coups sont ajustés et ils font mal. Qui est ainsi visé ? Les gouvernants qui se sont succédé depuis dix ans et, avec eux, tout notre système de sécurité.

Pourquoi ? Le titre de l’ouvrage est explicite : Comment perdre la guerre contre le terrorisme. Dès la première ligne, son auteur François Heisbourg est en colère. Furieux serait plus adapté. Aux yeux de ce spécialiste de la stratégie et de l’antiterrorisme, la gestion des attentats en 2015 a été calamiteuse. Sa démonstration tient donc en dix commandements, "les dix règles à suivre scrupuleusement si l’on veut être sûr de perdre face à Daech", grince celui qui s’est juré de dire leurs quatre vérités aux pouvoirs publics.

Pour francetv info, François Heisbourg passe en revue les insuffisances, les défaillances et les manquements qu'il a listés après les attentats qui ont ensanglanté Paris en janvier et en novembre. 

Francetv info : dans votre livre vous dénoncez, de manière assez virulente, le manque d'informations sur les enquêtes concernant les attentats de novembre. Pourquoi tant de colère ?

François Heisbourg : ma colère vient du refus de l’actuel gouvernement de mettre en place une commission nationale d’enquête sur les attentats. Ce que les Américains ont fait après le 11-Septembre. Le rapport qui a été rédigé à ce moment-là a beaucoup appris sur les remèdes à mettre en place, en voyant ce qui avait fonctionné ou pas. J’avais suggéré que l’on fasse de même en France, dès le mois de décembre 2015. Réponse : un silence glacé. Les responsables politiques refusent de s’engager dans ce type de démarche. Le refus de comprendre ce qui s’est passé, avec sans doute la crainte de découvrir ce qu’on n’a pas fait et tout ce qu’on aurait dû faire, constitue la marque des grands médiocres.

L’enjeu est pourtant crucial. Face au terrorisme, il faut anticiper, gérer, communiquer. Nous faisons tout cela très mal. Et c’est pire encore quand il s’agit de tirer les leçons de nos erreurs, a fortiori quand on ne veut pas s’en expliquer. Chez les militaires, on appelle cela le retour d’expérience, le "RetEx", et c’est systématique.

Sur quels sujets estimez-vous que l'on manque d'informations ?

Les événements du Bataclan restent une énigme, après l’intervention héroïque du commissaire de la Bac. Face à trois terroristes surarmés, il est en effet parvenu à tuer l’un d’eux. Mais après, que s’est-il passé ? Des dizaines d’hommes du Raid, du GIGN et des secours médicaux sont arrivés sur place. Comment se sont déroulés leurs faits et gestes ? Aujourd’hui, on ne sait pas. On n’a pas de chronologie précise détaillée. Et l’on peut se demander au passage pourquoi l’électricité n’a pas été coupée dès le début des opérations. Pourquoi les jihadistes ont-ils pu agir en pleine lumière ?

Vous dénoncez aussi des manquements en matière de renseignement. Vous estimez que si "la quasi-totalité des auteurs d’attentats avaient bien été repérés, dûment fichés S", les services ont ensuite failli. C'est-à-dire ?

La question que je pose est celle que j’appelle le "renseignement de proximité". C’est lui qui aurait peut-être permis de ne pas perdre de vue ces individus. Certes, ce type de renseignement ne peut pas tout, et on sait qu’il faut une douzaine d’hommes pour assurer la filoche d’un suspect. Mais un coup fatal lui a été porté en 2008 avec la création de la Direction centrale du renseignement intérieur. Les conséquences ont été lourdes pour le service des Renseignements généraux, qui s’est retrouvé démantelé. Ajoutez à cela la marginalisation en matière de renseignement de la gendarmerie. Ils sont pourtant 100 000 qui agissent sur plus de 90% du territoire…

Ces structures avaient l’immense mérite d’opérer un maillage fin de notre pays. C’est sous Sarkozy que tout cela s’est fait. Cette question n’est que partiellement corrigée par l’actuelle tentative de recréation d’un renseignement territorial par le gouvernement. C’est très bien, mais la destructuration actuelle a été si dramatique et profonde qu’il faudra plusieurs années pour rebâtir l’édifice en terme de moyens et de recrutement.

Ce ne sont pas les seuls reproches que vous adressez aux responsables politiques…

Prenons par exemple la décision de bombarder des zones tenues par Daech. Etait-elle pertinente ? Si l’on prétend lutter contre les terroristes, il ne faut pas oublier que ces derniers viennent pour la plupart de chez nous. Il y a aussi les mots utilisés par le Premier ministre pour décrire la situation : le terme de "guerre" ou l'évocation peu après les attentats de novembre d'un "risque d’armes chimiques et bactériologiques". Etait-ce responsable ? N'a-t-on pas joué sur les peurs ? 

En ce qui concerne le débat sur la déchéance de nationalité, démonstration a été faite qu’on se préoccupait davantage de l’exploitation politique de la situation que de la lutte contre le terrorisme. François Hollande a pensé qu’il allait pouvoir marquer des points contre la droite classique, fort des sondages qui affirmaient que 85% des Français l'approuvaient. Pas un instant le pouvoir ne s’est posé la question de savoir si c’était intelligent, ou si cela n’allait pas provoquer des effets parfaitement désastreux. Car d’une certaine manière, on a dit à trois millions et demi de Français qu’ils étaient moins français que les autres.