Attentats de Paris : controverses autour de la coopération internationale entre les services de renseignement

Les attaques du 13 novembre dans la capitale française mettent au jour la mauvaise coordination entre ces services. Ce qui a permis à plusieurs terroristes de franchir les frontières, jusqu'à la France.

Devant le siège de la DGSE, le service de renseignement extérieur de la France, à Paris, en juin 2015.
Devant le siège de la DGSE, le service de renseignement extérieur de la France, à Paris, en juin 2015. (MARTIN BUREAU / AFP)

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Cinq jours après les attentats qui ont secoué Paris et tué 129 personnes, de nombreuses questions demeurent autour de la coordination des services de renseignements. Le carnage du vendredi 13 novembre soulève des interrogations sur la capacité des systèmes antiterroristes français à prévoir et à empêcher les attaques sur son sol. Pourquoi les terroristes n'étaient-ils pas mieux suivi ? Qui aurait pu donner l'alerte ? Les services de renseignement sont-ils ralentis par la politique étrangère du gouvernement ? Francetv info revient sur les dysfonctionnements de la communication internationale.

Un manque de cohésion avec les services belges

Première accusée, la Belgique. La commune bruxelloise de Molenbeek (Belgique), au cœur de l'attention depuis les attentats de vendredi, sert de plaque tournante européenne au terrorisme depuis déjà plusieurs années. L'auteur de la tuerie du Musée juif de Bruxelles, l'assaillant du Thalys, le commando qui a perpétré les attentats de Paris... Tous sont passés par ici. Pourtant, les premières initiatives franco-belges de lutte contre la radicalisation n'ont vu le jour qu'en 2014.

Selon RFI, l'instabilité du système politique de la Belgique, un pays resté sans gouvernement pendant plus d'un an, a empêché une coopération durable. Des membres hauts placés dans le renseignement reprochent à Bruxelles de ne pas transmettre suffisamment d'informations, pourtant jugées cruciales pour stopper les terroristes. "Il faut bien le dire, alors qu'ils ont la plus grosse proportion de départs en Syrie des pays occidentaux, les Belges ne sont pas au niveau" confie un responsable de la DGSE à l'AFP. "Dans cette équipe [les terroristes qui ont commis les attentats à Paris], beaucoup de mecs sont connus à Bruxelles. Quelqu'un s'est manifestement planté."

Mais pour Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement, il faut remonter le fil au moment où les terroristes passés par la Syrie mettent le pied en Europe: "On a un souci de contrôle aux frontières Schengen, et un gros", assure, à l'AFP, l'ancien chef du service de renseignement de sécurité à la DGSE. Selon lui, le fait que le terroriste Samy Amimour ait réussi à revenir en France en dépit d'un mandat d'arrêt international est au cœur du problème. "Son arrivée aurait dû provoquer la levée d'un drapeau rouge", estime-t-il, "mais ces gars maîtrisent bien les techniques d'entrée et de sortie de Schengen, pour l'avoir beaucoup pratiqué". Et une fois dans l'espace de libre circulation, difficile de retrouver le terroriste dans les gares ou les aéroports européens : "Allez à Charleroi, vous verrez les contrôles..." résume le spécialiste.

Plusieurs mises en garde avant les attentats

Autre incompréhension : la Turquie reproche à Paris d'avoir fait la sourde oreille face aux avertissements de ses services de renseignement. Selon Ankara, Omar Ismaïl Mostefaï, un des tireurs du Bataclan, faisant l'objet d'une fiche S, avait été signalé plusieurs fois à la police française dans les six derniers mois pour son appartenance à la mouvance jihadiste. La police turque "a informé la police française en décembre 2014 et en janvier 2015" à son propos et n'a "jamais eu de retour de la France", a affirmé, lundi, un responsable turc.

Des alertes seraient également venues de Bagdad. Selon le correspondant de l'agence AP relayé par le Washington Post (en anglais), l'Irak aurait averti la coalition internationale contre le groupe Etat islamique de l'imminence d'attaques sur le sol français, et ce vingt-quatre heures avant les attentats qui ont ravagé la capitale. Les autorités irakiennes n'ont cependant pas donné plus de précisions sur les circonstances d'une telle attaque. Contacté par l'agence, un officier français aurait expliqué que ce genre d'alertes floues leur parviennent "tous les jours".

La zone d'ombre du régime syrien

Une autre source cruciale ne transmet plus d'information à la France : la Syrie. Bachar Al-Assad constitue "une partie du problème" de l'instabilité dans le pays, répète sans cesse le président François Hollande. Mais à cause de son isolement, Assad empêche le passage d'informations sur les terroristes qui s'entraînent en Syrie. En octobre 2014, le journal Le Monde faisait état d'une situation tendue entre le ministère des Affaires étrangères et les services de renseignement français. Car tandis que l'Allemagne reprend le dialogue, la France, elle, continue de se montrer intraitable. Tant et si bien que les services français ont tout de même tenté de rétablir discrètement le contact avec les autorités syriennes, provoquant la colère du Quai d'Orsay.

Déjà, fin 2013, Bernard Squarcini, directeur central du renseignement intérieur de 2008 à 2012, pointait du doigt le manque de communication avec le régime, comme le rappelle le journal Marianne : "Comment arrêter les jihadistes français qui partent en Syrie s’il n’y a plus de contacts, plus de négociations ?"

Alain Chouet, ancien responsable du renseignement de sécurité à la DGSE et longtemps en poste à Damas, est lui aussi très critique la position de fermeté défendue par le gouvernement. Il explique à Marianne que les services français ont besoin d'une protection diplomatique du régime syrien. "Les Syriens nous demandent : 'Rouvrez votre ambassade à Damas que vous avez si malencontreusement fermée il y a trois ans. Tous vos petits camarades européens l'ont déjà fait. Serez-vous les derniers ?' La seule réponse qu'on peut leur faire est que notre ministre des Affaires étrangères n'a pas encore trouvé de chapeau assez digeste pour être mangé..."

"Il va bien falloir faire comme les Américains et aller discrètement à Canossa se mettre d'accord a minima avec les responsables militaires syriens si nous ne voulons pas que l'offensive contre l'Etat islamique tourne à la farce avec des jihadistes qui nous font des bras d'honneur à peine la frontière avec l'Irak passée", concluait Alain Chouet dans le journal.

"S'il y a un attentat, c'est qu'il y a un problème"

Depuis, la situation ne semble pas avoir beaucoup évolué. En avril dernier, dans un entretien diffusé sur France 2,  Bachar Al-Assad parlait de "contacts avec les renseignements français", tout en insistant "qu'aucune coopération ne pouvait être possible" sans un changement de position du gouvernement français.


Bachar Al-Assad : "des contacts avec la France, mais pas de coopération"

Au vu des attentats de vendredi, la pression est forte pour que la France reprenne les contacts avec le régime du dictateur. Mardi, le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, a été clair : "Il est inacceptable de poser des conditions préalables à toute union contre le terrorisme. Il faudra mettre de côté l'idée qu'une vraie lutte contre l'organisation Etat islamique et ses semblables ne peut avoir lieu que lorsque le destin de Bachar Al-Assad aura été décidé" a-t-il affirmé à l'issue d'un échange avec son homologue libanais.

Ces différents éléments pointent l'importance de la cohésion internationale en matière de lutte contre le terrorisme. Les services français, conscients de certains dysfonctionnements, soulignent cependant leurs capacités limitées : "Par définition s'il y a eu un attentat, c'est qu'il y a eu un problème", conclut Alain Chouet. "Mais bon, on ne reproche pas les feux de forêts aux pompiers... Si vous mettez un pompier tous les cinq mètres dans les forêts de France, vous n'aurez plus de feux de forêts..."