Attentats de Bruxelles : peut-on sécuriser davantage les lieux publics ?

Entretien avec René-Georges Querry, ancien responsable de la coordination de la lutte antiterroriste, qui affirme qu'il "faut tout mettre en œuvre pour lutter contre le sentiment d'impuissance".

Un périmètre de sécurité a été installé près de la station de métro de Maelbeek, à Bruxelles (Belgique), où une explosion a fait plusieurs morts, mardi 22 mars 2016.
Un périmètre de sécurité a été installé près de la station de métro de Maelbeek, à Bruxelles (Belgique), où une explosion a fait plusieurs morts, mardi 22 mars 2016. (EMMANUEL DUNAND / AFP)
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Bruxelles a été frappée, mardi 22 mars, par plusieurs attaques meurtrières. Des explosions à l'aéroport international ont fait au moins 14 morts et 92 blessés, selon les pompiers. Une autre explosion à la station de métro Maelbeek a tué une vingtaine de personnes et blessé 106 autres. Protéger les lieux publics constitue un redoutable défi pour les professionnels de la sécurité.

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René-Georges Querry est l’un d’eux. Cet ancien responsable de la coordination de la lutte antiterroriste a connu les attentats d'Orly en 1983 et ceux du RER parisien douze ans plus tard. Pour lui, ces attaques terroristes n’ont rien à voir avec ce que vient de vivre Bruxelles.

Francetv info : Que faire face aux poseurs de bombes qui visent des lieux publics, comme à l'aéroport et dans le métro de Bruxelles ce matin ?

René-Georges Querry : Quand on est dans un lieu public comme une gare ou le métro, je dois reconnaître, la mort dans l’âme, que pour un policier il n’y a pas grand-chose à faire. D’autant que nous sommes face à des gens déterminés, à des kamikazes pour qui l’issue fatale n’a rien de redoutable. Au contraire : pour eux, mourir est une consécration. Rien à voir avec ce que nous avons connu en France dans les années 1980-90.

Pourtant, un aéroport (Orly) et les RER B et C avaient été visés à cette époque, faisant de nombreuses victimes.

C'est vrai. Le 15 juillet 1983, une bombe a explosé dans le terminal sud de l’aérogare d’Orly, faisant huit morts et plus de cinquante blessés. C’est l’armée secrète de libération de l’Arménie qui a revendiqué l'attentat. Trois ans plus tard, des bombes explosaient dans des galeries commerciales, des grand magasins, toujours à Paris et sa proche banlieue… Cette fois, c'est un réseau pro-iranien qui était à la manœuvre. Nous avons finalement réussi à l'arrêter. Douze ans après, ce sont les stations Saint-Michel et Port-Royal qui étaient touchées. Des lieux publics, là encore. 

 A chaque fois, on parvenait à repérer les auteurs et les commanditaires. C’est par le renseignement et la mobilisation policière que nous avons pu répondre, pas par des dispositifs de sécurité de grande ampleur. 

Quelle est la différence avec ce que nous vivons aujourd'hui ? 

La situation actuelle est inédite. Nous avons devant nous un double problème. D'abord, l’action des jihadistes ne répond pas à une logique qui nous soit accessible. Dans les années 1980-90, nous pouvions établir une connexion par un moyen ou un autre, même avec les commanditaires d’attentats. Ceux d’aujourd’hui sont engagés dans une bataille frontale, radicale, sans dialogue envisageable. De plus, les auteurs de ces actions sont désormais prêts à mourir.

Que peut-on faire, alors ?

Sur un plan technique, purement policier, nous devons tout mettre en œuvre pour lutter contre un réel sentiment d’impuissance. Car la question est très complexe. Dans l’aéroport de Bruxelles-National, les engins ont explosé avant les contrôles de sécurité. Les terroristes savent très bien qu'après, l’opération serait quasiment impossible. Même problématique en ce qui concerne les stades. Pour l’Euro 2016, on peut penser que jusqu’aux points de contrôle, il y aura un risque d’attentat. Mais après filtrage, il est considérablement réduit, voire annihilé. On l’a bien vu au stade de France le 13 novembre dernier : les kamikazes se sont faits exploser dehors.

On ne peut donc pas élargir indéfiniment le "cercle de la sécurité" ?

A terme, placer des contrôles à l’entrée des parkings des aéroports ou mettre en place des filtrages à Roissy de la porte 1 à la porte 42 revient à bloquer l’aéroport. Certaines plates-formes ont mis en place ce type de dispositif, comme la Thaïlande ou Dubaï, mais leur importance est sans commune mesure avec les aéroports européens.

Faudra-t-il en venir à ce que connaissent certains pays, comme Israël, qui vivent sous tension sécuritaire permanente ? 

 A mes yeux, c’est redoutable. Car on entre alors dans une logique bien particulière. Rentrer dans l’aéroport, en repartir ; tout cela serait considérablement ralenti. Il faudrait attendre des heures avant de pouvoir embarquer. En fait, sécuriser un aéroport revient quasiment à militariser la zone — dès l’arrivée des voitures. Quant au métro, on imagine bien l’hypercomplexité de la question. En tout état de cause, le coût de ces mesures serait énorme et la circulation des personnes profondément affectée.

Faut-il que le citoyen lui-même intègre cette préoccupation ?

Faire de chaque citoyen une vigie de sécurité, avec signalement des personnes au comportement bizarre ou à la physionomie patibulaire… Je ne sais pas où peut se situer une culture de la sécurité face à des kamikazes. Gare à la délation, à la psychose, car ce serait la victoire de ceux qui tuent aujourd’hui dans les lieux publics.

Tout se joue en amont, dans la connaissance que nous pouvons avoir de ceux qui sont disposés à déclencher l’ultraviolence dans nos villes. Je veux bien sûr parler du renseignement, qui doit préciser qui fait quoi, qui peut faire quoi et pour quelles raisons.