Inquiète après les attentats, la communauté juive modifie ses habitudes

L'attaque du supermarché casher de la porte de Vincennes, début janvier, a laissé des traces chez les juifs de France. Et l'agression de trois militaires devant un centre communautaire juif à Nice, mardi, a renforcé leurs craintes.

Un militaire français posté devant une synagogue de Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine), le 21 janvier 2015, dans le cadre du plan Vigipirate.
Un militaire français posté devant une synagogue de Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine), le 21 janvier 2015, dans le cadre du plan Vigipirate. (KENZO TRIBOUILLARD / AFP)

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"La vie continue, on ne va pas se laisser déstabiliser par les événements." Serge Benhaim, président de la synagogue Don Isaac Abravanel, située rue de la Roquette, dans le 11e arrondissement de Paris, se veut rassurant. Mais difficile, toutefois, d'évacuer toutes les peurs. Après l'agression de militaires à Nice (Alpes-Maritimes), mardi 3 février, devant un centre communautaire juif, une partie des fidèles a boudé la prière du soir.

Un peu plus loin, la porte de l'église reste ouverte toute la journée. Mais chez lui, elle est bel et bien fermée. "L'ouverture est filtrée et chaque personne qui sonne doit s'identifier", se désole-t-il. Des militaires sont en faction devant l'entrée, dans le cadre du plan Vigipirate. Comme eux, 10 500 soldats sont déployés dans toute la France. "Nous étions protégés par la police et les CRS, nous voici rendus à l'armée, résume Serge Benhaim. Mais combien de temps cela va durer ? Et toutes les communautés ne peuvent pas se permettre d'engager un agent de sécurité."

"Les enfants évitent de jouer dans la cour"

Après les attentats, les premiers jours ont été difficiles, "avec beaucoup d'absentéisme à l'école". Depuis, le centre a pris des précautions. Les enfants sont priés de jouer dans le hall plutôt que dans la cour, par crainte d'objets lancés depuis l'extérieur. Des "parents protecteurs" surveillent l'arrivée et le départ des enfants. Et alors qu'ils envoyaient avant la nounou, de plus en plus de parents vont chercher eux-mêmes leurs progénitures. Serge Benhaim décrit "un climat de tension, de malaise et de peur".

"Bien sûr que nous sommes inquiets, confie l'un des administrateurs d'un autre lieu de culte parisien. Nous demandons aux personnes de ne pas toujours adopter le même trajet, de regarder autour d'eux pour repérer d'éventuels tags étranges ou des regroupements." Avant les attaques de janvier, les parents se garaient en double file pour déposer les enfants. Désormais, ils les accompagnent jusqu'à l'entrée. Et ils viennent les attendre à l'intérieur, après avoir franchi un sas et subi des fouilles. Parfois, des membres du service de protection de la communauté juive – un organisme du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) – viennent également dispenser des conseils. "Nous demandons aussi aux gens d'être discrets, de ne pas montrer de signes extérieurs religieux", assure cet administrateur de lieu de culte de la capitale.

"On ne s'éternise plus dans mon magasin casher"

Après l'attaque ciblée contre l'Hyper Cacher de la porte de Vincennes, certains clients de supermarchés casher privilégient désormais des enseignes classiques, aux dépens des magasins spécialisés. "Les militaires sont devant l'école voisine et le soir, ils viennent devant la boutique pour assurer la sécurité, explique  à francetv info la gérante d'un établissement parisien. Depuis trois semaines, j'observe une baisse de fréquentation, même si je n'ai encore pas de chiffres. Et vous savez, les clients qui viennent ne s'éternisent plus beaucoup."

Dans la rue, les signes religieux se font plus discrets. "Hier, j'ai croisé un groupe de touristes israéliens à la Bastille, qui portaient la kippa, reprend Serge Benhaim. Je leur ai dit de faire attention car le climat était tendu en ce moment et qu'ils risquaient de subir une réflexion. Deux ont rangé leur kippa et deux autres ont mis une casquette à la place." En 2014, le Crif a recensé plus de 850 actes antisémites, dont près de 100 avec violences. "Je ne suis pas maso, vous savez, je n'ai pas envie d'alimenter les statistiques", glisse le président de la synagogue Don Isaac Abravanel.

En 2014, un nombre record de Français sont partis vivre en Israël. Les attentats ont accru cette tendance, assure l'Agence juive pour Israël à francetv info. La semaine qui a suivi les attaques à Paris, elle a reçu 2 000 demandes d'inscriptions pour une réunion d'information. Vingt fois plus que d'habitude.