Agression de militaires à Nice : pourquoi est-il si compliqué de lutter contre cette nouvelle forme de terrorisme ?

Moussa Coulibaly est accusé d'avoir attaqué, mardi, trois militaires à l'arme blanche devant un centre culturel juif du centre-ville. Pourtant, ce trentenaire était suivi de près par les forces de police. 

Les forces de l'ordre patrouillent devant le bâtiment où Moussa Coulibaly a agressé à l'arme blanche trois militaires, mercredi 4 février 2015. 
Les forces de l'ordre patrouillent devant le bâtiment où Moussa Coulibaly a agressé à l'arme blanche trois militaires, mercredi 4 février 2015.  (VALERY HACHE / AFP)
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avec Audrey GoutardFrance Télévisions

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Bernard Cazeneuve l'a concédé, mercredi 4 février, à la sortie du Conseil des ministres : "100% de précaution, ce n'est pas le risque zéro." Surtout face aux "loups solitaires", aux petits délinquants radicalisés, aux terroristes, aux déséquilibrés ou encore aux marginaux, qui composent aujourd'hui les multiples visages d'un nouveau terrorisme. Imprévisible, Moussa Coulibaly, 30 ans, a agressé à l'arme blanche, mardi 3 février, trois militaires postés devant un immeuble du centre-ville de Nice (Alpes-Maritimes) abritant l'antenne locale du Consistoire juif, Radio Shalom et une association juive.

Parlant de "terrorisme en libre accès", le ministre de l'Intérieur a évoqué cette menace inédite, nécessitant de nouveaux modes d'actions de la part des services de renseignement. Francetv info revient sur ces mutations et les difficultés qu'elles entraînent, mises en exergue par cette dernière attaque.

La difficulté du repérage 

Comment déceler le processus de radicalisation ? Moussa Coulibaly a été repéré à la mi-décembre par les services de police alors qu'il faisait du "prosélytisme agressif" dans une salle de sport des Yvelines, selon une source proche du dossier cité par Le Monde. Dès le 18 décembre, "le service du renseignement territorial (SDRT) le signale à la DGSI", la Direction générale de la sécurité intérieure, poursuit cette source policière.

Pour faciliter le repérage de potentiels terroristes, Bernard Cazeneuve entend mettre les bouchées doubles sur internet. "90% de ceux qui basculent dans des activités terroristes au sein de l'Union européenne le font après avoir fréquenté internet, des sites, des blogs, des vidéos", explique-t-il. Ainsi, il a présenté, mercredi en Conseil des ministres, un nouveau décret d’application de la loi contre le terrorisme autorisant, entre autres, la police à imposer le blocage administratif des sites jihadistes sans passer par un juge. Avec la plateforme Pharos, qui permet à tout internaute de signaler un contenu qui lui paraît illicite, les autorités se sont déjà dotées d'un outil de repérage en ligne participatif extrêmement puissant.

Au lendemain de l'attaque contre la rédaction de Charlie Hebdo, le 7 janvier, il a fallu y "doubler les effectifs pendant dix jours. Avec non plus 12, mais 24 personnes listant rigoureusement les dérapages et les infractions à la loi sur les réseaux sociaux", explique Télérama. Les contenus litigieux les plus graves sont remontés "vers les services concernés, par exemple la lutte anti-terroriste ou un lieu de compétence territoriale (police ou tribunal)", indique sa directrice Valérie Maldonado. 

L'enjeu de la surveillance 

Moussa Coulibaly n'avait pas été placé sur écoute car il ne possédait pas de portable, selon une source policière citée par France 2. En revanche, le SDRT a continué à surveiller cet homme connu des services de police pour des actes de délinquance à Mulhouse (Haut-Rhin), où il a longtemps vécu. Ainsi, lorsqu'il demande, le 27 janvier, un aller simple pour la Turquie, en passant par Nice (Alpes-Maritimes) et Rome (Italie), pour la Turquie dans une agence de voyages à Ajaccio (Corse-du-Sud), le salarié fait un signalement, qui remonte jusqu'aux services de renseignement. 

La compagnie Air France est prévenue, tout comme la police aux frontières (PAF), et la DGSI. Celle-ci demande aux autorités turques de refouler Moussa Coulibaly, ce qu'elles font le 29 janvier, lorsqu'il arrive à l'aéroport Ataturk d'Istanbul, en provenance de Rome. Il est renvoyé dans la capitale italienne et la DGSI l'interroge à son retour, à Nice. 

Un suivi plus compliqué 

Si, selon Nice-matin, cet entretien ne permet pas "de recueillir d'informations suffisantes pour judiciariser son dossier", se pose alors la question du suivi de cet homme. Surtout qu'il apparaît clairement qu'il a formulé le souhait de se rendre en Syrie. Il reste l'objet d'une "surveillance relationnelle", explique à France 2 une source policière. Le patron de l'hôtel où il séjourne sur la Côte d'Azur est interrogé à plusieurs reprises, poursuit cette même source. Peu avant l'agression des militaires, Moussa Coulibaly est d'ailleurs contrôlé et verbalisé dans le tramway, en compagnie d'un homme de 43 ans, né au Tchad et de nationalité canadienne. 

Selon les sources policières citées par France 2, ce suivi a permis aux enquêteurs de dresser un profil plus précis de Moussa Coulibaly : celui d'un homme qui évoque davantage l'agresseur du commissariat de Joué-lès-Tours, à fin décembre 2014, que les trois auteurs des attentats de Paris. Il apparaît, "paumé, en voie de clochardisation". "Il ne dispose d'aucun réseau" et ne sociabilise qu'avec quelques marginaux.

Les policiers craignent tout particulièrement les gestes de ces hommes extrêmement influençables et prêts à tout pour exister.

Audrey Goutard, journaliste spécialiste police-justice

France 2

La nécessité pour les services de renseignement de surveiller des gens autrefois exclus de leurs radars n'a pas échappé au criminologue Alain Bauer. Ceux qui mènent des attaques sur leur propre territoire sont souvent "considérés comme ordinaires - ils avaient des motifs ordinaires, des vies ordinaires et peu d'antécédents terroristes ou même parfois criminels", expliquait-il à la mi-janvier dans Le Point. Ils sont, selon l'expert, les auteurs de "micro-attentats, commis en général par des opérateurs solitaires ou à deux, armés des moyens du bord (couteaux, machettes, véhicules, parfois armes de chasse ou équipement de petit malfrat, plus rarement armes automatiques)."

Des moyens à redéfinir

Le gouvernement souhaite le vote, d'ici à l'été, d'un projet de loi sur le renseignement pour permettre, notamment, la "mise sur écoutes des lieux privés où agissent des personnes suspectées de vouloir perpétrer des attentats et l'accès à leurs données informatiques. Sur le plan européen, Paris cherche à "obtenir des avancées" sur les contrôles aux frontières extérieures de l'UE et les échanges de données sur les passagers aériens. Par ailleurs, le Premier ministre Manuel Valls a annoncé, à la mi-janvier, la création de plus de 2 600 emplois dédiés à la lutte contre le terrorisme, accompagnés d'une enveloppe de 425 millions d'euros sur trois ans afin d'améliorer les équipements des forces de l'ordre, du matériel informatique aux casques et gilets pare-balles.

Mais outre ces moyens opérationnels, le juge anti-terroriste Marc Trévidic, invité mardi soir de BFM TV, réclame, pour sa part, plus de moyens humains, notamment judiciaires. "Nous n'avons pas assez d'enquêteurs, a-t-il regretté. Et on a repéré tellement de jihadistes, qu'on n'a pas assez d'OPJ [officiers de police judiciairepour les arrêter." 

Par ailleurs, plus de trois semaines après l'attaque de Charlie Hebdo, le plan Vigipirate mobilise encore près de 10 500 militaires sur le territoire national. Dans la seule ville de Nice, ils étaient 300 le jour de l'attaque de Moussa Coulibaly.