Pourquoi Philippe Layat, dernier opposant au Grand Stade de Lyon, attire tant les sympathies

Créée dimanche 12 octobre, la page Facebook de soutien à cet agriculteur dépossédé de ses terres a déjà fédéré près de 200 000 internautes.

Philippe Layat, dernier agriculteur à s'opposer à l'expropriation d'une partie de ses terres pour la construction du futur Grand Stade de Lyon, pose sur son terrain de Décines (Rhône), le 5 décembre 2012.
Philippe Layat, dernier agriculteur à s'opposer à l'expropriation d'une partie de ses terres pour la construction du futur Grand Stade de Lyon, pose sur son terrain de Décines (Rhône), le 5 décembre 2012. (JEFF PACHOUD / AFP)

Mis à jour le , publié le

"C'est un bien de famille depuis 400 ans ! (...) Je suis déterminé, j'irai jusqu'au bout ! (...) Quel crime j'ai commis ? Posséder des terres ? C'est eux les criminels, c'est eux qu'il faut arrêter !" Sur les images d'une vidéo vue près de 2 millions de fois sur Facebook, Philippe Layat apparaît à bout de nerfs. Cela peut se comprendre : depuis sept ans, ce paysan installé à Décines (Rhône) se bat pour faire annuler le chantier mené par la communauté urbaine de Lyon en vue de la construction de la future enceinte de l'Olympique lyonnais, le stade des Lumières.

Le projet, conçu dans l'optique de l'organisation de l'Euro 2016 en France, prévoit le passage d'une route sur 9 des 25 hectares de terrain que possède l'éleveur de moutons. Après des mois de bataille juridique, des pelleteuses encadrées par la police ont fini par pénétrer le 1er septembre sur l'exploitation de Philippe Layat, comme le rapportait alors France 3 Rhône-Alpes.

Depuis, l'agriculteur ne cesse de récolter des témoignages de bienveillance : 200 000 internautes ont aimé la page "Soutien au paysan Philippe Layat" sur Facebook, et une pétition contre l'expropriation de ses terres a reçu plus de 100 000 signatures depuis sa mise en ligne. Francetv info revient sur les raisons de cette vague de soutien.

Parce que sa lutte rappelle celle de David contre Goliath

Un "irréductible paysan". C'est ainsi que Le Monde qualifie Philippe Layat, jeudi 2 octobre. Le qualificatif séduit énormément d'internautes, car il colle bien à l'éleveur moustachu : alors que des dizaines d'expropriations ont déjà eu lieu dans le cadre de la construction du projet "OL Land", au centre duquel se trouve le fameux futur stade des Lumières, Layat est désormais le dernier propriétaire terrien à continuer de se battre contre le tracé de la route conduisant au site.

"Quatre-vingts expropriations ont eu lieu", explique au quotidien du soir Odile Pagani, chef de projet au Grand Lyon, la communauté urbaine. "Philippe Layat crie plus fort que les autres. Une expropriation est toujours dure mais certains ont fini par comprendre qu’il était préférable de négocier." Lui ne l'a jamais envisagé. Evoquant à Rue89 Lyon un attachement "sentimental" à la terre qu'occupe sa famille depuis des générations, il a épuisé avec son avocat tous les recours possibles pour empêcher la construction de la route sur sa propriété.

Philippe Layat a même un temps cru remporter la partie : le 14 mai, la cour administrative d’appel a annulé les déclarations d’utilité publique qui autorisaient les expropriations, explique Eurosport.fr. Mais cela n'a pas empêché le Grand Lyon d'entamer les travaux sur le terrain de l'agriculteur, au motif qu'un recours avait été déposé devant le Conseil d’Etat, mettant en suspens la décision favorable au paysan. Son avocat a bien tenté de les interrompre en saisissant le juge des expropriations, mais celui-ci l'a débouté mercredi dernier.

En attendant la décision de la plus haute juridiction administrative, et alors que les témoignages de sympathie envers l'agriculteur se multiplient, Layat continue de dénoncer ce qu'il estime être un passage en force de la part de la communauté urbaine.

Tout en sachant que le temps joue contre lui, car même si le Conseil d'Etat lui donne raison, il y a peu de chances de le voir ordonner la destruction d'une route achevée, explique Le Monde. Tout juste pourra-t-il espérer voir son indemnisation dépasser le prix qui lui est proposé, un euro le mètre carré (soit environ 90 000 euros au total). "En matière d'expropriation, on ne peut pratiquement jamais gagner, car, si l'on gagne, on perd quand même", se désole ainsi l'avocat de l'irréductible Layat dans les colonnes du quotidien.

Parce qu'il permet de se lâcher contre le foot-business

Philippe Layat l'assure dans l'une de ses récentes interviews : il n'a "rien contre le foot". Cela ne l'empêche pas de bouillir lorsqu'il évoque "le stade des illuminés" et ses voies d'accès financées par la communauté urbaine. Et l'équipe du "Petit Journal" de Canal+ n'a visiblement pas eu à le forcer pour l'entendre dénoncer ces travaux qui bénéficieront, selon lui, aux "milliardaires du pousse-ballon".

Ces coups de gueule répétés contre les sommes en jeu dans le football de haut niveau lui valent la sympathie de bon nombre d'internautes. Sur la page Facebook où des dizaines de milliers d'internautes lui témoignent leur soutien, comme sur celle de la communauté urbaine, il n'est ainsi pas rare de trouver des commentaires au langage fleuri au sujet des "footeux".

Jean-Michel Aulas, le président de l'Olympique lyonnais à l'origine du projet de nouveau stade, a fini par réagir à la polémique. "Je suis très ému par tout ce qu’il dit, même si je pense qu'il en rajoute beaucoup", a-t-il indiqué lors d'une conférence de presse téléphonique, rapportée par Lyon Capitale.

Et de se retrancher derrière le Grand Lyon, qui gère le dossier des voies environnantes. "Nous ne sommes pas concernés directement par ce sujet. Ça émeut toutes les chaumières, mais la route qui est faite est une route qui ne va pas qu'au Grand Stade, elle permet d'aller de Décines à une autre commune. Elle va être empruntée tous les jours par tous les citoyens, même par l'agriculteur pour se rapprocher de chez lui."

Parce que c'est une forte tête

Si Philippe Layat émeut tant d'internautes, il le doit sans doute aussi à son caractère et à sa gouaille. Grands gestes, voix dont le volume grimpe rapidement : l'éleveur ne laisse pas ses interlocuteurs indifférents.

Ce caractère sanguin lui joue parfois des tours. Le jour où les pelleteuses sont entrées sur sa parcelle, Layat a passé une nuit en garde à vue après une altercation avec un travailleur du chantier. La responsable du Grand Lyon citée par Le Monde affirme en outre que l'agriculteur a proféré des menaces de mort à l'encontre de certains fonctionnaires, ce que dément son avocat.

Les coups de sang de Philippe Layat ne sont pas toujours dirigés contre les ouvriers de la communauté urbaine. En 2012, il a laissé des groupes altermondialistes remontés contre le Grand Stade s'installer sur son terrain pour barrer la route au projet. La cohabitation avec l'éleveur n'a pas été facile. Dans un reportage diffusé à l'époque sur France Culture, on l'entend pester contre ces "hippies qui [lui] pourrissent la vie", "fatigués de rien faire à 30 ans".

Les tacles de celui qui est également détective privé à ses heures perdues emportent tout sur leur passage. Jean-Michel Aulas ? "Il fait partie de la franc-maçonnerie et ces gens-là ne reculent devant rien, pas même la loi. Ils trouveront de toute manière toujours moyen de la contourner ou de la modifier", dit-il à So Foot. La police qui a encadré l'arrivée des travaux sur son site ? "C'est eux-mêmes les voleurs !" s'emporte-t-il devant les caméras de Lyon Capitale, citant pêle-mêle l'affaire de la cocaïne volée au 36 quai des Orfèvres, celle du commissaire Michel Neyret, accusé de corruption, et celle des ripoux de la BAC de Marseille.

Si d'aucuns pourraient les juger un rien fourre-tout, ces coups de gueule semblent plaire aux internautes qui se mobilisent autour de lui. Sur la page de soutien à sa cause, les commentaires les plus "aimés" sont souvent ceux qui expriment un ras-le-bol à propos de sujets bien éloignés de la parcelle de l'agriculteur.