Au procès Heaulme, deux pêcheurs se souviennent d'avoir "ramassé" l'accusé "avec du sang sur le visage et les vêtements"

Joachim Cadette et Michel Kratz ont raconté avoir croisé Francis Heaulme dans un piteux état le 28 septembre 1986. Leur témoignage est un des éléments qui pèsent contre le tueur en série.

Francis Heaulme dessiné à son procès, le 25 avril 2017.
Francis Heaulme dessiné à son procès, le 25 avril 2017. (BENOIT PEYRUCQ / AFP)
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Catherine FournierFrance Télévisions

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C'est un jour de pêche, un dimanche après-midi. Joachim Cadette et son beau-frère Emile David sont allés taquiner le sandre dans la Moselle, au niveau du pont de fer, à Ars. Ils aperçoivent un homme avec "du sang sur le visage", "apeuré" et "tout excité". Emile David le connaît un peu, c'est Francis Heaulme, le "simplet" du village. Il le voit de temps en temps au bistrot. Lui dit être "tombé sur des cailloux". Alors les deux hommes le "ramassent" dans leur 4L, à côté du matériel de pêche, et le ramènent chez sa grand-mère à Vaux, à trois kilomètres de là. Le lendemain, ils découvrent dans le journal daté du 29 septembre 1986 que deux enfants ont été sauvagement tués à Montigny-lès-Metz, à quelques kilomètres de là. 

Trente ans plus tard, mercredi 10 mai, Francis Heaulme est dans le box de la cour d'assises de la Moselle et les anciens pêcheurs sont à la barre. Le premier est jugé depuis quinze jours pour ce double meurtre. Les seconds viennent raconter ce qu'ils ont vu ce jour-là. Leur témoignage est précieux : ils sont les seuls à avoir formellement identifié – et de façon crédible – l'accusé à proximité des lieux du crime, et peu de temps après les faits, ce 28 septembre. Mais il est bien "tardif", selon la défense.

"Vous croyez que c'est facile ?"

Quand la femme de l'un – et sœur de l'autre – "descend avec le journal" le lundi matin, elle les interpelle : l'affaire peut-elle avoir un lien avec le gars qu'ils ont "ramassé" la veille ? A tour de rôle, les deux hommes de petite taille, la soixantaine grisonnante, assurent devant la cour ne "pas avoir fait le rapprochement" à l'époque. Pourtant, Joachim Cadette confie qu'il n'est "plus allé à la pêche depuis" "Plus envie", dit-il.

L'enquête a suivi son cours, "j'avais ma vie de famille, Patrick Dils a été condamné et puis tout s'est arrêté là", poursuit le témoin. Il a fallu attendre 2001 et les doutes sur la culpabilité de l'homme qui dormait en prison depuis quinze ans pour que les "pêcheurs", comme ils sont surnommés dans ce dossier, fassent le lien avec Francis Heaulme ou en tout cas se décident à parler de cette fameuse scène du dimanche 28 septembre. C'est le patron de Joachim Cadette qui les y a poussés, après une confidence faite "un samedi midi, à l'heure de l'apéritif". Liliane Glock, avocate historique de l'accusé, s'en étonne. "Francis Heaulme a été arrêté en 1992 [pour le meurtre d'Aline Pérès], ça ne vous fait pas tilter ?", interroge-t-elle, soulignant que le pedigree criminel de l'accusé était connu bien avant 2001. "Vous croyez que c'est facile d'aller voir les enquêteurs et de mettre un homme dans un crime comme ça ?", lui rétorque, sincère, Emile David. 

On a pris notre temps, on n'était pas à six mois près.

Emile David

devant la cour d'assises de la Moselle

Autre avocat de la défense, Alexandre Bouthier s'interroge : "Vous avez des problèmes avec la justice pour ne pas être allé la voir pendant si longtemps ?" "Je n'ai pas de leçons de morale à recevoir de vous", s'indigne Joachim Cadette, refusant désormais de répondre à ses questions. Titillés par la défense sur "l'exactitude de leur mémoire" après tout ce temps, les deux hommes soutiennent ne pas se tromper de date : c'est bien ce dimanche 28 septembre en fin d'après-midi, avant 19 heures, qu'ils ont vu Francis Heaulme. "Ça m'a marqué, je suis père de cinq enfants", fait valoir Emile David après coup. Ils se souviennent que l'homme était à pied, avait "du sang sur le front et quelques gouttelettes sur ses vêtements", qu'ils ne peuvent décrire aujourd'hui.

J'ai 60 ans, la tête sur les épaules et je sais très bien que c'est ce monsieur que j'ai ramené.

Joachim Cadette

devant la cour d'assises de la Moselle

Au lieu de confronter l'accusé aux témoins, le président a attendu qu'ils soient partis pour faire venir Francis Heaulme à la barre. Ce dernier s'est perdu dans ses contradictions, niant connaître les deux hommes puis affirmant qu'ils l'avaient pris dans leur 4L le samedi, avant de répéter qu'il ne les avait jamais vus, sauf un peut-être.

La "marque comportementale" du tueur en série

Il est déjà plus de 19 heures et la cour vient d'assister pendant 6h30 à l'audition musclée du gendarme Francis Hans, qui a repris l'enquête en vue du procès en révision de Patrick Dils entre octobre 2001 et février 2002. Cet homme au costume bien coupé et à la mémoire phénoménale a exposé de façon claire et synthétique, en trois parties, comment sa cellule d'enquête en était arrivée à la conclusion que la "marque comportementale" de Francis Heaulme, pour ne pas parler de la contestée "quasi-signature criminelle", se retrouvait dans l'affaire de Montigny-lès-Metz.

Il a listé à la barre "dix items" ou similitudes entre ce dossier et les neuf condamnations du tueur en série. Des constantes, telles que l'extrême violence, la présence de cordelettes, d'excréments ou le déshabillage partiel ou total des victimes, démontées point par point par la défense, qui rejette la notion de "mode opératoire" chez Francis Heaulme, décrit par Liliane Glock à l'audience comme un "meurtrier multiple", sans scénario criminel bien défini.

"C'est Francis Heaulme qui détient la vérité"

Poussé dans ses retranchements, Francis Hans a convenu que rien ne prouvait que l'accusé était taché du sang des victimes, ce dimanche, quand les pêcheurs l'ont vu. Il a d'ailleurs rappelé que l'accusé avait déclaré être rentré chez sa grand-mère à Vaux, s'être changé puis s'être mutilé, en s'entaillant l'arcade sourcilière avec un tesson de bouteille, avant de repartir vers Ars-en-Moselle en direction des pêcheurs.

Je n'ai pas de preuves matérielles, je n'ai jamais essayé de m'acharner contre Heaulme.

Francis Hans

devant la cour d'assises de la Moselle

Pour autant, comme l'avait expliqué la veille Jean-François Abgrall, Francis Heaulme a évoqué le double meurtre des enfants dès 1992 parmi ses "pépins" et a livré des éléments qui n'étaient jamais parus dans la presse, comme le fait d'avoir reçu des cailloux de la part d'un groupe d'enfants "un dimanche". En parlant du meurtre du petit Joris Viville, il a affirmé que celui-ci lui avait jeté des pierres – ce qui est faux –, a évoqué une 4L avec du matériel de pêche et parlé d'une infirmière de Montigny-lès-Metz. Or, comme l'a souligné son spécialiste à la barre mardi, Francis Heaulme "n'invente rien", il "transpose". Son passage à vélo près des lieux du crime le jour J est avéré, il le reconnaît, encore aujourd'hui. Autant d'éléments qui font dire à Francis Hans qu'il a la "conviction qu'il ne fallait pas croiser la route de Francis Heaulme dans cette deuxième partie des années 80". "Or, les enfants ont croisé sa route", l'ex-enquêteur en est certain.

Quelle est la probabilité que ces gamins aient pu croiser la route d'un deuxième tueur ?

Francis Hans

devant la cour d'assises de la Moselle

Reste qu'une "probabilité", si infime soit-elle, n'a pas valeur de preuve et peut laisser place au doute. La défense l'a bien compris. "Quand on est sur des présomptions, même assez fortes, on ne peut pas condamner quelqu'un. La justice doit apprendre de ses expériences désastreuses", tonne Liliane Glock. "C'est Francis Heaulme qui détient la vérité sur ce jour-là", estime de son côté Francis Hans. Les débats, et la façon dont ils sont menés depuis le début de l'audience, n'ont pas permis de faire émerger cette "vérité" jusqu'à présent. Les familles des victimes désespèrent de la connaître un jour.