"L'ennemi est incroyablement puissant et déterminé" (Marc Trévidic)

Vice-président du TGI de Lille, Marc Trévidic a été pendant 10 ans juge d'instruction au pôle antiterroriste de Paris. Très inquiet, il estime que l'Europe s'est laissée dépasser par le développement de Daech sur son territoire et que les services sont dépassés. Il met en garde contre les idées d'internement, qui ne feront, dit-il, que produire d'autres djihadistes.

(L'ex-juge Marc Trévidic. © Maxppp)
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Juge d'instruction au pôle antiterroriste de Paris pendant 10 ans, Marc Trévidic a vu défiler des dizaines de djihadistes dans son bureau et mené des enquêtes d'envergures, notamment contre le groupe terroriste Abou Nidal. Pour lui, l'important dans ce type d'enquête est tout d'abord d'identifier les terroristes : "C'est ça qui permet de savoir qui ils sont, d'où ils viennent, s'ils vivaient en France, s'ils ont un entourage intéressant pour l'enquête, s'il y des endroits à perquisitionner, la téléphonie, les contacts qu'ils ont eus sur internet ". Pour cela, les enquêteurs utilisent tous les indices "biologiques" : empreintes digitales quand c'est possible, ADN, papiers s'ils sont retrouvés. Mais il faut avoir de la chance.

"Vu le degré de professionnalisme du groupe, la grande majorité est allée faire le djihad en Irak ou en Syrie "

Pour les attentats de vendredi, ce travail commence à donner de premiers résultats, encore très partiels. Mais Marc Trévidic a une conviction : "Je pense que très clairement, ils viennent de Syrie, d'Irak. Peut-être pas tous. Mais quand vous arrivez en Syrie ou Irak au sein de l'Etat islamique, on vous donne une ceinture d'explosifs ". Toutefois, il n'exclut pas que "un ou deux aient été des recrues en France qui ne soient pas parties. Mais vu le degré de professionnalisme du groupe, la grande majorité est allée faire le djihad en Irak ou en Syrie ".

A écouter : l'interview intégrale de l'ex-juge antiterroriste Marc Trévidic, au micro de Bernard Thomasson
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Marc Trévidic, qui a eu à instruire le dossier du groupe Abou Nidal, mouillé dans l'attentat de la rue des Rosiers, estime qu'il y a une différence essentielle avec les terroristes de Daech : "Ils ne se faisaient jamais arrêter, ou rarement. Tandis que là, on a affaire à des gens qui viennent pour mourir. Donc ils n'ont même pas à prévoir leur fuite. Tout un réseau d'exfiltration qui est quelque chose de très compliqué dans un groupe terroriste. Donc ils ont ce grand avantage ".

"Quand on arrive à ce stade-là, nous, nous sommes dépassés "

Dans une interview fin septembre, Marc Trévidic avait presque annoncé les attentats de Paris, prévenant du danger. Presque désolé d'avoir eu raison, il souligne que "c'est devenu un groupe très performant avec des relais en Europe très importants : des hommes à eux, qui les accueillent, qui leur donnent des armes. Une infrastructure qui s'est créée pendant deux ans. Quand on arrive à ce stade-là, nous, nous sommes dépassés. Et malheureusement, on a laissé ce groupe terroriste devenir aussi puissant que ça ". Pour lui, il faudrait "des effectifs et des capacités d'enquête phénoménales pour être sûrs de ne pas passer au travers. L'ennemi est incroyablement puissant et déterminé ".

"Il ne faut pas les montrer comme victimes dans ce qu'on est amenés à faire sur le terrain "

Mais la solution est très compliquée. Car c'est en Syrie et en Irak qu'il faut aller éradiquer ce groupe. "Le problème, c'est qu'il faut arriver à le faire intelligemment. C'est-à-dire sans créer des vocations djihadistes dans le monde, sans que ça leur apporte une sympathie. Il faut faire attention aux populations civiles qui n'ont rien à voir là-dedans. Il faut le faire avec des mains propres. Pas n'importe comment. Parce que ça peut avoir un effet contraire. Donc il ne faut pas les montrer comme victimes dans ce qu'on est amenés à faire sur le terrain. C'est là que ça devient très compliqué ".

"Il ne faut pas créer des terroristes quand ils sont simplement sur la corde "

Ne pas faire n'importe quoi... C'est dans cette catégorie qu'il range les propositions d'internement des personnes qui font l'objet d'un signalement pour radicalisation islamiste, comme le demande Laurent Wauquiez : "Si on fait des camps d'internement, ce n'est plus une démocratie. Vous allez arrêter pleins de gens qui n'avaient aucune envie de faire des attentats pour en empêcher un. Que vont penser ces jeunes radicalisés ? Ils vont se dire que ce que dit l'Etat islamique est vrai : l'Occident nous en veut, regardez, ils nous mettent en prison même si on n'a rien fait. Et après vous en faites des recrues futures pour l'Etat islamique. Il ne faut pas créer des terroristes quand ils sont simplement sur la corde. Maintenant, si le seul projet qu'on a, c'est de faire des Guantanamo, il ne fallait pas dire aux Américains qu'ils faisaient n'importe quoi ".

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Marc Trévidic, qui a recontré de nombreux djihadistes, a pu mesurer l'importance réelle de la motivation religieuse que tous mettent en avant : "Il n'y a que 10% de ce qui les motive qui est d'ordre religieux. Le reste est d'ordre personnel : aller voir du pays, en découdre, de se retrouver dans une communauté soudée, de se venger de la France. Il y a beaucoup de motivations. Et il y a un phare religieux qui ne représente que 10% de leur motivation. C'est un vernis. Qu'est-ce qui fait que quelqu'un devient un assassin et tue ? Il faut qu'il y ait une petite touche religieuse pour s'auto-légitimer. Mais à la base, ce sont des parcours individuels et des gens qui sont bien contents d'avoir ce phare religieux pour se livrer à des exactions ".