Sexe, trahisons et fraude fiscale : bienvenue dans l’affaire Wildenstein

Le procès du clan Wildenstein réunit des ingrédients dignes des meilleurs drames télévisés. Au cœur de cette affaire : trois femmes par qui le scandale est arrivé. Présentations.

Guy Wildenstein, le 4 janvier 2016, à Paris, pour l'ouverture de son procès pour fraude fiscale.
Guy Wildenstein, le 4 janvier 2016, à Paris, pour l'ouverture de son procès pour fraude fiscale. (CHRISTOPHE ENA/AP/SIPA / AP)
France Télévisions

Mis à jour le
publié le

Un "Dallas-sur-Seine". C'est ainsi que Sylvia Roth, l'une des principales protagonistes, a qualifié l'affaire Wildenstein, dont le procès s'est ouvert lundi 4 janvier devant le tribunal correctionnel de Paris. Les héritiers Wildenstein sont accusés d'avoir dissimulé une immense partie de la fortune familiale au fisc français. Au premier rang des prévenus, Guy Wildenstein, 70 ans, représente la quatrième génération de cette dynastie de marchands d'art richissimes qui règne avec discrétion sur le secteur.

La fraude fiscale présumée a eu lieu lors des successions de Daniel, le père de Guy, et d'Alec, son frère, morts en 2001 et 2008. Les "W", comme le milieu de l'art les surnomme, sont aussi sous le coup d'un redressement fiscal de 550 millions d'euros. Une somme colossale, à la démesure de leur fortune. Au cœur de l'affaire : trois femmes, dont les révélations ont permis de déclencher les procédures judiciaires. Francetv info vous présente le casting de cette affaire rocambolesque.

Jocelyne, l'excentrique et encombrante divorcée

Jocelyne Wildenstein, née Périsset, est la première à s'être dressée contre le reste du clan, obligeant les "W" à lever un coin de voile sur leurs secrets de famille jalousement gardés, raconte Le Monde.

Nous sommes à la fin des années 1990. Jocelyne est alors la femme d'Alec et la belle-sœur de Guy depuis la fin des années 1970. C'est une mondaine qui dépense des millions en chirurgie plastique pour, dit-elle, garder les faveurs de son mari volage. Ses transformations corporelles passionnent les tabloïds... et les psychiatres. Des excès de bistouri qui lui valent de multiples surnoms plus ou moins flatteurs : "The Lion Queen" ou "Catwoman" pour les uns, qui trouvent à son visage les traits félins qu'elle désire tant, "La fiancée de Wildenstein", pour les autres qui voient en elle un monstre digne du film La Fiancée de Frankenstein.

Un jour, l'épouse surprend son mari dans le lit conjugal avec une très jeune femme. Lui, croyant à un cambriolage, menace de lui tirer dessus. Il passe la nuit derrière les barreaux, rapporte Vanity Fair (en anglais). Jocelyne demande le divorce et l'obtient en 1998, assorti d'une très confortable pension. Le retentissant procès vire au grand déballage. L’épouse trompée multiplie les interviews dans lesquelles elle étale au grand jour les secrets de famille. Impossible d’y démêler le vrai du faux.

Elle dévoile les frasques sexuelles de son mari et de son beau-père. Mais surtout, elle révèle les supposées réserves fabuleuses des Wildenstein : les tableaux de Vermeer, Watteau, Fragonard et Rembrandt. Elle accuse à tout-va. Les "W" feraient passer leurs chefs-d’œuvre au nez et à la barbe des douaniers grâce à leur jet privé. Pis, ils auraient fait commerce des œuvres d’art pillées par les nazis durant la seconde guerre mondiale.

Jocelyne Wildenstein, le 8 octobre 2015, à New York (Etats-Unis).
Jocelyne Wildenstein, le 8 octobre 2015, à New York (Etats-Unis). (GRANT LAMOS IV / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP)

Daniel, le patriarche octogénaire, est obligé de sortir de son silence pour se justifier et démentir cette légende noire. "Dans ma famille, nous avons élevé la discrétion au rang de mutisme. On ne parle pas. On ne raconte pas. On ne se raconte pas. Nous avons toujours été terriblement secrets, et c'est probablement un tort", reconnaît Daniel Wildenstein dans L'Express. Las, le mal est fait. "Il vaut mieux passer pour un crétin que pour un bavard", disait Georges, son père, cité par Le Monde.

Une chose reste sûre : la fortune des Wildenstein est immense. La famille possède des dizaines de tableaux des plus grands peintres, d'une valeur totale d'un milliard de dollars, une écurie de chevaux de course renommée à Chantilly (Oise), le château de Marienthal dans l’Essonne, un îlot dans les îles Vierges britanniques, une résidence dans l’Upper East Side, le quartier le plus huppé de New York, ou encore un gigantesque ranch au Kenya qui servit de décor au film Out of Africa.

Sylvia, la veuve flouée, mais combattive

Sylvia Roth est la deuxième de ces femmes à avoir bataillé contre le clan Wildenstein. Elle fut la dernière épouse de Daniel et la belle-mère de Guy et d'Alec. Daniel et elle s'étaient mariés en secondes noces en 1978, après dix-sept ans de vie commune. "Pour te protéger de mes enfants", lui avait-il expliqué lors de la cérémonie, relève Le Parisien. Une confidence prémonitoire.

Epouse discrète, elle était tenue à l'écart des affaires familiales par un mari qui la couvrait de cadeaux luxueux. Comme cet îlot des îles Vierges britanniques découvert au cours d'une croisière mouvementée dans les Antilles, dont Le Monde se fait l'écho, et acheté pour plaire à madame. Le yacht familial y avait trouvé un abri lors d'une tempête. Il n'avait pas pu mouiller dans les ports de Saint-Domingue ou Port-au-Prince, trop petits pour l'accueillir. 

Sylvia Roth-Wildenstein, à Paris, le 18 mai 2010.
Sylvia Roth-Wildenstein, à Paris, le 18 mai 2010. (ERIC DESSONS / JDD / SIPA)

Lorsque Daniel meurt en 2001, ses fils font croire à sa veuve que leur père était ruiné, victime d’un terrible redressement fiscal (déjà), relate Libération. Sylvia les croit et accepte de renoncer à tout héritage. En échange, elle touche une rente annuelle. Pour tout héritage, Guy et Alec ne déclarent donc "que" 40,9 millions d'euros au fisc. Ils paient les droits de succession avec des bas-reliefs sculptés pour la reine Marie-Antoinette.

Mais Sylvia a des doutes. Elle engage une avocate pugnace, Claude Dumont-Beghi. Les deux femmes découvrent de nombreuses bizarreries dans la succession : certains biens ont été nettement sous-évalués, des tableaux de maîtres ont été oubliés. Plus étrange encore, d'autres possessions, comme ces 69 pur-sang, ont été vendus au profit des deux fils, alors que le père était dans le coma. 

"Je me suis rendu compte que mes quatre chevaux ne m'appartenaient plus. Mon époux, Daniel, m'avait offert mon premier cheval, une jument bien née mais condamnée à la boucherie. Elle s'appelait Néoménie, et est devenue une championne de course d'obstacles", confiait-elle au Monde en 2005. 

Sylvia Roth s'aperçoit surtout que la propriété légale du mirobolant patrimoine familial est en grande partie dissimulée dans des sociétés-écrans, des trusts opportunément domiciliés dans des paradis fiscaux, aux Bahamas, aux îles Caïmans ou à Guernesey. Des structures offshore prisées par les évadés fiscaux. Sylvia porte donc plainte pour abus de confiance. Et en 2009, la justice ouvre une enquête. Après des années d'un intense combat judiciaire, l'affaire est lancée. La veuve s'éteint l'année suivante, en 2010, et ne connaîtra pas le dénouement de l'histoire.

Liouba, la seconde épouse loquace

De ces trois femmes, Liouba Stoupakova est celle qui a fourni les documents les plus compromettants aux juges d'instruction. Elle a été la seconde et jeune épouse d'Alec durant les huit dernières années de sa vie. Après la mort de son mari, en 2008, la veuve trentenaire se brouille avec sa belle-famille. L'ancienne mannequin devenue sculptrice s'estime lésée dans la succession. Et elle finit par se venger.

Entre temps, Liouba affirme avoir reçu un appel anonyme l'avertissant qu’elle a un contrat sur sa tête. Coup de bluff ou menace réelle ? Impossible de savoir. Toujours est-il que la veuve a porté plainte à Paris pour "menaces et tentative d’assassinat", assure Paris Match.

Elle rejoint Sylvia Roth et lui fournit de précieuses munitions en révélant l'existence de l'une des plus incroyables sociétés-écrans des "W", le Delta Trust, et de son milliard de dollars de toiles de maîtres, écrit Paris Match. En 2011, elle entre cette fois en guerre ouverte avec les Wildenstein, déposant plainte contre X pour abus de confiance, avec constitution de partie civile. Quelques mois plus tard, le fisc français dépose à son tour deux plaintes successives pour fraude fiscale. Le sort des "W" est scellé.

Liouba Stoupakova et Alec Wildenstein, à Paris, le 5 octobre 2003.
Liouba Stoupakova et Alec Wildenstein, à Paris, le 5 octobre 2003. (SEL AHMET / SIPA)

La veuve expose aussi aux magistrats un pacte secret, révélé par Le Point, la liant à son beau-frère depuis la mort de son époux. A la mort d'Alec, Liouba a hérité d’un cadeau empoisonné : une dette fiscale de 5 millions d’euros. Elle n'a pas les moyens de l'honorer. Car les millions dont elle a aussi hérité ont été placés par son mari dans un trust. Or celui-ci est géré par un avocat suisse, proche de son beau-frère.

Guy Wildenstein lui propose donc un arrangement : afin de s'acquitter de sa dette, il lui fera onze prêts d’un million d’euros environ chacun qu’elle remboursera plus tard, une fois l’argent débloqué. Mais ce montage financier permet surtout au premier de frauder le fisc et fait de la seconde sa complice, note L'Express.

Entrée dans la bataille judiciaire en tant que victime, Liouba en sort mise en examen pour complicité de blanchiment aggravé. Devant le tribunal correctionnel de Paris, elle comparaîtra donc sur le banc des prévenus aux côtés de Guy, son beau-frère, et d'Alec Junior, le fils de son défunt mari.