Explosifs, exfiltration et chiffre bidon : Christophe Naudin, un expert en polémiques

Poursuivi en République dominicaine pour avoir exfiltré deux pilotes français, ce spécialiste des questions de sécurité a connu d'autres controverses.

Le Français Christophe Naudin est escorté dans les couloirs du palais de justice de Saint-Domingue (République dominicaine), le 8 mars 2016.
Le Français Christophe Naudin est escorté dans les couloirs du palais de justice de Saint-Domingue (République dominicaine), le 8 mars 2016. (ERIKA SANTELICES / AFP)
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La dernière fois qu'il s'était approché de la République dominicaine, Christophe Naudin était en maillot de bain, aux commandes d'une vedette rapide, un verre de rhum à portée de main. Aujourd'hui, il y est habillé en civil, dans une geôle, presque à l'eau et au pain sec, à la place de ceux dont il a organisé la fuite. Pour avoir exfiltré, en octobre, les deux pilotes Pascal Fauret et Bruno Odos, impliqués dans l'affaire "Air Cocaïne", le Français a été placé pour trois mois en détention provisoire, jeudi 10 mars, dans l'attente d'un éventuel procès.

Habitué des aéroports du monde entier, cet expert en sûreté aérienne a eu droit à un comité d'accueil inhabituel, le 4 mars, sur le tarmac de l'aéroport international de Saint-Domingue. Muni d'un gilet pare-balles, la barbe pas rasée depuis plusieurs jours, le cinquantenaire extradé par l'Egypte a été immédiatement escorté par des hommes lourdement armés. Direction le tribunal de la capitale dominicaine. "C'est Pablo Escobar qu'on a arrêté", s'est indigné le président de son comité de soutien, sur le site de 20 Minutes.

Avant de se retrouver en République dominicaine, Christophe Naudin a cru pouvoir échapper à la justice locale, qui avait émis un mandat d'arrêt international à son encontre. "Félicitations, vous rentrez en France", lui ont lancé les policiers égyptiens avant son départ du Caire, selon ses proches. Ce n'est qu'à bord de l'avion qu'il aurait pris connaissance de sa destination.

Des bombes dans ses bagages

Mais que faisait Christophe Naudin en Egypte, se sachant recherché par toutes les polices du monde ? Son travail, tout simplement : il avait été convié par les autorités égyptiennes à évaluer les mesures de sécurité de l'aéroport du Caire, avec la garantie d'une (toute relative) impunité.

En vingt ans, ce pilote militaire de formation, qui a fait ses classes dans l'aéronavale avant de se reconvertir pour raisons de santé, est devenu une référence dans l'univers de la sûreté aérienne. En 2003, il se fait remarquer en embarquant à bord de plusieurs avions, à la demande d'un député centriste, avec des explosifs et des armes dans ses bagages. "Chaque fois, il a réussi à déjouer tous les systèmes de détection", démontrant les lacunes des aéroports français, souligne alors le site de La Dépêche du Midi.

Christophe Naudin est aujourd'hui à la tête de Caps Training, une société qui dispense des formations à destination notamment des agents affectés aux portiques de sécurité. Parmi ses clients, des aéroports, des institutions officielles (Elysée, Sénat, ministères...) mais aussi des multinationales, comme Ikea.

Un enquêteur sans papiers

Sur son site, Caps Training se vante de sa collaboration avec le géant du meuble, laquelle a pourtant mis en péril la réputation de Christophe Naudin. En 2012, Le Canard enchaîné révélait une affaire de surveillance de certains salariés et clients d'Ikea dans les années 2000. Parmi les sociétés chargées de ce fichage secret pour le groupe suédois, la précédente société de Christophe Naudin : Sûreté International.

L'entreprise est alors suspectée d'avoir accédé au fichier policier Stic pour le compte d'Ikea. "C'est impossible, ce n'est pas ce qu'on fait, c'est illégal", réagit Christophe Naudin, sur Rue89. Démentant toute implication et se disant "victime", il accuse alors certains de ses salariés d'avoir agi dans son dos.

Jamais inquiété dans l'affaire Ikea, Christophe Naudin a en revanche été condamné en appel, en 2005, dans une autre affaire, à 2 500 euros d'amende pour "infraction à la loi réglementant les activités privées de sécurité". Le consultant a été déclaré coupable d'avoir exercé des activités de recherches privées, alors qu'il n'avait pas l'agrément nécessaire à cette pratique.

"Escroquerie intellectuelle"

Malgré son casier judiciaire, cet "expert" est devenu un invité régulier des médias, notamment pour évoquer la criminalité identitaire, son sujet de thèse de doctorat de géographie. L'un de ses chiffres fétiches sur le sujet, qu'il a publié en 2009 dans une étude du Credoc : il y aurait 210 000 usurpations d'identité par an en France.

En reprenant une enquête d'Arrêt sur images, l'émission "Cash Investigation" a démontré, en septembre, à quel point ce chiffre était "bidon". Totalement assumée par Christophe Naudin, cette donnée relève d'une "escroquerie intellectuelle", s'indigne un directeur de recherches du CNRS (à partir de 45'50'' dans la vidéo ci-dessous).

Quel intérêt le consultant aurait-il eu à gonfler ce chiffre ? Faire plaisir à l'un de ses clients, peut-être ? Il s'avère que l'étude a été financée par le fabricant de broyeuses de documents Fellowes, qui lui verse 2 000 euros par an, et qui a tout intérêt à ce que le public prenne peur et cherche à détruire ses documents confidentiels.

Des soutiens politiques

Depuis que Christophe Naudin baigne dans l'univers de la sécurité, l'autoproclamé criminologue s'est entouré de partisans de la tolérance zéro marqués à droite. En marge de son activité de consultant, il a collaboré, au sein d'un département rattaché à l'université de Panthéon-Assas, avec Alain Bauer, ex-conseiller de Nicolas Sarkozy, et deux anciens membres de l'association d'extrême droite Occident, Xavier Raufer et François Haut.

Amateur du polémiste Eric Zemmour, Christophe Naudin s'est aussi rapproché du géopolitologue Aymeric Chauprade, élu eurodéputé en 2014 sous la bannière du Front national. Ce dernier a été éditeur au sein de la maison Ellipses, où le spécialiste en sûreté aérienne a publié plusieurs ouvrages. Où retrouve-t-on aussi Aymeric Chauprade ? Dans le commando, piloté par Christophe Naudin, qui a exfiltré les deux pilotes français de l'affaire "Air Cocaïne".

A l'heure de passer devant la justice dominicaine, Christophe Naudin peut toujours compter sur ses appuis politiques. Son comité de soutien est présidé par son ami Christophe Lekieffre, tête de liste UMP aux municipales de 2014 dans le 2e arrondissement de Paris, et aujourd'hui attaché parlementaire du sénateur UDI Olivier Cadic. L'élu centriste est un proche du consultant, qu'il défend activement dans les médias. Aymeric Chauprade lui reste tout aussi fidèle.

"J'ai peur qu'il arrête de se battre"

Père de deux enfants majeurs, féru de cuisine et d'égyptologie, Christophe Naudin reste épaulé par son épouse, Michèle. Cette dernière s'inquiète pour sa santé fragile. "Il m'a dit : 'Je pense que je vais finir là-bas', confie-t-elle. Sa force est aussi sa faiblesse : il peut être très fort mais, s'il sent que tout le monde le lâche, et notamment son pays, j'ai peur qu'il arrête de se battre."

Si les autorités françaises lui ont garanti une "protection consulaire" à Saint-Domingue, Christophe Naudin a déjà été lâché par la direction de la gendarmerie nationale. Selon le site du Parisien, son implication dans la fuite des deux pilotes lui a coûté un poste qu'il occupait à l'Ecole des officiers de l'armée, où il coordonnait des mémoires de fin d'études d'élèves-officiers.