Fusillade mortelle de l'A4 en 2010 : le procès des auteurs présumés s'ouvre à Paris

A partir de mardi, neuf hommes sont jugés pour un projet de braquage et pour la mort d'une policière municipale à Villiers-sur-Marne. Parmi eux, la figure du grand banditisme Redoine Faïd. Rappel des faits.

La voiture des policiers municipaux sur la scène de la fusillade, à Villiers-sur-Marne (Val-de-Marne), le 20 mai 2010.
La voiture des policiers municipaux sur la scène de la fusillade, à Villiers-sur-Marne (Val-de-Marne), le 20 mai 2010. (BERTRAND LANGLOIS / AFP)

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Deux trous dans la carrosserie. Benoît les voit devant lui, sur la camionnette blanche arrêtée à un feu rouge Créteil (Val-de-Marne). Il est policier. Ce jour-là, le jeudi 20 mai 2010, il est assis sur le siège passager de son véhicule de fonction. Au volant, son collègue Gaëtan. Il est un peu plus de 9h15. Benoît fixe les deux trous dans la fourgonnette. Pour lui, ce n'est pas anodin. Il pense à des impacts de tir.

Benoît sort de sa voiture de police. "Coupez le contact et retirez les clés du véhicule !" Trois fois, il répète cette phrase au conducteur et au passager de la fourgonnette blanche. Pas de réaction. Le policier recule d'un pas. Il sort son arme de service et la pointe en direction du véhicule. La fourgonnette démarre au quart de tour et grille le feu rouge. Elle s'engage vers l'autoroute A86. Une course-poursuite commence. Elle va durer plus de 13 km, pendant plus de dix minutes, à 100 km/h.

"Les individus nous lancent des extincteurs !"

A 9h32, la voix des policiers grésille sur les ondes radio. "Ils nous lancent des projectiles ! Les individus nous lancent des extincteurs sur le véhicule !" Deux minutes plus tard, le chef de bord s'exclame : "Ils nous tirent dessus !" A l'arrière de la fourgonnette, les portes s'ouvrent légèrement. Une silhouette, vêtue de noir, d'une cagoule et de gants sombres, actionne son arme. Des dizaines de coups de feu. Des tirs en rafale. Plusieurs automobilistes sont touchés, certains grièvement.

La fourgonnette stoppe sa course folle dans la circulation. La silhouette sombre pointe une arme longue en direction des policiers. Benoît entend des sifflements des deux côtés de sa tête. Il essuie, comme son collègue, une nouvelle rafale de balles. Les deux policiers ripostent. Mais le conducteur de la fourgonnette réussit à s'extirper de la circulation. Le binôme de policiers doit renoncer à les poursuivre : un de leurs pneus est crevé.

Aurélie Fouquet, touchée mortellement

La fourgonnette blanche, qui roule sur l'autoroute A4, arrive à Villiers-sur-Marne (Val-de-Marne). Elle percute un 4x4. Des hommes cagoulés, quatre ou cinq selon les témoins, sortent du véhicule. Ils menacent un autre conducteur et s'emparent de sa voiture. Ils transfèrent plusieurs sacs, un cadre explosif. Ils font demi-tour. Les malfrats s'apprêtent à repartir sur l'A4 quand surgit une voiture de la police municipale. A son bord, un homme et une femme. Le policier s'appelle Thierry, la policière Aurélie Fouquet.

Reproduction réalisée le 21 mai 2010, à la mairie de Villiers-sur-Marne, de la photo ouvrant le registre de condoléances d'Aurélie Fouquet, la policière municipale tuée.
Reproduction réalisée le 21 mai 2010, à la mairie de Villiers-sur-Marne, de la photo ouvrant le registre de condoléances d'Aurélie Fouquet, la policière municipale tuée. (AFP / MAIRIE DE VILLIERS-SUR-MARNE)

D'un seul coup, des tirs. Thierry prend sa collègue par le cou, et "par réflexe", la couche vers lui pour la protéger. Les tirs cessent. Le policier relève la tête. Sa coéquipière saigne abondamment. Aurélie Fouquet est encore consciente. Elle sort de la voiture et s'assoit sur le côté droit.

La fourgonnette blanche et le 4x4 prennent feu. Thierry s'accroupit derrière la portière. Il croise le regard d'un malfaiteur. Celui-ci porte une arme à la main. Thierry craint de nouveaux tirs, alors il actionne son arme. Il pense avoir touché un des hommes. Ces derniers s'enfuient. Vingt-quatre impacts seront relevés sur la voiture des policiers, dont quinze sur le pare-brise.

Les deux véhicules calcinés, stationnés près de l'entrée de l'autoroute à Villiers-sur-Marne, le 20 mai 2010.
Les deux véhicules calcinés, stationnés près de l'entrée de l'autoroute à Villiers-sur-Marne, le 20 mai 2010. (BERTRAND LANGLOIS / AFP)

Thierry est touché au thorax. "J'ai tiré, je les ai eus", dit-il à Aurélie Fouquet. La policière est affalée. Elle demande à son collègue de s'occuper de son fils de 14 mois, puis sombre dans l'inconscience. Son décès est déclaré à 19h10, après une ultime tentative pour la ranimer. Elle avait 26 ans.

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Pendant ce temps, les fuyards sont parvenus à Champs-sur-Marne (Seine-et-Marne). Ils ont volé une autre voiture et sont repartis vers l'A4. Le véhicule a été retrouvé dans le commune voisine de Noisy-le-Grand (Seine-Saint-Denis) à 11h50. Vide.

Trois hommes jugés pour meurtre

Les investigations commencent. Grâce à la mise sous surveillance de trois véhicules utilitaires, deux jours plus tôt dans le cadre d'une autre enquête, un homme est retrouvé. Il s'appelle Malek Khider. Il est arrêté dans la soirée du 20 mai 2010 et mis en examen dans la foulée. L'enquête connaît un rebondissement huit mois plus tard, quand un vaste coup de filet permet l'arrestation et la mise en examen des principaux suspects.

Près de six ans après les faits, neuf individus sont renvoyés devant la cour d'assises de Paris : Daouda Baba, Jean-Claude Bisel, Redoine Faïd, Olivier Garnier, Rabia Hideur, Malek Khider, Olivier Tracoulat, Georges et William Mosheh. La liste des crimes et délits pour lesquels ils sont renvoyés est très longue. Seuls trois d'entre eux, Daouda Baba, Rabia Hideur et Olivier Tracoulat, sont jugés pour le meurtre d'Aurélie Fouquet. La plupart comparaissent pour association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un crime.

C'est le cas de Malek Khider. C'est lui qui parle, dès sa garde à vue, d'un "projet". Puis, au cours de l'instruction, il lève le voile sur l'objectif : l'attaque d'un fourgon blindé de transport de fonds. Il est "invité" à participer. Sans emploi et confronté à un crédit de 55 000 euros, Malek Khider accepte la proposition. "Il a toujours dit qu'il ne connaissait qu'une ou deux personnes du commando, mais n'a jamais donné de nom", indique à francetv info Victoria Anfuso, son avocate.

Redoine Faïd, trait d'union entre les suspects

Malek Khider, c'est "Julio". Un surnom qu'il doit à sa fascination pour le célèbre chanteur espagnol Julio Iglesias. Placé en foyer dans son enfance, il grandit près de Créteil. Il pratique la boxe dans un club... quand il n'est pas en prison. Malek Khider est un homme fiché au grand banditisme, aujourd'hui proche des 50 ans. Il a vu ses enfants grandir depuis le parloir.

"Ce n'est pas un enfant de chœur, mais il n'a pas de sang sur les mains. C'est un braqueur à l'ancienne. En 1998, alors qu'il était en train de commettre un vol, il avait désarmé un policier, avant de jeter l'arme et de s'enfuir en criant : 'Je ne suis pas un tueur de poulet !' C'est resté sa devise", raconte l'avocate Victoria Anfuso. Des faits pour lesquels il a été condamné. Il a été libéré en 2005. Il a des liens avec Rabia Hideur, mais ils sont flous. Or, Benoît, le policier, a reconnu formellement Rabia Hideur : c'est le passager avant de la camionnette blanche. Rabia Hideur, lui, nie tout implication.

Malek Khider rencontre Redoine Faïd en prison. Le braqueur multirécidiviste était, comme lui, incarcéré à la centrale de Saint-Maur (Indre) au début des années 2000. Au parloir, Malek Khider fait connaissance avec Rachid Faïd. Ce dernier a l'habitude de parler avec les autres détenus, lorsqu'il vient rendre visite à son frère Redoine.

Ainsi, quand Redoine Faïd est incarcéré au centre pénitentiaire de Moulins (Allier), Rachid fait la connaissance d'Olivier Tracoulat. Sept condamnations figurent au casier judiciaire de cet homme, qui se fait appeler "Anthony". Comme la famille Faïd, Olivier Tracoulat est originaire de Creil (Oise). Lorsqu'il sort de prison, Rachid Faïd le nomme gérant de sa société de BTP.

Olivier Tracoulat, un accusé toujours recherché

Olivier Tracoulat est soupçonné d'être le conducteur de la camionnette blanche. Mais surtout, c'est le grand absent de ce procès. Car il n'a jamais été retrouvé. Se cache-t-il ? Après la fusillade, il aurait été hébergé chez un frère de Redoine Faïd. Ou est-il mort ? C'est une hypothèse crédible, car il a été blessé par une balle des policiers.

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C'est là qu'intervient Jean-Claude Bisel : il aurait fait appel à un médecin pour le soigner. Entraîneur de foot de Redoine Faïd, impliqué dans plusieurs de ses projets criminels dans les années 1990, Jean-Claude Bisel est surnommé "Nanou". C'est le "grand frère" du groupe, protecteur et toujours prêt à rendre service. Dans la bande, il y a aussi Olivier Garnier, alias "Beau pied". C'est l'ami d'enfance de Liazid Faïd, frère de Redoine.

Les frères Faïd, Olivier Garnier et Jean-Claude Bisel ont leurs habitudes dans un bar-tabac d'une cité HLM de Creil (Oise). Un endroit où se rend souvent William Mosheh. Lui, c'est "Renard". Il se vante de voler une centaine de voitures par an et de gagner sa vie ainsi. Avec son frère, Georges, il fréquente le même club de boxe qu'un autre accusé : Daouda Baba.

"La loi du silence"

Aucun d'entre eux n'a reconnu avoir participé à la fusillade de Villiers-sur-Marne. "Chez ces hommes, ce qui prédomine, c'est la loi du silence", résume pour francetv info Laurent-Franck Liénard, avocat de la famille d'Aurélie Fouquet et de trois policiers, parties civiles. Avant d'ajouter : "Personne ne veut parler, mais il y a des éléments à charge." De fait, les suspects ont été identifiés grâce aux traces ADN mis en évidence sur les armes, et parfois des images de vidéosurveillance, ainsi qu'au travail minutieux des enquêteurs.

Ainsi, les enquêteurs pensent avoir identifié Redoine Faïd sur les images de vidéosurveillance d'une station-service, le 19 mai 2010 à La Courneuve (Seine-Saint-Denis), à bord d'une voiture en tête de ce qui ressemble à un convoi. Pourtant, à sa sortie de prison le 30 mars 2009, grâce à une libération conditionnelle, ce spécialiste des attaques de fourgon blindé assure qu'il s'est rangé, écrit un livre avec le journaliste Jérôme Pierrat... puis il part en cavale. Il est interpellé le 28 juin 2011. Incarcéré à Sequedin (Nord), il s'évade de façon spectaculaire le 13 avril 2013, avant d'être rattrapé six semaines plus tard.

Les suspects gravitent autour de lui. Ce fou de cinéma, qui s'inspire de Heat et Scarface pour ses braquages, se trouve-t-il derrière ce scénario digne d'un film d'action américain ? Redoine Faïd nie toute implication dans les faits. Il estime que c'est l'enquête qui, à tort, fait de lui un coupable tout désigné dans cette affaire. Il a prévu de rester sur la même ligne de défense au procès.

Redoine Faïd encourt une peine de réclusion criminelle à perpétuité, tout comme Daouda Baba, Rabia Hideur, Malek Khider et Olivier Tracoulat qui sera jugé par défaut. Les autres accusés encourent des peines moins lourdes : vingt ans de réclusion pour Olivier Garnier, dix ans pour les frères Mosheh et trois ans d'emprisonnement pour Jean-Claude Bisel, déjà en prison, mais pour une autre affaire. Le verdict est attendu le 15 avril.