TRIBUNE. "Par humanité, par compassion, par justice : François Hollande doit gracier Jacqueline Sauvage"

Dans une tribune à francetv info, la comédienne Eva Darlan soutient cette femme emprisonnée pour avoir tué son mari violent. Elle réclame la création d'un état de légitime défense différée.

Jacqueline Sauvage devant la cour d'assises de Blois (Loir-et-Cher), le 1er décembre 2015.
Jacqueline Sauvage devant la cour d'assises de Blois (Loir-et-Cher), le 1er décembre 2015. (MAXPPP)
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François Hollande a reçu vendredi 29 janvier les filles et les avocates de Jacqueline Sauvage, condamnée à dix ans de réclusion pour le meurtre de son mari violent. Elles réclament une grâce présidentielle, mais rien n'indique que le président de la République accèdera à leur demande. La comédienne Eva Darlan, qui est à l'origine d'un comité de soutien en faveur de Jacqueline Sauvage, lui lance un appel à travers cette tribune dans laquelle elle s'exprime librement.

Quand j'ai appris le rejet de l'appel de Jacqueline Sauvage, j'ai été sonnée, renversée. Comment pouvait-on condamner une femme à une aussi forte peine alors qu’elle a passé toute sa vie à être frappée, violée, humiliée ? Elle et ses filles. Je ne pouvais pas rester comme cela les bras croisés à regarder cette femme mise en place de grève parce qu’elle avait voulu se défendre, survivre. J’ai voulu faire quelque chose.

Une pétition venait de se créer sur Facebook, et je rends hommage à ces trois jeunes femmes : Karine Plassard, Carole Arribat et Valérie Guegano. J’ai appelé ses avocates, remarquables Maîtres Bonnaggiunta et Tomasini, pour leur demander si la création d'un comité de soutien pouvait les aider. Je me suis mise en chemin, j'ai fait du porte-à-porte, et aujourd'hui, la liste doit compter 150 personnalités, tout aussi choquées par l'affaire. Mon indignation est devenue celle de bientôt 435 000 personnes, une indignation populaire et nationale.

Jacqueline Sauvage est une victime

Le cas de Jacqueline Sauvage, pour affreusement douloureux qu’il soit met en débat la condition des femmes, et les violences qui leur sont faites Il y a 134 femmes qui meurent par an sous les coups de leurs compagnons. Et qui ne font jamais la une des journaux. On s’en accommode. On appelle cela un fait divers. C’est dans l’ordre des choses. Et pour les meurtriers, il y a peu, il était d’usage d’appeler cela un crime passionnel. Qui impliquait évidemment des circonstances atténuantes, ce qui diminuait la peine. Jacqueline Sauvage n’a pas bénéficié de ces circonstances là. Quel monde terrible et injuste !

Si Jacqueline Sauvage avait été tuée par son mari, personne n’en aurait entendu parlé, comme les 134 victimes anonymes mortes chaque année pour avoir aimé leur assassin. Elle est une victime. Mais probablement dans notre société, une bonne victime est une victime morte. Que Jacqueline Sauvage ait fini par tuer son mari nous met face à notre responsabilité : qu’avons nous fait pour la protéger ? Qu’ont fait les hôpitaux qui l’ont recueillie plusieurs fois, les voisins, la police de son village ? Tout le monde savait. Nous savons tous qu’il y a cette femme ou cette autre à côté de chez nous qui est battue et qui ne s’en sort pas. Allons-nous nous taire encore longtemps ? Allons-nous protéger les hommes violents encore longtemps ? Est ce que la police, les voisins, les hôpitaux ne seraient pas complices de cet homme ? Est-ce que ce n’est pas de la non-assistance à personne en danger ?

La vie de Jacqueline a été un calvaire depuis la rencontre avec son bourreau jusqu’à aujourd’hui. Elle sortira. Quand, comment, personne ne peut le dire aujourd’hui, mais elle sortira. Comment faire pour lui offrir une douce vie ? La laisser tranquille avec sa famille, sûrement. Et toutes ces femmes battues, méprisées, humiliées, comment leur faire comprendre qu'il y aussi des hommes bien, du calme et de la douceur ?

C'est très compliqué de quitter son bourreau

Il est probable que nous aurions toutes fait comme Jacqueline Sauvage. Elle a aimé un garçon selon le schéma classique d’une femme sous emprise : un tortionnaire arrive dans votre vie, se présente sous les traits d'un prince charmant, fait le vide autour de vous, puis commence à vous bousculer, vous frapper, demande pardon, revient avec des fleurs, recommence à cogner, en augmentant toujours les doses. Et on ne peut pas partir parce qu’on aime cet homme, ou on l'a aimé, ou on en a peur. Et puis, il y a les enfants, le crédit de la maison, le travail... C’est très compliqué de quitter son bourreau. Surtout quand il menace.

Nous devons prendre la mesure d'une société qui ne défend pas ses femmes. Les femmes battues évoluent dans tous les milieux sociaux. Elles sont près de 200 000 à être battues chaque année, sans compter celles qui cachent ces violences, par honte. Je reçois des témoignages de femmes qui ont vécu les mêmes horreurs et avouent avoir envisagé de tuer ceux qui les frappaient. Ces femmes ont maintenant pris conscience qu’il faut parler. Mais quand un policier ne prend pas la plainte, que faire ? Bien souvent, faute de formation, les métiers de justice ne savent pas comment appréhender les victimes de violences.

Pour la reconnaissance d'une "légitime défense différée"

​Il est indigne de laisser Jacqueline Sauvage en prison. Chaque nouvelle journée derrière les barreaux est un coup de plus qu’elle reçoit. Bien malgré elle, elle est devenue le symbole de toutes les femmes battues. Il aura fallu toute sa souffrance pour que notre société, celle des hommes qui protègent les hommes, prennent la mesure de la condition des femmes. ​Jacqueline Sauvage a tué, oui, mais elle n'a pas tué de sang froid, comme l'affirme Frédéric Chevallier, le magistrat qui a mené le débat des jurés. Rien n'était prémédité.

Après 47 ans de violences, Jacqueline Sauvage a tué, après avoir été violemment frappée, et en état de légitime défense différée. ​Il est nécessaire que la loi sur la légitime défense soit revue en inscrivant cette légitime défense différée. Il est nécessaire que les métiers de justice, policiers, magistrats et avocats soit formés sur les violences faites aux femmes. Il est impensable que la France, pays dit des Droits Humains, ne protège pas la moitié de sa population. ​François Hollande a reçu vendredi 29 janvier les filles et les avocates de Jacqueline Sauvage. Il semblerait que la rencontre ait été très humaine et profonde. Il faut que François Hollande grâcie Jacqueline Sauvage. Par humanité, par compassion et par justice. Il ne peut pas être insensible à ce drame et au mouvement populaire qui lui demande grâce. Nous l'avons élu, il doit nous entendre. Je suis sûre qu’il le fera.