Redoine Faïd, le braqueur qui vivait sa vie comme dans un film

Cette figure du grand banditisme est jugée devant la cour d'assises de Paris pour la tentative de braquage d'un fourgon blindé le 20 mai 2010, au cours de laquelle une jeune policière municipale, Aurélie Fouquet, a été tuée.

Redoine Faïd, photographié ici le 22 novembre 2010, lors de la sortie de son livre "Braqueur : des cités au grand banditisme".
Redoine Faïd, photographié ici le 22 novembre 2010, lors de la sortie de son livre "Braqueur : des cités au grand banditisme". (MAXPPP)
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Il a vu Scarface plus de dix fois. A regardé Heat, de Michael Mann, tous les jours ou presque pendant quatre à cinq mois. Redoine Faïd est un passionné de cinéma. Ce qu'il préfère, ce sont les films de gangsters. Ceux dans lesquels les policiers courent après les voyous. 

Figure du grand banditisme, braqueur multi-récidiviste, Redoine Faïd comparaît, depuis mardi 1er mars, aux côtés de huit hommes devant la cour d'assises de Paris. Il est jugé pour la tentative de braquage d'un fourgon blindé le 20 mai 2010, au cours de laquelle Aurélie Fouquet, policière municipale, a été tuée.

Lui nie toute implication dans les faits, et va s'en expliquer devant les jurés, mercredi 2 mars. Il n'est pas renvoyé pour meurtre, mais pour association de malfaiteurs en bande organisée. En attendant, tous les suspects gravitent autour de lui. Les enquêteurs pensent avoir identifié Redoine Faïd sur les images de vidéosurveillance d'une station-service, le 19 mai 2010 à La Courneuve (Seine-Saint-Denis), à bord d'une voiture en tête de ce qui ressemble à un convoi. Et le mode opératoire laisse penser qu'il est derrière le scénario de l'attaque, digne d'un film d'action américain.

"La frontière, elle est limite entre la réalité et pas la réalité"

Car ce que voit Redoine Faïd au cinéma, il en rêve, jour et nuit. Puis il le fait. "Tu te crois pas dans un film, mais, si tu veux, la frontière, elle est limite un petit peu entre la réalité et pas la réalité..." explique-t-il dans le reportage Caïd des cités, diffusé dans l'émission "Spécial investigations" en janvier 2011 sur Canal +.

A l'époque, Redoine Faïd fait le tour des plateaux télé. Il assure qu'il s'est rangé, et écrit un livre d'entretien sur sa vie, Braqueur, des cités au grand banditisme (éd. La manufacture des livres), avec le journaliste Jérôme Pierrat, sorti en novembre 2010.


"Il hésitait entre gendarme et voleur. Il a choisi voleur"

Bonbons, gâteaux, jouets... Dans cet ouvrage, Redoine Faïd raconte ce qu'il parvenait, enfant, à subtiliser avec son frère. Il commet son premier vol à l'âge de 6 ans, dans un centre commercial de Creil (Oise). C'est dans cette ville d'environ 34 000 habitants, et où le taux de chômage dépasse les 20%, qu'il grandit. Originaire d'Algérie, sa famille s'installe dans le quartier Guynemer un jour de 1969. Redoine Faïd voit le jour trois ans plus tard.

A l'école élémentaire, Redoine Faïd se met à voler avec "trois potes du quartier". Le premier rôle de sa vie. "C'est exactement la scène de Sleepers avec Robert De Niro : un mec pique un truc dans un magasin, le patron le poursuit, et pendant ce temps-là, ses potes pillent sa boutique", raconte-t-il. Sa passion pour le cinéma naît au même moment.

Il lui arrivait de reprendre les scènes des films qui lui plaisaient, et on avait une heure de spectacle.

Abdeslam Faïd, frère de Redoine

devant les enquêteurs

A l'aube de l'adolescence, il choisit dans quelle cour il veut jouer. "J'ai 12 ans et je sais que le vol, j'en ferai mon métier", écrit-il"Il hésitait entre gendarme et voleur. Il a choisi voleur", résume à francetv info l'éditeur Pierre Fourniaud, directeur de La manufacture des livres, spécialisée dans le monde criminel français.

De "McCoy" à "Doc"

Petit à petit, Redoine Faïd se met dans la peau de Doc McCoy, le personnage principal de Guet-Apens, incarné par Steve McQueen. Dans ce film policier sorti en 1972, Doc McCoy est un détenu, as du cambriolage, qu'un truand parvient à faire libérer pour braquer une banque. Mais Redoine Faïd n'a pas encore braqué de banque. Il n'a, pour l'instant, que le surnom de "McCoy".

Il obtient celui de "Doc" lorsqu'il passe à cette étape supérieure, alors qu'il vient de fêter ses 18 ans. On est en 1990, il est en terminale. Redoine Faïd braque une agence du Crédit du Nord pendant ses heures de cours. La même année, il est placé en garde à vue pour la première fois. Il connaît aussi un drame familial : sa mère meurt d'un cancer généralisé.

Les braquages s'enchaînent. Faïd agit souvent avec les mêmes compères : ses deux copains juifs du quartier Barbès à Paris, qu'il a connus lorsque ses parents ont tenu un commerce dans le quartier. L'argent qu'il vole lui sert à flamber. Il achète des fringues de luxe, mène la belle vie avec ses potes. Il vit toujours dans un film, mais passe aux comédies dramatiques.

On est allés à Las Vegas et on s'est pris la suite qu'on avait vue dans "Rain Man" avec Dustin Hoffman et Tom Cruise à 3 500 dollars la nuit.

Redoine Faïd

dans "Braqueur : des cités au grand banditisme"

"Heat", le film de Michael Mann, une source d'inspiration

Redoine Faïd est lancé, il veut passer à la vitesse supérieure. Heat sort en 1995 et lui donne le déclic. "Je rêvais de me faire un fourgon, il m'a donné le mode d'emploi. (...) Je l'ai revu sept fois au cinéma, une centaine de fois en DVD afin de disséquer la scène du braquage du fourgon qui m'a servi pour ma première attaque de convoyeurs", confie-t-il dans une interview au Point, à propos du film de Michael Mann.

Comme dans Heat, les braqueurs sont cinq. Comme dans Heat, ils portent des casques de hockey. "L'attaque de fourgon blindé, c'est l'étape ultime du grand banditisme, celle qui permet d'être médiatisé. Redoine Faïd voulait occuper le haut de l'affiche, c'est important pour lui", souligne Pierre Fourniaud.

Docteur Jekyll et Mr Hyde

"Ce n'est pas que pour l'argent. C'est un homme qui a soif de reconnaissance, un dingue qui attaque un fourgon", poursuit Pierre Fourniaud. L'éditeur a continué de rendre visite à Redoine Faïd quand celui-ci s'est retrouvé derrière les barreaux. "Je ne dirais pas que c'est un ami... Mais quand on publie un livre avec quelqu'un, même si c'est un marginal, ou un voyou, on va le voir en prison."

Au premier plan le livre "Braqueur : des cités au grand banditisme", écrit par Jérôme Pierrat et Redoine Faïd, pris en photo le 22 novembre 2010.
Au premier plan le livre "Braqueur : des cités au grand banditisme", écrit par Jérôme Pierrat et Redoine Faïd, pris en photo le 22 novembre 2010. (MAXPPP)

Redoine Faïd est accro au braquage. Il le dit lui-même : "Tu cherches l'adrénaline qu'il te procure, ton corps en a besoin comme d'une drogue. (...) C'est pathologique, tu es une sorte de malade, mais tu ne le sais pas."

Un homme "poli et bien élevé", prêt à tout pour combler ce besoin. L'expertise psychiatrique réalisée pour le procès qui vient de s'ouvrir à Paris, mardi, le décrit comme "un prédateur social", "doué pour la manipulation". "Il utilise les qualités de sa personnalité, charme, intelligence, courage, réactivité... pour contrôler les autres et obtenir ce qu'il souhaite." Sa compagne, qu'il a connue au collège, le décrit comme un homme aux deux visages. L'un attentionné, l'autre capable de "s'énerver pour un rien". Plutôt docteur Jekyll et Mr Hyde.

En prison de 26 à 36 ans

Le 28 décembre 1998, un soir d'hiver sombre, Redoine Faïd se fait arrêter à Paris. La réalité le rattrape. Il fait quelques courses au milieu des passants affairés par les fêtes de fin d'année. Les policiers le surveillent, cherchent à voir son visage. Ils l'interpellent quand ils sont certains de l'avoir reconnu. "Même avec les menottes par terre, je me prenais des coups dans la figure, j'étais ruiné. Tu n'as pas affaire à Navarro ni à Julie Lescaut..." raconte Redoine Faïd avec, comme toujours, une petite référence à la fiction.

Violence aggravée, séquestration, tentative ou vol avec arme, et en bande organisée... Redoine Faïd est jugé pour plusieurs affaires, notamment pour l'attaque d'un fourgon blindé en 1997 à Villepinte (Seine-Saint-Denis). Il est condamné à six reprises. En prison, il passe une première année sans parloir. Un choc.

Le "braqueur des cités" rencontre d'autres détenus. Il connaissait leurs noms, il découvre leurs visages : des figures du "Millieu maghrébin", des membres de la "Dream Team", une bande de braqueurs des années 1990... Il croise notamment Christophe Khider, condamné pour braquage, qui a tenté de s'évader de la prison de Fresnes par hélicoptère. Et même l'islamiste Boualem Bensaïd, condamné pour l'attentat du RER B commis à la station Saint-Michel le 25 juillet 1995.

"J'avais un conseiller technique, il s'appelle Michael Mann"

Redoine Faïd bénéficie d'une libération conditionnelle le 30 mars 2009. Il se met en règle, trouve un travail de commercial. Il assure que les braquages sont derrière lui. Et trois mois plus tard, réalise son rêve : rencontrer Michael Mann. Ceux qui étaient à la Cinémathèque, à Paris, le 4 juillet 2009, se souviennent sans doute de cette scène assez incroyable.

Redoine Faïd explique qu'il ne "s'est pas fait tout seul". "J'avais un conseiller technique, un prof de fac, une sorte de mentor, et il s'appelle Michael Mann." Il pose une question au traducteur du réalisateur : "Est-ce qu'il a conscience qu'il y a des gangsters qui puissent s'inspirer de son cinéma, puisque moi, ça m'est arrivé ?" Réponse gênée de Michael Mann : "Merci... Je ne sais pas quoi répondre."

Un livre dont il est le héros

Au même moment, Redoine Faïd rencontre Jérôme Pierrat. Le journaliste lui propose d'écrire sur son parcours. Redoine Faïd hésite, puis finit par accepter. Son patron constate alors un changement d'attitude : "Au bout de trois ou quatre mois, je le vois la tête dans les nuages." Cette fois, pas de film, mais un livre dont il est le héros.

Mais dans le même temps, l'enquête sur la mort d'Aurélie Fouquet progresse. Les policiers, qui le surnomment ironiquement "l'écrivain", le recherchent. En janvier 2011, il échappe de peu au vaste coup de filet qui permet l'arrestation et la mise en examen des principaux suspects dans la fusillade du 20 mai 2010. Acculé, Faïd part en cavale.

Il est finalement arrêté le 28 juin 2011, et nie toute implication dans le projet de braquage d'un fourgon de convoi de fonds. "Sa cavale semblait signifier qu'il avait des choses à se reprocher. Au lieu de cela, il disait que c'était la seule façon pour lui d'être libre", commente Pierre Fourniaud. Redoine Faïd est placé en détention provisoire à la prison de Sequedin (Nord).

Une évasion spectaculaire

Le 13 novembre 2013 sort en France le thriller américain Evasion, avec Sylvester Stallone et Arnold Schwarzenegger. Sept mois plus tôt, le 13 avril 2013, Redoine Faïd a réalisé la sienne. Ce n'est pas du cinéma, mais il a soigné les détails du scénario.

Il prend cinq membres du personnel de la prison en otages, avec une arme de poing. Il utilise des explosifs pour ouvrir la porte principale de l'établissement. Des complices l'attendent à bord d'une voiture. Il s'y engouffre avec un otage. Le véhicule en fuite se mêle à la circulation, puis il est incendié. Le dernier otage est relâché. Il monte dans une autre voiture.

L'avis de recherche du braqueur Redoine Faïd, sur le site internet d'Interpol, le 15 avril 2013.
L'avis de recherche du braqueur Redoine Faïd, sur le site internet d'Interpol, le 15 avril 2013. (MAXPPP)

Redoine Faïd devient l'ennemi public numéro 1. Il joue au fugitif, mais à nouveau se fait rattraper. Il est interpellé vers 2h30 du matin le 29 mai 2013, dans un hôtel de Pontault-Combault, en Seine-et-Marne. Retour à la case prison, à Fleury-Mérogis cette fois.

Aujourd'hui, le voici à nouveau sous les projecteurs. Dans le box des accusés, l'homme dont le visage rond n'avoue pas ses 43 ans est le seul à porter une chemise, blanche. Il sait qu'il joue là un de ses plus grands rôles. Dans Heat, le policier tue le braqueur, qui meurt en lui serrant la main. Mais la vie n'est pas un film, et Redoine Faïd risque de finir la sienne en prison. Il encourt la réclusion criminelle à perpétuité. Le verdict est attendu à la mi-avril.

Redoine Faïd comparaît devant la cour d'assises de Paris, le 1er mars 2016.
Redoine Faïd comparaît devant la cour d'assises de Paris, le 1er mars 2016. (ELISABETH DE POURQUERY / FRANCETV INFO)