Les parents de Maëlys font une déclaration à la presse, le 28 septembre 2017.
Les parents de Maëlys font une déclaration à la presse, le 28 septembre 2017. (JEFF PACHOUD / AFP)

Affaire Maëlys : comment les parents d'enfants disparus "apprennent à vivre avec" une enquête qui s'éternise

Ils s'installent face à une forêt de micros posés sur une table recouverte d'une nappe blanche. Ils commencent par remercier les journalistes présents. Puis, d'une voix chevrotante, ils lisent un texte qu'ils ont préparé. Ils butent sur les mots. Mais l'essentiel est de livrer leur message. 

Les parents de Maëlys ont lancé, le 28 septembre 2017, un appel à l'homme de 34 ans suspecté d'avoir enlevé leur fille, disparue dans la nuit du 26 au 27 août lors d'une soirée de mariage dans la salle des fêtes du Pont-de-Beauvoisin (Isère). Nordahl L. a été mis en examen et écroué une semaine après la disparition de la fillette, qui aura 9 ans le 5 novembre 2017. "Nous lui demandons de dire tout ce qui s'est passé cette nuit-là et de coopérer avec la justice", implore la mère de Maëlys, des sanglots dans la voix. "Notre seul souhait est de retrouver notre fille. Cette attente est insupportable. (...) Elle nous manque terriblement."

Jusqu'ici, Joachim et Jennifer de Araujo n'avaient pas communiqué dans les médias afin de "préserver l'intimité de leur vie privée". Ils ont finalement choisi de lancer cet "appel à la vérité" dans une déclaration à la presse. "C'est une initiative de mes clients, confirme à franceinfo Fabien Rajon, leur avocat. Ils souhaitaient appeler toute personne suceptible de concourir à l'enquête à le faire rapidement." Car la fillette reste introuvable, malgré de très vastes recherches, et le temps, pour ses parents, devient long.

L\'épais dossier de la disparition de Mathis Jouanneau, 8 ans, lors du procès se son père, Sylvain, le 3 juin 2015.
L'épais dossier de la disparition de Mathis Jouanneau, 8 ans, lors du procès se son père, Sylvain, le 3 juin 2015. (MAXPPP)

"Mon combat c'est de retrouver Mathis"

Cette attente, Nathalie Barré la vit depuis six ans. Depuis que son fils, Mathis Jouanneau, a disparu. Il avait 8 ans à l'époque. C'était un dimanche soir, après un week-end de garde chez son père. Sylvain Jouanneau n'a pas ramené son fils chez sa mère à Caen (Calvados), comme il aurait dû le faire. Il affirme avoir confié l'enfant à des tiers à l'étranger. Mais à qui et à quel endroit ? Il refuse catégoriquement de répondre pour, dit-il, "protéger" ceux à qui il a remis son fils. Même face à une cour d'assises, il n'a pas craqué. Au terme d'un procès de quatre jours, le 4 juin 2015, cet homme de 41 ans a été condamné à vingt ans de réclusion pour avoir enlevé et séquestré son fils.

Un temps, Nathalie Barré a espéré que le père de son fils, qui semble détenir les clés de la disparition, délivre la vérité. Comme la mère de Maëlys, qui se dit persuadée que le suspect mis en examen "pourrait détenir des informations importantes et pouvant [l'] aider à retrouver [sa] fille". Mais aujourd'hui, Nathalie Barré ne veut plus penser à Sylvain Jouanneau. Elle demande même à ce qu'on l'oublie. "Pendant l'audience, j'espérais que M. Jouanneau parle, mais au fond de moi, je savais qu'il n'allait pas le faire. Son procès n'était qu'une étape. Mon combat, ce n'est pas de le faire parler, c'est de retrouver Mathis. Il ne veut pas parler. Donc, il ne faut plus mettre d'énergie à essayer. Il faut continuer l'enquête, c'est tout", martèle-t-elle à franceinfo.

Nathalie Barré, la mère de Mathis Jouanneau, le 4 juin 2015 à Caen (Calvados), lors du procès du père de son fils.
Nathalie Barré, la mère de Mathis Jouanneau, le 4 juin 2015 à Caen (Calvados), lors du procès du père de son fils. (CHARLY TRIBALLEAU / AFP)

Pour cela, Nathalie Barré aimerait, comme les parents de Maëlys, une conférence de presse officielle. Elle l'appelle de ses vœux depuis deux ans. Mais elle souhaite que le parquet l'organise, et dans un seul objectif : la diffusion d'une photo vieillie de son fils. La mère de Mathis a obtenu ce portrait, réalisé par une association américaine à l'été 2015. "Il n'y a pas eu d'appels à témoins, ni de numéro vert mis en place après la diffusion de cette photo, regrette-t-elle. C'est insupportable." Alors, elle a pris l'initiative de transmettre ce portrait pour qu'il soit diffusé dans les médias. "J'ai fait un gros tri entre les bons et les moins bons journalistes. Le média est un bon outil, mais il peut être dangereux. L'affaire Grégory reste ancrée dans mon esprit. Je n'ai pas envie de revivre la même chose que les parents de ce petit garçon [retrouvé mort le 16 octobre 1984 dans la Vologne]", explique-t-elle.

Sur la liste des journalistes en qui Nathalie Barré a confiance, figure Franck Bodereau. Ce journaliste de France 3 Normandie a coécrit avec elle Il m'a pris mon fils (éditions City). Ce livre, publié en novembre 2015, permet une fois de plus de parler de Mathis et de diffuser son image. Mais pas que. Il a aussi joué le rôle de "thérapie". "Les premiers entretiens étaient douloureux. On parlait des heures et des heures, ce qui faisait remonter à la surface des choses difficiles", se souvient Franck Bodereau, contacté par franceinfo. "Il m'a bousculée, m'a poussée dans mes retranchements, mais ça m'a fait du bien. J'ai mis de l'ordre dans mon histoire et j'ai pu la raconter. C'était nécessaire, car la chronologie de ce dossier est compliquée", confie la mère de Mathis.

Une marche blanche est organisée, le 11 janvier 2014, à Guermantes (Seine-et-Marne, en mémoire d\'Estelle Mouzin, disparue à l\'âge de 9 ans en 2003.
Une marche blanche est organisée, le 11 janvier 2014, à Guermantes (Seine-et-Marne, en mémoire d'Estelle Mouzin, disparue à l'âge de 9 ans en 2003. (FRANCOIS GUILLOT / AFP)

"Juges débordés" et justice très lente

Le dossier de la disparition de son fils, Nathalie Barré le connaît désormais "par cœur". Ce qui n'est pas le cas, selon elle, des magistrats qui héritent de l'instruction pour "homicide", toujours en cours. Trois se sont succédé depuis 2011.

Le dossier est tellement énorme que chaque juge d'instruction met un an à le lire. J'ai rendez-vous avec la police judiciaire tous les un à deux mois. Mais c'est la justice qui mène la danse. Et sa lenteur est la plus grande difficulté. A chaque fois, on redémarre de zéro...

Nathalie Barré à franceinfo

Eric Mouzin partage cette colère. Comme Maëlys, sa fille Estelle avait 9 ans lorsque, le 9 janvier 2003, elle a disparu vers 18 heures, sur le chemin entre son école et son domicile, à Guermantes (Seine-et-Marne), soit un itinéraire d'environ un kilomètre. Le lendemain, une information judiciaire pour "enlèvement et séquestration de mineur de 15 ans" est ouverte. Depuis, six juges d'instruction ont été nommés. Un renouvellement mal vécu par les parents, mais inhérent au modèle de justice pénale pratiqué en France. Le juge n'est pas tenu d'informer les parents de l'avancée de son enquête. S'il doit communiquer, il le fait via l'avocat des parties civiles. Quant aux enquêteurs, ils n'agissent que sur instruction du juge, à partir du moment où une information judiciaire est ouverte.

"Les juges sont débordés, ils ne font plus leur métier correctement, déplore Eric Mouzin, interrogé par franceinfo. Une réunion avec le juge, les enquêteurs et la partie civile (nous), c'est très difficile à organiser au vu des disponibilités des uns et des autres."  Jean-Marc Bloch le confirme à franceinfo : les rencontres ne se font pas en direct, "comme l'aimeraient des parents de victimes", ce qui limite la communicationLui était directeur du service régional de la police judiciaire à Versailles et, à ce titre, en charge de l'enquête sur la disparition d'Estelle Mouzin, jusqu'en avril 2003. Il se souvient de ses rapports avec les parents de la fillette : "Je décrochais mon téléphone pour leur faire part des pistes, mais il y en avait peu... Je ne les appelais pas à chaque fois qu'une personne était placée en garde à vue. Je ne savais pas si ça allait donner quelque chose, et puis je ne voulais pas donner de faux espoirs."

Jonathan Oliver, le père de Cécile Vallin, le 27 mai 2008 à Sainte-Marie-de-Cuines (Savoie), avec des experts de l\'Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale.
Jonathan Oliver, le père de Cécile Vallin, le 27 mai 2008 à Sainte-Marie-de-Cuines (Savoie), avec des experts de l'Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale. (JEAN-PIERRE CLATOT / AFP)

"A chaque fois, il faut apporter un nouveau souffle"

Comme Fabien Rajon dans l'affaire Maëlys, c'est donc l'avocat qui joue un rôle-clé entre les protagonistes de ces affaires. "Sans avocat, vous ne pouvez pas exister dans un dossier de ce type. Il n'y a que lui qui peut communiquer avec le ou la juge. L'avocat peut à la fois se faire le porte-parole de la famille et remplir le rôle de filtre avec l'extérieur", analyse Eric Mouzin. A tel point que parfois, une relation forte s'instaure entre l'avocat et le parent, ce qui permet de combler l'attente.

C'est le cas pour Caty Richard, qui défend Jonathan Oliver depuis 2008. Sa fille, Cécile Vallin, a été vue pour la dernière fois le 8 juin 1997 à 18 heures, le long d'une route départementale à la sortie de Saint-Jean-de-Maurienne (Savoie), en direction de Chambéry. L'adolescente avait 17 ans et devait passer le lendemain l'épreuve de philosophie du baccalauréat. Elle n'a plus donné signe de vie depuis.

Cécile Vallin en 1997 avant sa disparition.
Cécile Vallin en 1997 avant sa disparition. (MAXPPP)

"Elle s'est volatilisée, témoigne Caty Richard pour franceinfo. Ce dossier me tient particulièrement à cœur. Jonathan Oliver est l'un de mes rares clients à avoir mon 06 perso. J'espère ne pas prendre ma retraite sans savoir ce qui est arrivé à Cécile." "C'est une avocate d'exception, renchérit Jonathan Oliver. Caty Richard a toujours su monter à la brèche quand il fallait." Notamment en 2015, quand une juge a annoncé son intention de clore l'enquête, faute de suspect. "A chaque fois, il faut apporter un nouveau souffle. Demander des nouveaux actes. Relancer, relancer, relancer, sans cesse", commente Caty Richard. "Elle a trouvé les arguments juridiques, moi je me suis exprimé en tant que père. La juge y a été sensible", ajoute le père de Cécile Vallin.

C'est également par le biais de son avocate que Jonathan Oliver gère les relations avec les médias. Caty Richard s'est ainsi occupée de relayer la sortie de son livre Cécile, ma fille, ma disparue (éditions de l'Archipel), en mai 2016. Une médiatisation essentielle pour que le combat perdure. Jonathan Oliver se souvient du premier article paru dans Libération, un an après la disparition de sa fille. "L'article a eu un retentissement énorme. Très vite après, il y a eu des reportages et des invitations dans les émissions. Cela a continué jusqu'à aujourd'hui."

Je pense que la justice n'est pas insensible à la médiatisation.

Jonathan Oliver à franceinfo

"Etre connu parce que votre fille a disparu, ça n'a rien de glorieux, poursuit Jonathan Oliver. Mais ce sont des occasions pour qu'on parle de Cécile, qu'on voie son image. Les photos sont très importantes, plus que les mots. Mon grand espoir, c'est que quelque part, un jour, ça fasse tilt."

Une affiche avec le visage de Lucas Tronche sur un panneau publicitaire à Limoges (Haute-Vienne), le 3 septembre 2016.
Une affiche avec le visage de Lucas Tronche sur un panneau publicitaire à Limoges (Haute-Vienne), le 3 septembre 2016. (MAXPPP)

"Plus il y a de monde qui connaît son visage, mieux c'est"

C'est également l'espoir d'Eric Tronche, le père de Lucas. Ce lycéen de Bagnols-sur-Cèze (Gard) avait 15 ans au moment de sa disparition, le 18 mars 2015. Ce jour-là, vers 17h15, il devait prendre le bus avec son frère Valentin. Les deux frères étaient en retard. Lucas a dit à son aîné de prendre de l'avance, pendant qu'il fermait la maison familiale. Depuis, le garçon a disparu en laissant ses affaires. Son portable a été éteint peu après sa disparition. 

Les enquêteurs du SRPJ (Service régional de police judiciaire) de Montpellier ont travaillé sur toutes les hypothèses, sans qu'un élément probant ne vienne lever le mystère sur le sort du jeune homme. "Je n'écarte aucun scénario. Je ne sais pas si Lucas est vivant ou mort. Donc plus il y a de monde qui connaît son visage, mieux c'est. On met tout en œuvre pour essayer de le retrouver", explique à franceinfo Eric Tronche. Il a par exemple accepté de témoigner avec sa femme dans l'émission "Dans les yeux d'Olivier" diffusée sur France 2 le 26 septembre 2017.

Interviews à la télévision, affiches en 4 x 3, lâcher de ballons, groupe Facebook très actif... Les parents de Lucas Tronche utilisent tous les moyens pour mobiliser autour de la disparition de leur fils. "En réalité, ce sont les initiatives de gens autour de nous et des membres du bureau de l'association Retrouvons Lucas, créée en novembre 2015. Ils proposent leurs idées lors des réunions. On se laisse porter. Jusqu'ici on dit oui à tout, sauf à son visage sur des briques de lait [comme cela avait été le cas pour Marion Wagon, disparue en 1996]", précise Eric Tronche.

En sollicitant à ce point l'attention, le père de Lucas dit avoir "conscience"d'être "un cas unique" parmi les parents d'enfants disparus, qui refusent parfois totalement de communiquer. "J'ai peur que les moyens d'investigations se restreignent dans le temps. C'est pour cela que je médiatise la disparition de mon fils, ajoute Eric Tronche. Mais parfois j'en ai assez de tout cela... J'aimerais me réfugier dans ma coquille, que la douleur s'arrête... Mais ce n'est pas possible, je n'ai pas le choix."

Des plongeurs de la police suisse et de la gendarmerie française scannent un lac à la recherche de Maëlys, le 11 septembre 2017.
Des plongeurs de la police suisse et de la gendarmerie française scannent un lac à la recherche de Maëlys, le 11 septembre 2017. (MAXPPP)

"Rien ne prépare à un tel événement"

"Certains parents ont besoin d'être dans l'action, donc on les accompagne dans les démarches. Mais pour d'autres, il est difficile de faire quoi que ce soit", constate Gwenaëlle Buser, psychologue-clinicienne pour le CFPE-Enfants disparus, qui dispose d'un numéro d'appel (116 000), accessible 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 en cas de disparition d'enfant. Elle travaille à mi-temps pour cette ligne téléphonique et suit environ 200 familles, dont douze concernées par des disparitions inquiétantes à très long terme. "Pour certaines, le suivi est régulier : je les appelle une fois par semaine ou par mois. Pour d'autres, seulement deux fois par an. Je ne suis pas là pour les rassurer ou leur donner des conseils, mais pour être dans l'écoute et les aider à formuler leurs émotions", détaille Gwenaëlle Buser.

Eric Tronche, Nathalie Barré, Eric Mouzin et Jonathan Oliver ne bénéficient pas de cette aide psychologique. Ils ont choisi leur propre "thérapie". Mais tous participent à des colloques ou à la journée internationale des enfants disparus, organisée chaque 25 mai. Certaines familles s'y sont déjà rencontrées et les initiatives des uns peuvent parfois aider les autres. Toutefois, une médiatisation commune est inenvisageable, tant les ressentis sont personnels. Pour Eric Tronche, il est ainsi impensable de contacter les parents de Maëlys. "On sait dans quel état ils sont. Par la suite, on change d'état mental, mais cela prend des mois et des mois."

Rien ne prépare à un tel événement. Avant, la disparition d'un enfant c'était le cauchemar des autres. Depuis 1997, c'est devenu mon cauchemar.

Jonathan Oliver

Malgré la douleur, le père de Cécile Vallin a toujours continué à travailler et s'adonne au yoga, ainsi qu'au jardinage depuis qu'il est à la retraite. Pour ces parents, poursuivre une activité professionnelle ou voir des amis sont autant de moyens de se ressourcer. Car, comme pour les parents de Maëlys, l'attente est insupportable, même si en vingt ans elle s'est transformée. "Je ne peux pas faire le deuil de Cécile mais je peux faire le deuil de ne pas savoir ce qui lui est arrivé. Le besoin de savoir ce qui s'est passé est tout aussi important qu'au premier jour. J'ai seulement appris à vivre avec."