RECIT FRANCEINFO. "Sortez les mains des poches et évacuez !" Comment la peur a envahi les Champs-Elysées après l'attentat contre des policiers

Un homme a tué un policier à Paris, jeudi soir, et a blessé deux autres membres des forces de l'ordre, ainsi qu'une touriste. L'assaillant a été abattu. Franceinfo fait le récit de cette soirée. 

Des policiers sur les Champs-Elysées à Paris, après l\'attaque contre les policiers, jeudi 20 avril 2017.
Des policiers sur les Champs-Elysées à Paris, après l'attaque contre les policiers, jeudi 20 avril 2017. (IRINA KALASHNIKOVA / SPUTNIK / AFP)

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La nuit tombe à peine sur l'une des plus belles avenues du monde, jeudi 20 avril. Touristes et Parisiens flânent sur les Champs-Elysées, dans le 8e arrondissement de Paris. Les candidats à la présidentielle sont tous réunis à quelques kilomètres de là, à Saint-Cloud (Hauts-de-Seine) pour leur ultime grand oral télévisé avant le premier tour. Sur l'avenue, les restaurants sont bondés, de nombreux magasins sont encore ouverts. Devant le numéro 102 de l'avenue, au niveau du magasin Marks & Spencer, un car de police est stationné. Les forces de l'ordre assurent leur mission quotidienne de sécurisation. La relève de l'équipe de jour vient d'avoir lieu. Soudain, une voiture grise remonte à vive allure les Champs-Elysées en direction de l'Arc de triomphe et s'arrête à la hauteur du car de police.

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"J'étais à l'angle de Marks & Spencer et de Zara, j'attendais un ami dans ma voiture, à dix ou quinze mètres d'un fourgon de police, raconte au Parisien Cyril, un témoin.

J'ai vu un homme tout en noir s'approcher du fourgon, comme s'il demandait un renseignement. Et là, il a sorti une kalachnikov et tiré, avec sa main droite. J'ai poussé trois ou quatre voitures avec la mienne et j'ai fait demi-tour.

Cyril

au "Parisien"

Mais il se souvient que le tireur "portait une grande doudoune noire, qui lui aurait permis de dissimuler l'arme".

"Je n'ai jamais vécu une telle scène de panique"

Un policier assis dans le car est mortellement touché par la rafale de l'arme automatique. L'assaillant poursuit sa progression en visant d'autres policiers situés à l'extérieur du car. Il est abattu par les tirs des policiers quelques secondes plus tard. Au moins deux policiers sont blessés, ainsi qu'une touriste.

"C'était très surprenant car c'est arrivé en saccade : deux coups, trois coups, plusieurs coups après. J'ai mis au moins dix secondes à me rendre compte qu'il s'agissait de coups de feu", se remémore une femme sur Europe 1

Dans le quartier des Champs-Elysées, la confusion la plus totale règne. L'animateur de RTL, Julien Courbet, se trouve à cet instant dans un restaurant.

Jacques et Vanessa étaient assis à la terrasse du restaurant Miss Kô, sur l'avenue George-V, à 200 mètres du magasin Marks & Spencer, lorsqu'ils ont entendu des coups de feu. "Des gens se sont mis à hurler : 'Ça tire, ça tire' et ça a été la panique", raconte la jeune femme au Monde.

Olivier est gérant du pub le Washington Poste, dans une rue adjacente aux Champs-Elysées. Il fumait une cigarette à l'extérieur au moment des faits. Il se confie au Parisien. "J'ai entendu les tirs fournis de mitraillette. (..) Les gens couraient dans un mouvement de panique, comme un raz de marée. Il était 21h15. Très rapidement, une voiture de police est arrivée. Je suis quand même allé voir sur les Champs. J'ai vu un homme à terre, près d'un camion de police. Des policiers tenaient en joue l'entrée d'un parking, comme si un homme s'était réfugié là."

"Extrême tension chez les forces de l'ordre"

La police est alors encore dans le flou. Elle craint la présence dans les environs d'éventuels complices. Les premières alertes sont diffusées par les médias. Des reporters arrivent sur place. Le salon de thé Ladurée, situé un peu plus bas sur l'avenue, est transformé en QG de crise, explique Europe 1. Il verra passer la maire de Paris, Anne Hidalgo, ou le ministre de l'Intérieur, Matthias Fekl. 

Le quartier est bouclé, quadrillé par les forces de l'ordre qui font, tant bien que mal, évacuer les Champs. Les stations de métro sont fermées. Un hélicoptère survole la zone. L'ambiance est très tendue, constate un journaliste de franceinfo sur place.

Au cinéma George-V, la séance de Life est interrompue. Les spectateurs sont confinés dans la salle. Au Washington Poste, les clients se sont réfugiés au fond du pub. "Nous avons servi un verre à tout le monde, explique le patron au Parisien. Il ne fallait pas paniquer parce que nous avions beaucoup de touristes étrangers qui étaient déjà effrayés."

"Des policiers ont riposté en tuant l'assaillant"

Après 22 heures, les premières confirmations tombent : un policier a été tué et deux autres sont grièvement blessés. La confirmation vient de Pierre-Henry Brandet, porte-parole du ministère de l'Intérieur. Il précise aussi que les forces de l'ordre ont abattu l'assaillant.

Sur place, les policiers font sortir progressivement les personnes réfugiées dans les commerces à proximité du lieu de l'attaque. "On a évacué les gens par des sorties alternatives, pas directement sur les Champs", explique à RTL l'employé d'une pharmacie qui avait accueilli une trentaine de personnes dans la soirée. 

Une demi-heure plus tard, le porte-parole du ministère de l'Intérieur prend la parole face à une poignée de caméras sur l'avenue, avec la tour Eiffel en toile de fond. L'effervescence règne encore sur "la plus belle avenue du monde". Cette fois, Pierre-Henry Brandet confirme l'heure et l'endroit exacts de l'attaque.

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Il prend soin de préciser les circonstances dans lesquelles l'assaillant a été abattu : "L'homme a essayé de courir sur le trottoir, en prenant pour cible les policiers. Il a réussi à en blesser deux, a priori très sérieusement. (...) D'autres policiers ont riposté en tuant l'assaillant."

Les policiers ont été délibérément pris pour cible.

Pierre-Henry Brandet, porte-parole du ministère de l'Intérieur

lors d'un point presse

Le porte-parole de l'Intérieur indique aussi que l'opération est toujours en cours : "Nous demandons à l'ensemble des habitants à la fois du secteur, mais aussi à tous ceux qui auraient pu être tentés par le fait de venir sur les Champs-Elysées ce soir, d'éviter la zone afin de permettre aux opérations de police de se dérouler dans la plus grande sérénité." En fin de point presse, il annonce que la section antiterroriste du parquet de Paris est saisie.

"Les pistes sont d'ordre terroriste"

A 23h18, à quelques mètres de là, dans la cour du palais de l'Elysée, le président de la République prend la parole, alors que François Fillon clôt les passages en plateau des candidats sur France 2. Le chef de l'Etat s'exprime à l'issue d'une réunion de crise avec Bernard Cazeneuve, le Premier ministre, et Matthias Fekl, le ministre de l'Intérieur, qui l'ont rejoint quelques dizaines de minutes après la fusillade. Le ton est grave.

"Nous sommes convaincus que les pistes qui peuvent conduire à l'enquête, et qui devront révéler toute la vérité, sont d'ordre terroriste", déclare François Hollande avec solennité. Il annonce la tenue d'un Conseil de défense vendredi matin, à 8 heures.

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Le chef de l'Etat a une pensée pour la famille du policier. "Un hommage national sera rendu à ce fonctionnaire de police qui a été ainsi lâchement assassiné", annonce-t-il. "Le principe de base, celui qui doit être à chaque fois rappelé, c'est la confiance, la solidarité et le soutien de la Nation à l'égard des forces de sécurité", ajoute-t-il. L'allocution est courte, moins de quatre minutes.

Un attentat revendiqué par le groupe Etat islamique

La revendication de l'attaque ne tarde pas : l'agence de propagande Amaq diffuse un communiqué du groupe Etat islamique (EI) à 23h30. "L'auteur de l'attaque des Champs-Elysées dans le centre de Paris est Abou Youssef le Belge, et c'est un des combattants de l'Etat islamique", indique le communiqué. Il est encore tôt pour le dire, mais les enquêteurs pensent déjà que l'identité donnée par le groupe EI ne colle pas avec la véritable identité de l'assaillant.

Le porte-parole du ministère de l'Intérieur, qui n'a pas quitté les Champs-Elysées, reprend la parole une heure plus tard. Une intervention brève, pour préciser que les investigations de la police technique et scientifique se poursuivent, et annoncer une nouvelle encourageante : le pronostic vital d'un des policiers blessés n'est plus engagé. Pierre-Henry Brandet passe le relais au procureur de la République de Paris, François Molins, à ses côtés.

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Retour au calme dans la nuit

Le procureur de la République ajoute que l'enquête de flagrance est confiée à la Direction centrale de la police judiciaire, à la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) et à la section antiterroriste de la police judiciaire parisienne (SAT). Et donne des précisions sur l'assaillant.

L'identité de l'attaquant est connue, a été vérifiée.

François Molins, procureur de la République de Paris

lors d'un point presse

Mais il refuse de la dévoiler, pour ne pas gêner l'enquête ouverte par le parquet antiterroriste. François Molins se contente d'ajouter qu'une perquisition est en cours.

A 1 heure du matin, la situation est revenue à la normale sur les Champs-Elysées. Les forces de police sont encore nombreuses, mais chacun a pu rentrer chez soi. Les lumières bleu-blanc-rouge de la Grande Roue installée place de la Concorde éclairent la grande avenue parisienne, ce lieu symbolique qui, pendant quelques heures, a changé de visage. 

Des secours sur les Champs-Elysées à Paris, après l\'attaque contre des policiers, le 20 avril 2017. 
Des secours sur les Champs-Elysées à Paris, après l'attaque contre des policiers, le 20 avril 2017.  (THOMAS SAMSON / AFP)