Théories du complot : 5 façons d'apprendre aux élèves à faire le tri sur internet

Dans le contexte des attentats qui ont visé la France début janvier, une partie des élèves semblent séduits par les théories du complot. Quelles réponses l'Education nationale peut-elle apporter à ce problème ?

Des lycéens testent un logiciel permettant de créer une ville, au lycée Koeberlé de Sélestat (Bas-Rhin), le 10 octobre 2012.
Des lycéens testent un logiciel permettant de créer une ville, au lycée Koeberlé de Sélestat (Bas-Rhin), le 10 octobre 2012. (FREDERICK FLORIN / AFP)

Mis à jour le , publié le

"C'est sûr, le gouvernement nous ment", "Y en a qui disent que c'était un coup monté", "On ne sait pas qui croire"... Ces paroles de lycéens, recueillies par France 2, illustrent bien le malaise qui s'est emparé de l'institution scolaire à la suite des attentats contre Charie Hebdo, à Montrouge et à la porte de Vincennes. Pour y répondre, Najat Vallaud-Belkacem a lancé une concertation sur le numérique à l'école et devrait annoncer de premières mesures jeudi 22 janvier. Un défi immense pour la ministre de l'Education nationale, qui a affirmé sur RTL qu'un "jeune sur cinq adhère aux théories du complot". Un chiffre non étayé, mais qui pose question.

Une situation d'autant plus complexe que la majorité de l'apprentissage d'un enfant passerait aujourd'hui par les écrans et non plus par le cadre scolaire et familial, a renchéri la ministre. Internet n'est pas responsable de tous les maux, mais reste une partie du problème. "Ne pas éduquer les enfants à l'utilisation d'internet, c'est un peu comme les laisser jouer avec une arme à feu", juge Guillaume Brossard, fondateur de Hoaxbuster, un site qui s'est donné comme mission de démonter les théories du complot. 

Francetv info s'est penché sur la recette qui pourrait permettre à l'école de mieux armer les élèves pour affronter la jungle de l'internet.

1Former les enseignants

L'Education nationale n'a pas découvert internet à l'occasion des récents événements. "Quand on regarde ce qui est prévu actuellement, tous les outils sont déjà disponibles, il faut juste appliquer les programmes", témoigne Lucien Marbœuf, professeur des écoles qui tient le blog L'Instit Humeurs. Effectivement, pour sensibiliser aux usages d'internet, des outils sont disponibles en ligne et les programmes prévoient d'aborder la question, notamment en éducation civique. Mais cela n'empêche pas le développement des théories du complot.

"Des outils comme le B2i [brevet informatique et internet] existent, mais les profs ne sont pas assez formés, estime Guillaume Brossard, sans compter que si 20% des élèves croient à la théorie du complot, on ne connaît pas la proportion de profs qui y croient aussi." "Il est vrai que tous les enseignants ne sont pas à l'aise avec internet, surtout que c'est une charge de travail qui sort de nos habitudes", admet Lucien Marbœuf, qui insiste également sur le manque de moyens au sein de l'Education nationale. "Quand il faut amener 30 élèves dans une salle informatique, c'est toute une aventure."

2Utiliser internet dans toutes les matières

Plus qu'un cours supplémentaire au milieu de programmes surchargés, la plupart des pédagogues proposent d'intégrer la pratique de l'internet dans toutes les disciplines. "Dans tous les cours, il est possible de sensibiliser les élèves à la recherche documentaire. On peut commencer dès le primaire, on va taper 'château fort' sur Google, et on regarde à quoi correspond chacun des sites qui sont proposés", détaille le pédagogue Philippe Meirieu.

3Apprendre aux élèves à recouper les sources

"L'algorithme de Google relève plus de la démagogie que de la démocratie, et dans cet immense amas d'informations, je pense que l'école doit jouer un rôle pour permettre aux élèves de distinguer le vrai du faux", estime Philippe Meirieu. "Une partie des enseignements devraient permettre d'apprendre aux élèves à comprendre les informations disponibles en ligne, les valider, les recouper", abonde Olivier Charbonnier, directeur du groupe Interface et cofondateur du laboratoire D-Sides, qui se donne pour mission d'analyser l'impact du numérique.

Les enseignants s'attachent déjà à sensibiliser les élèves sur leurs recherches web, mais il est possible d'envisager de nouvelles pratiques. "L'étude d'un article de Wikipédia, par exemple, pourrait permettre d'exercer les élèves à appréhender un texte dont les sources sont vérifiées ou à l'inverse qui manque de références", illustre Philippe Meirieu.

Lucien Marbœuf suggère un autre exercice qui pourrait permettre de faire ressortir la diversité des informations présentes en ligne tout en favorisant l'autonomie : "Il est possible d'imaginer des ateliers par groupe en demandant aux élèves d'écrire un article à partir de sources trouvées sur internet. Chaque groupe pourrait se concentrer sur un type de média (Wikipédia, sites d'info, blogs...) et, à la fin, on confronterait les versions."

4Faire intervenir des professionnels de l'information

Beaucoup de choses peuvent être développées dès l'école élémentaire, avec l'intervention en classe de sémiologues ou de personnes formées à l'analyse de l'image. La solution est déjà appliquée par certains enseignants, puisque Guillaume Brossard ou Serge Tisseron, psychiatre et spécialiste des écrans, sont régulièrement invités devant des élèves. Mais elle mériterait d'être systématisée.

D'autres professionnels, comme les journalistes, sont également les bienvenus, car il faut éduquer les élèves aux médias traditionnels pour qu'ils puissent acquérir du recul sur les informations qu'ils captent sur internet. "Dans un monde où ils sont noyés sous la propagande politique et les publicités, il s'agit d'introduire une démarche scientifique pour développer leur capacité à éprouver les faits, à poser des hypothèses, détaille Olivier Charbonnier. Il faut qu'ils se confrontent au réel en étant capables de douter."

5Susciter le débat

"Sur ces questions complexes, la classe doit prendre la forme d'une discussion et non d'un cours magistral", considère Serge Tisseron. L'autorité morale des professeurs a perdu du poids au fil des années et les élèves n'hésitent plus à remettre en doute la parole des enseignants à partir d'informations trouvées au gré de leur navigation sur internet. Avec le rôle pris par les réseaux sociaux, le philosophe Marcel Gauchet parle même, sur France Inter, de "contre-culture anti-scolaire". Les professeurs ne doivent donc pas tenter de délivrer une vérité brutale, prévient Serge Tisseron : "Internet renforce chacun dans ses a priori. De son côté, l'école doit donc créer le débat et confronter des idées, dans un climat de sécurité dont l'enseignant est le garant."

Mais comment faire quand la discussion glisse sur des questions sensibles, comme la religion ? "Dès la maternelle, il convient de montrer la différence entre le savoir et la croyance, c'est la meilleure manière d'aborder la laïcité", répond Philippe Meirieu. "Il ne faut pas avoir peur d'aborder les questions liées à l'islam ou à la religion, notamment en histoire. Dans le contexte actuel, ce sont des questions cruciales", complète Olivier Charbonnier.

Quant aux théories du complot, les écarter d'emblée de la discussion peut être contre-productif. Il faut prendre en compte que ces théories sont d'autant plus puissantes qu'elles sont souvent séduisantes pour l'esprit. "Comme le montre le succès des sites satanistes ou des sites sur les soucoupes volantes, les adolescents ont besoin de merveilleux, d'extraordinaire", assure Philippe Meirieu. "La grande erreur serait de sous-estimer le pouvoir de fascination de ces images, qui utilisent toujours les deux mêmes ressorts : convaincre le spectateur qu'il est unique, et l'inviter à se rattacher à une communauté fraternelle", prévient Serge Tisseron. Il faut donc partir de cette fascination des élèves pour engager la discussion et leur apprendre à prendre du recul.