Terrorisme : faut-il en vouloir au Qatar ?

Le pays du Golfe financerait le terrorisme, selon ses détracteurs. Francetv info fait le point sur ces accusations. 

Le président François Hollande et l'émir du Qatar, le Cheikh Tamim ben Hamad Al-Thani, à l'Elysée, le 23 juin 2014.
Le président François Hollande et l'émir du Qatar, le Cheikh Tamim ben Hamad Al-Thani, à l'Elysée, le 23 juin 2014. (ERIC FEFERBERG / AFP)
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Samedi 10 janvier. Le stade Furiani est plongé dans le silence. Un hommage aux attentats. Les spectateurs regardent leurs pieds ou posent leurs regards dans les tribunes. Là, pendant dix minutes s'étale une grande banderole. Une provocation à l'adresse des Parisiens. Les supporters bastiais ont écrit : "Le Qatar finance le PSG... et le terrorisme".

Ce samedi, l'auteur du tweet voit juste. Le week-end écoulé, Nicolas Sarkozy et Laurent Fabius prennent la parole dans les matinales, lundi 12 janvier. L'ancien président, supporter du PSG et proche de l'émirat, est sur RTL et se justifie : "Le Qatar est un pays ami de la France. Pas depuis moi, c'est M. Mitterrand. Est-ce que vous croyez que M. Mitterrand, M. Chirac, moi-même hier, ou que M. Hollande aujourd'hui, on aurait cette politique d'amitié avec le Qatar si nous pensions que le Qatar était le financeur du terrorisme ?"


Des accusations infondées, dit Fabius 

Sur France Inter, il y a de l'écho. Laurent Fabius admet que les accusations contre le Qatar reviennent "très très souvent". Mais, assure-t-il, "nous avons opéré les vérifications nécessaires". Et, "quand je dis les vérifications nécessaires, c'est les vérifications par tous les services dont nous disposons et cette accusation, pour ce que concerne la période depuis laquelle nous sommes au gouvernement, est infondée".


Le PSG envisage de déposer plainte, mais le mal est fait. Le FN s'engouffre dans la polémique. "Lorsque l'on voit M. Fabius et M. Nicolas Sarkozy venir nous dire, contre tous les éléments de renseignement de tous les pays sérieux, que le Qatar n'a rien à voir avec le soutien ou avec l'armement des fondamentalistes islamistes, je crois qu'il s'agit d'un véritable mensonge d'Etat", lance Marine Le Pen lors d'une conférence de presse au Parlement européen.

"Fantasmes"

Le Qatar finance-t-il le terrorisme ? "Fantasmes", rétorque Nabil Ennasri, directeur de l'observatoire du Qatar, réputé proche de l'émirat"Depuis plusieurs années, le Qatar est l'un des sujets les plus polémiques en France. C'est parce qu'il est au croisement de deux malaises : la France a un problème avec l'argent et elle a un problème avec l'islam". De fait, Doha, à l'image de l'émir, a nié à plusieurs reprises financer le terrorisme : "Nous ne finançons pas les extrémistes. Si vous parlez de certains mouvements, particulièrement en Syrie ou en Irak, nous les considérons tous comme des mouvements terroristes." D'ailleurs, le Qatar accueille une base militaire américaine.

Pour Nabil Ennasri, le Qatar est victime d'un amalgame parce qu'il soutient les Frères musulmans. Lors des Printemps arabes, Doha a activement appuyé la confrérie, quitte à se brouiller avec Riyad qui a rappelé son ambassadeur, imité par les Emirats arabes unis et Bahreïn. L'Arabie Saoudite, une monarchie, ne voyait pas d'un bon œil l'émergence de cette force politique islamiste qui a joué le jeu des élections. Pour le Qatar, la stratégie a été payante au départ, puisqu'Ennahdha et les Frères musulmans ont accédé au pouvoir en Tunisie et en Egypte (ils en seront plus tard chassés). 

Selon Nabil Ennasri, on reproche au Qatar d'avoir soutenu des islamistes. Or, les Frères musulmans ne sont évidemment pas l'EI et, en Syrie, parmi "la multitude de factions", les Qataris ont "favorisé les forces politiques liées aux Frères musulmans". Des arguments qui font écho à ceux de l'émir qui soulignait qu'il "existe des différences" entre les différents groupes. Pour lui, ce serait "une grosse erreur" de considérer tout mouvement islamique comme "extrémiste". Bref, le Qatar appelle à regarder dans le détail.

"Ça a dérapé"

Mais, pour le chercheur Naoufel Brahimi El-Mili, professeur à Sciences-Po Paris, on ne peut pas dire que le Qatar ait été très prudent quand la guerre en Syrie a débuté : "En 2011-2012, ils ont fait beaucoup de choses". Selon lui, "les autorités qataries agissent toujours en deuxième rideau", mais elles auraient laissé de riches hommes d'affaires financer les jihadistes et puis "ça a dérapé". Il poursuit : "A l'époque, tout le monde était aveuglé. Tout le monde voulait la peau de Bachar Al-Assad". La créature aurait échappé à ses créateurs.

En septembre, une enquête du Daily Telegraph qualifiait le Qatar de "Club Med pour terroristes". Le journal britannique reprenait un document du Trésor américain affirmant qu'un riche donateur qatari avait offert au terroriste Tariq Al-Harzi deux millions de dollars destinés à des opérations militaires. L'homme était alors chargé par l'organisation Etat islamique d'accueillir les combattants étrangers et de les armer. Il servait notamment d'intermédiaire avec les jihadistes britanniques, comme "Jihadi John", le bourreau présumé du journaliste James Foley.

Un mois plus tard, en novembre, David Cohen, un haut responsable du Trésor américain, dénonçait la présence au Qatar de Khalifa Mohammad Turki Al Subaiy et Abd Al Rahman bin Umayr Al Nuaymi, selon le Daily Telegraph. Ces deux hommes d'affaires proches de l'élite qatarie sont sur une liste noire américaine des financiers du terrorisme. Ils sont accusés d'avoir levé des millions de dollars pour Al-Qaïda et l'EI. David Cohen pointait alors des "juridictions permissives pour le financement du terrorisme" au Qatar et au Koweït. Une manière de dénoncer le jeu ambigu des autorités qataries. Interrogées par le journal, celles-ci étaient restées silencieuses.