Lilian, caché sous un évier à Dammartin, raconte les huit heures les plus longues de sa vie

Le jeune employé dissimulé dans l'imprimerie investie par les frères Kouachi a raconté avec force détails, sur France 2, les huit heures qu'il a passées sous un évier.

Lilian Lepère, employé de l'imprimerie CTD de Dammartin-en-Goële (Seine-et-Marne), sur le plateau du 20 heures de France 2, le 12 janvier 2015. 
Lilian Lepère, employé de l'imprimerie CTD de Dammartin-en-Goële (Seine-et-Marne), sur le plateau du 20 heures de France 2, le 12 janvier 2015.  (FRANCE 2)

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Un témoignage édifiant. Lilian Lepère, l'employé de l'imprimerie de Dammartin-en-Goële (Seine-et-Marne) dans laquelle s'étaient retranchés les frères Kouachi, a raconté sur France 2, avec force détails, les huit heures qu'il a passées caché sous un évier, recroquevillé sans pouvoir bouger. Francetv info revient sur les moments forts de ce récit.

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"S'ils m'avaient découvert, peut-être qu'ils nous auraient gardés jusqu'à la fin"

Lilian Lepère a de quoi remercier son patron, Michel Catalano. C'est lui qui a vu, à travers la vitre du bâtiment, Saïd et Chérif Kouachi, lourdement armés, se diriger vers son entreprise. Aussitôt, il dit à Lilian d'aller se cacher à l'étage. Les deux hommes pénètrent dans le bâtiment, "pas agressifs", selon le gérant, qui leur offre un café pour gagner du temps. Il soigne même l'un des deux frères, qui souffre d'une plaie superficielle.

Pendant ce temps, Lilian Lepère a le temps de se cacher sous l'évier du réfectoire, ce qui lui a peut-être sauvé la vie. "Je veux lui dire merci car c'est le fait de leur avoir proposé un café à l'opposé de là où j'étais qui m'a donné les secondes nécessaires pour que je puisse me cacher. S'ils m'avaient découvert, si nous avions été deux otages au lieu d'un, peut-être que les choses auraient été différentes, qu'ils nous auraient gardés jusqu'à la fin", témoigne le jeune homme de 26 ans. "C'est grâce à lui si je suis là aujourd'hui. Je ne le remercierai jamais assez", dit-il à l'intention de son patron.

"Si je faisais un bruit, ça tapait dans leur mur"

Pour seule cachette, Lilian Lepère trouve un meuble sous l'évier du réfectoire. Un meuble "à deux portes battantes, à côté du siphon, de 70 cm x 90 cm x 50 cm", précise-t-il. A partir de ce moment-là, "je n'ai plus eu que mes oreilles pour savoir ce qu'il se passait", raconte-t-il. Sa position est particulièrement inconfortable : "Si on fait un mouvement, d'un côté ça ouvre la porte et de l'autre ça tape dans le mur. Pendant 8h30", détaille-t-il. 

D'autant plus que les deux terroristes sont retranchés dans le bureau du directeur, qui se trouve être la pièce mitoyenne au mur contre lequel le meuble est posé : "Si je faisais un bruit, ça tapait dans leur mur."

"Je sens l'eau qui coule, je vois son ombre dans l'interstice"

Au bout d'un moment, après un échange de tirs avec les gendarmes, l'un des deux frères pénètre dans le réfectoire et ouvre un placard situé à seulement 50 centimètres de celui où se trouve Lilian, sans y trouver ce qu'il y cherche, puis se dirige vers le frigo. "Je me suis dit : 'il va faire tous les meubles', explique le jeune homme. Il revient vers mon meuble et boit au robinet, juste au-dessus de moi. J'entends l'eau qui coule au-dessus de ma tête, je vois son ombre à travers l'interstice de la porte du meuble et je sens l'eau qui coule car le siphon fuit un petit peu", dit Lilian, qui décrit "un moment complètement surréaliste, qu'on ne voit que dans les films."

"Je me suis dit : 's'il se sèche les mains avec la serviette qui est sur la porte, ça ouvre la porte. Si ça ouvre la porte, ils me découvrent. On a le cerveau qui arrête de penser, le cœur qui arrête de battre, le souffle qui se coupe, et on attend, parce que c'est la seule chose à faire", raconte-t-il.

"Toute la matinée, je n'ai pas pu bouger pour prendre mon portable dans ma poche"

Coincé sous son évier, Lilian est incapable de se saisir de son téléphone, qui se trouve tout simplement... dans sa poche. "J'étais en position fœtale et au moindre mouvement, ça tape quelque part, ça fait un bruit", explique-t-il. Au bout de plusieurs heures, il décide de "prendre le risque". Il profite du bruit des sonneries de téléphone qui retentissaient un peu partout dans le bâtiment pour tenter un mouvement.

Une fois en possession de son téléphone, Lilian a le réflexe de le mettre en mode silencieux. Toute la matinée, explique-t-il, il l'a senti vibrer, faisant résonance contre la cloison. "A chaque fois, il fallait décaler la cuisse pour que ça fasse le moins de bruit possible."

"Le contact avec l'extérieur, ça fait beaucoup de bien au moral"

Grâce à son téléphone, Lilian Lepère envoie un SMS à plusieurs de ses proches, en espérant que l'un d'eux réagira. Il reçoit une première réponse, de la part de son beau-frère, qui l'informe que la famille est en contact direct avec la police. "Là, le moral remonte un peu. C'est les premières larmes, les premiers tremblements. Le contact avec l'extérieur, ça fait beaucoup de bien au moral", raconte-t-il.

Ensuite, tout s'est joué par l'intermédiaire du portable de sa mère et il a "pu donner aux policiers le maximum de renseignements qu['il] pouvai[t], avec [ses] oreilles, [son] ressenti et [sa] connaissance des lieux".

"Au moment de l'assaut, un sentiment de libération"

Lorsque l'assaut est donné, vers 17 heures, cela fait plus de huit heures que Lilian Lepère est confiné sous l'évier. "Il y a deux grosses détonations. Mon premier sentiment, c'est la libération. J'avais une douleur immense partout, aux fesses, aux genoux, à la tête, dans le dos. J'ai protégé mes flancs, ma tête et j'ai attendu que ça se termine."

Une fois l'assaut terminé, il entend une nouvelle détonation, et pense que le bâtiment a été piégé par les terroristes. Il n'en est rien. Les gendarmes du GIGN le contactent sur son téléphone et lui disent de ne pas bouger en attendant que quelqu'un vienne le chercher. "Je reconnais, j'ai désobéi aux ordres : je suis sorti du placard, les jambes coupées, et je me suis bougé le plus loin possible de la porte au cas où le bâtiment soit piégé, dit-il. Je me suis mis le plus loin possible en attendant que mes sauveurs arrivent. Puis j'ai entendu leurs voix dans le couloir me disant de ne pas bouger et j'ai aperçu la porte s'entrouvrir et les premières lumières."

"Je me sens chanceux, d'ailleurs j'ai joué au Loto" 

Après une expérience pareille, comment reprendre le cours normal de sa vie ? C'est pourtant ce que s'apprête à faire Lilian. "Je ne vois pas la vie différemment. C'est une expérience qui m'a marqué. Ça marque, mais je ne pense pas être traumatisé, témoigne le jeune homme. J'ai été épargné par le fait que je n'aie pas été en contact avec eux, je n'ai pas vu de choses sanglantes, j'ai pas été sous le feu directement."

"Je me sens chanceux, surtout. D'ailleurs j'ai joué au Loto ce soir", dit Lilian dans un sourire. Très vite, le jeune graphiste retrouve un ton grave pour rendre hommage aux autres victimes des frères Kouachi et d'Amedy Coulibaly. "Moi-même et ma famille, on est conscients de ce qui s'est passé ailleurs, à Vincennes et à Charlie Hebdo. On est solidaires de ces familles-là qui n'ont pas eu notre chance." Sa dernière pensée va pour les gendarmes qui lui ont sauvé la vie : "On a eu des hommes de courage, les hommes du GIGN qui sont les héros de cette journée, parce que c'est eux qui sont sous le feu."