La France a-t-elle manqué son rendez-vous avec l'islam ?

Francetv info a interrogé Olivier Bobineau, sociologue des religions et de la laïcité et consultant.

Lors d'une manifestation en hommage aux victimes de l'attaque de "Charlie Hebdo", le 8 janvier, à Paris.
Lors d'une manifestation en hommage aux victimes de l'attaque de "Charlie Hebdo", le 8 janvier, à Paris. (BERTRAND GUAY / AFP)
Propos recueillis parFrance Télévisions

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L'attentat contre Charlie Hebdo et les attaques terroristes qui ont suivi ont suscité, cette semaine, un élan citoyen sans précédent, dans la rue ou sur les réseaux sociaux, pour défendre la liberté d'expression face au fanatisme. Mais la force de cette mobilisation ne saurait occulter les débats qui, depuis plusieurs mois voire plusieurs années, divisent la société. L'islam d'aujourd'hui est-il compatible avec la conception française historique de la laïcité ?  La France a-t-elle tout fait pour intégrer ses immigrés de confession musulmane ? Le choc des civilisations tant redouté est-il devenu réalité ?

Pour répondre à ces questions difficiles, francetv info a interrogé Olivier Bobineau, sociologue des religions et de la laïcité et consultant. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages, dont Musulmans, une menace pour la République ? (Desclée de Brouwer, 2012) et L'avenir en question : la fin des promesses ? Religion et politique face à l'imprévisible (Armand Colin, 2013).

Ce n'est pas la première fois que Charlie Hebdo est attaqué pour avoir osé caricaturer l'islam. Pourquoi cela fait-il de lui une cible pour les fanatiques ?

Olivier Bobineau : Pour des croyants, qui croient en leur Dieu, il existe ce que l'on appelle le blasphème. C'est pour le croyant, quel qu'il soit, le fait de porter une atteinte aux principes divins, par un écrit, des paroles, des mots, un dessin... Cela provoque en eux un sentiment de rejet et de répulsion, pour ne pas dire d'exécration. Le propre du croyant est de croire que le bien, le bon, le beau et le vrai définissent son Dieu. Dès lors, tout ce qui tend à signifier que ce n'est pas bien, bon, beau et vrai, ou peut faire l'objet d'une moquerie, est perçu comme une agression.

Le blasphème, en France, n'est plus un délit depuis la Révolution française. Avec la Révolution française, on quitte le régime de la catholicité, où ne sont légitimes que la croyance et les valeurs catholiques, et on entre dans celui de la laïcité, où toutes les croyances, toutes les valeurs sont légitimes, dès lors qu'elles ne troublent pas l'ordre public.

Mais comment expliquer de telles violences ?

Pour une partie des croyants, le blasphème est perçu comme une violence symbolique. C'est-à-dire une violence qui s'exerce sur un symbole : le principe divin. Certains d'entre eux répondent en termes de violence symbolique (protestation, procès, etc.). D'autres, rarissimes, recourent à la violence physique car ils ne maîtrisent pas les codes culturels et sociaux, et ne font pas partie de l'élite médiatique ou politique. Ne pouvant exprimer symboliquement leur ressentiment, ils l'expriment physiquement.

Il ne s'agit pas de justifier ces actes, mais de les expliquer. La très grande majorité des musulmans condamnent d'ailleurs ces violences.

Les personnes qui passent à l'acte ne maîtrisent-elles pas d'autres codes, par exemple ceux des idéologies extrémistes ?

Ces idéologies sont en effet guerrières. Mais rapidement, en discutant avec les individus qui s'en réclament, on se rend compte qu'ils ne maîtrisent pas l'arabe coranique, l'arabe littéraire, qu'ils n'ont jamais lu en entier le Coran, qu'ils ne maîtrisent pas la tradition, ni la philosophie. On a affaire à un public en recherche des "trois E" : estime de soi, équité, et espérance politico-religieuse.

A partir de l'année 1989, les grands récits que sont le communisme (qui vient de s'effondrer avec la chute du Mur de Berlin), le capitalisme (qui ne réduit plus les inégalités), mais aussi le progressisme, sont remis en cause. Alors que les idéologies politiques modernes ne trouvent plus leur public, restent les grands récits spirituels. Faute de concurrents, les radicaux de l'islam politique proposent un discours qui s'adapte à ce besoin d'estime de soi, d'espérance, d'équité. L'offre répond à la demande.

Alors que Charlie Hebdo s'attaque aussi aux autres religions, comme le catholicisme et le judaïsme, pourquoi seules les saillies contre l'islam génèrent ce type d'actes ?

Il ne faut pas perdre de vue qu'il y a encore quelques années, des catholiques et des protestants s'étripaient en Irlande du Nord. Dans les années 1970 et 1980, c'était l'extrême gauche qui recourait à la violence, qui prenait en otage, tuait des chefs d'entreprise (la bande à Baader en Allemagne, Action directe en France…), parfois soutenue par des intellectuels. Depuis 1980, l'extrême droite aussi recourt à la violence.

Chaque période connaît une radicalisation des discours qui peuvent engendrer des pratiques violentes. Pour se construire, tous les individus ont besoin de sens. Dans les années 1980, on observe la remise en cause des sept grands P, les sept grandes figures de l'autorité : le père, le prêtre, le professeur, le patron, le parti, la patrie et le prince. Demeure une autre figure de l'autorité : l'individu charismatique. Les jeunes gens qui, par exemple, partent faire le jihad ont rencontré à un moment donné un individu charismatique qui leur a "vendu" un islam politique teinté de sens pour les emmener jusqu'à mourir pour la cause.

Par le passé, certains, à l'extrême gauche, ont accusé Charlie Hebdo d'être un magazine "islamophobe". Où se situe la limite entre la liberté d'expression et la laïcité d'une part, et l'islamophobie d'autre part ?

La liberté d'expression peut prendre un tour humoristique, satirique… Cette liberté n'est possible que dans un régime de laïcité, où la liberté de conscience est première. A l'inverse, dans des pays musulmans où le lien moral se fonde sur un principe divin, la liberté de conscience ne peut pas s'exprimer. Quand le lien moral et social est fondé sur la liberté de conscience, alors cette liberté est première dès lors qu'elle ne trouble pas l'ordre public. Or, les dessins de Cabu n'avaient pas créé de trouble à l'ordre public.

Les barbares qui ont commis l'attentat de Charlie Hebdo ont agressé le principe même de notre système politique et juridique. Ils ont voulu décapiter le régime de la laïcité.

Si ce principe est si fondamental, pourquoi y a-t-il tant de débats au sein de la société à propos du rapport entre la laïcité et la religion ?

Il est normal que l'opinion soit divisée, car nous sommes dans un régime pluraliste. La liberté de conscience, c'est aussi la possibilité de dire "je ne suis pas d'accord". Cela se traduit par exemple par des procès. On reste alors dans le domaine symbolique et juridique, pas dans celui des actes physiques.

Cette tuerie intervient au moment où de nombreux jeunes Français musulmans – parfois convertis – partent faire le jihad. D'autres ne passent pas à l'acte, mais expriment leur sympathie pour cette cause sur les réseaux sociaux. Est-ce révélateur d'un rendez-vous manqué entre la société française et l'islam ?

C'est la question du modèle d'intégration républicaine qui est posée. Historiquement, la France est marquée par le modèle de l'assimilation : tous les citoyens sont membres d'une même communauté nationale et déposent leur bagage identitaire, à l'entrée de l'école et des services publics. Les différentes vagues d'immigration (italienne, portugaise, espagnole, polonaise…) ont cherché à s'intégrer selon ce modèle : nous sommes tous Français, nous sommes tous républicains.

La difficulté de cette conception de la citoyenneté, c'est qu'elle est abstraite. Comment devenir Français malgré mon identité, mon parcours, mon histoire ? La première génération d'immigrés en provenance du Maghreb n'a pas posé de problème. Leurs premières prières étaient accueillies dans des chapelles, des lieux de culte chrétiens. Ils ne formulaient aucune revendication en termes de piscines, de viande halal, etc. Mais tout a basculé en 1989.

Que s'est-il passé à cette date ?

Jusqu'en 1989, les démocraties modernes se construisent contre l'URSS, "les barbus rouges". Le discours d'extrême droite est un discours anticommuniste. Mais avec la chute du Mur de Berlin, un grand récit idéologique, qui a mobilisé plusieurs générations, s'effondre.

1989, c'est aussi la fatwa lancée, début février, par l'ayatollah Khomeini, au pouvoir en Iran, contre l'écrivain Salman Rushdie, auteur du livre Les versets sataniques. Quelques semaines plus tard, Khomeini apparaît sur les télés du monde entier célébrant les dix ans de la révolution islamique, entouré de femmes portant le tchador. En septembre, en France, pour la première fois, des jeunes filles scolarisées se mettent à porter le tchador. A l'automne, le Front national réalise des scores records dans plusieurs élections partielles et remporte un siège de député à Dreux (Eure-et-Loir). Le discours, à ce moment-là, n'est plus dirigé contre le bloc de l'est, mais contre l'islam. Le grand adversaire pour les années à venir n'est plus le "barbu rouge" mais le "barbu vert".

Quelle influence cette nouvelle donne a-t-elle eu sur l'intégration des populations issues de l'immigration ?

Les gens de confession musulmane qui n'ont pas eu accès à l'élite, qui subissent des inégalités sociales, qui vivent dans des logements insalubres, vont se construire une identité dans un entre-soi : le groupe d'appartenance. Avec ses propres vêtements (revendications sur le voile), son langage (l'avènement du verlan dans les banlieues), sa musique (le rap) et son alimentation (la viande halal), l'individu construit son appartenance au groupe.

En plus du groupe d'appartenance, il existe deux autres groupes pour construire son identité : le groupe de référence et le groupe d'origine. Toute une génération de jeunes n'a pas accès au groupe de référence. A l'époque, ils sont, par exemple, quasiment absents des grandes écoles. Quant à leur groupe d'origine, celui-ci ne les reconnaît plus : de retour au bled, on leur reproche de ne pas connaître l'arabe, de n'avoir jamais lu le Coran et d'avoir été élevés à l'école de la République. Considérés comme des "bâtards", ils ne peuvent plus se construire qu'au sein de leur groupe d'appartenance.

Depuis, l'actualité géopolitique internationale s'est accentuée. Au début des années 1990, les islamistes commettent des attentats sanglants en Algérie. L'amalgame est rapidement établi. Dix ans plus tard, les attentats du 11-Septembre achèvent le processus : musulman = barbu = terroriste.

Ces tensions ne sont-elles pas aggravées par certaines prises de position, comme celles d'Eric Zemmour ou de Michel Houellebecq, qui noircissent le trait d'une France minée par le communautarisme ?

Cela accentue les a priori et les amalgames. Est-ce que Zemmour est venu, un jour, dans les cités ? Contrairement à ce que veut nous faire croire Houellebecq avec son livre, ce n'est pas un choc des civilisations que nous observons. A mon sens, il s'agit plutôt d'un choc des ignorances, qui consiste à mépriser et à ignorer l'autre. Le grand sociologue Marcel Mauss concluait ainsi son Essai sur le don : "Soit les hommes s'écartent, se méfient et se défient, et c'est la guerre, soit ils se traitent bien, se confient et c'est la paix."

C'est tout l'enjeu de la grande marche de ce dimanche. Oui, la guerre a été déclarée à notre régime de laïcité. Oui, nous défilerons, que nous soyons musulmans, juif, athée, libre-penseur, scientifique, ouvrier… Ce régime-là ne tombera pas. Ce n'est pas une guerre de religions, c'est un choc des émotions du fait d'un choc des ignorances.

Les pouvoirs publics ont-ils aussi leur part de responsabilité dans l'échec de l'intégration à la française ?

On a oublié qu'une intégration repose sur trois instances de socialisation, ou apprentissage des codes, règles et valeurs : l'école, la famille et la rue. Au fil des années, beaucoup de moyens ont été alloués à l'école, tandis que les deux autres ont été délaissées. Comment aide-t-on les familles à transmettre les valeurs ? La politique familiale repose en grande partie sur les allocations, mais ce n'est pas suffisant. Qu'en est-il des conditions de logement ? Quant à la rue, qu'a-t-on fait ? Combien de travailleurs et médiateurs sociaux ont été formés au fait religieux et au fait laïque ? Combien de politiques publiques, de gauche comme de droite, ont-elles axé leurs priorités, derrière l'école, sur la famille et la rue ? C'est là tout le problème.

Un nouveau modèle d'intégration serait-il envisageable ?

Quand la République se retire des cités, quand la police ne peut plus intervenir, quand les pompiers sont accueillis à "coups de caillasses", il faut qu'elle s'interroge. On assiste en effet à une crise du modèle d'intégration. Peut-être faut-il ajuster ce modèle d'intégration abstraite, fusionnelle, assimilatrice.

Je défends aujourd'hui la notion de "créolisation" des identités, qui peut se définir comme la rencontre de différentes cultures en un lieu précis, générant de la confiance, de la paix, autour du langage et d'une interculturalité. Ce n'est pas de l'idéalisme : il existe beaucoup d'exemples de "créolisation". C'est une autre manière d'envisager le modèle d'intégration républicaine. On ne peut pas complètement ignorer l'identité, l'histoire, l'émotion des individus. Elles pourraient être prises en compte dès lors qu'elles ne troublent pas l'ordre public et ne remettent pas en cause le régime de la laïcité.

Le malaise autour de l'islam en France peut-il aussi s'expliquer par un déficit de représentativité ?

Les musulmans de la base ne se reconnaissent plus dans leurs élites musulmanes, notamment dans le président du conseil français du culte musulman [poste actuellement occupé par Dalil Boubakeur, recteur de la Grande mosquée de Paris]. Il y a un problème de représentativité et de légitimité. Au sein de l'islam de France, il y existe une multiplicité de sensibilités, de doctrines, de théories et d'écoles juridiques. A lui seul, le soufisme compte déjà 40 sensibilités en France ! C'est l'exact opposé de la religion catholique, où il y a un pape, une théologie, un droit canonique universel.

Face à cette segmentation interne de l'islam, une instance de représentation est nécessaire, mais il est vain de vouloir désigner un représentant unique des musulmans de France. L'interlocuteur ne peut être que collectif, avec un porte-parole plutôt qu'un président. Cela étant, ce problème ne doit pas cacher la mutuelle ignorance des musulmans et des non-musulmans du régime de la laïcité.