L'histoire du "crayon guidant le peuple", la photo symbole de la marche républicaine

De nombreux internautes diffusent un cliché réalisé dimanche, place de la Nation, à Paris, à l'occasion de la marche républicaine. Le héros de la photo et son auteur raconte à francetv info les coulisses de la prise de vue.

Après la dispersion du cortège, de nombreux participants sont restés sur différentes places parisiennes, comme ici, place de la Nation, où a été prise cette photo vite baptisée "Le crayon guidant le peuple" sur les réseaux sociaux, le 11 janvier 2015.
Après la dispersion du cortège, de nombreux participants sont restés sur différentes places parisiennes, comme ici, place de la Nation, où a été prise cette photo vite baptisée "Le crayon guidant le peuple" sur les réseaux sociaux, le 11 janvier 2015. ( STEPHANE MAHE / REUTERS)
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Il ne s'appelle pas Charlie, mais Charles. Ce comédien de 22 ans est le héros malgré lui d'un cliché de la marche républicaine organisée à Paris, dimanche 11 janvier, en hommage aux victimes des attentats. En quelques minutes, l'image sur laquelle il apparaît a fait le tour du monde, comme un symbole de ce rassemblement historique dans les rues de la capitale.

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Placardée en une de grands journaux et multidiffusée sur les réseaux sociaux, la photographie immortalise Charles armé d'un crayon géant, installé sur Le Triomphe de la République, la sculpture au centre de la place de la Nation. Francetv info a joint le jeune homme ainsi que Stéphane Mahé, photographe à l'agence Reuters depuis 2007 et auteur de la prise de vue. Ils nous en racontent les coulisses.

"La lumière était très douce quand je suis arrivé"

Travaillant habituellement à Nantes (Loire-Atlantique), Stéphane Mahé était à Paris dimanche, appelé en renfort par Reuters pour couvrir la mobilisation qui s'annonçait exceptionnelle. "J'ai d'abord couvert le cortège officiel, rue du Chemin vert, là où se rassemblaient les chefs d'Etat et de gouvernement, raconte le photographe. Une fois leur défilé terminé, j'ai transmis mes clichés à l'agence, et je me suis dirigé vers la place de la Nation."

En raison de l'affluence, les manifestants piétinent dans le cortège. Difficile de se déplacer au milieu de cette marée humaine. Stéphane Mahé met du temps à se rendre sur place, là où le défilé doit se disperser. "Je suis arrivé vers 17 heures, la lumière était très douce, se souvient-il. J'ai dû rester trois quarts d'heure, j'ai tourné autour de la statue en attendant que la photographie se compose, en rassemblant différents éléments... Le crayon, le drapeau français, la statue. C'est rentré dans l'image."

"J'étais obligé de réagir"

Sur la statue, Charles Bousquet est posté depuis 16 heures déjà. Le jeune homme, originaire de Lamalou-les-Bains (Hérault), avait déjà manifesté mercredi, après l'attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo, même s'il n'a jamais été un fervent partisan du journal satirique. "J'aime qu’on se moque de certaines choses, mais parfois ils allaient vraiment dans l’extrême, explique-t-il à francetv info. Mais sincèrement, quand j’ai vu Cabu, Charb, Wolinski… Leurs vies se sont arrêtées comme ça, en quelques secondes… Et puis ensuite il y a eu la prise d’otages du magasin casher, j’avais vraiment le ventre noué."

"J'étais obligé de réagir", confie Charles, qui dit pourtant ne pas être un habitué des manifestations. Le rassemblement de dimanche est l'occasion pour lui "de s’exprimer, de décompresser", de "se recueillir" en mémoire des victimes et de défendre "la paix, la liberté de la presse" et de s'élever contre "les amalgames" entre terrorisme et islam.

Mais impossible pour lui de se rendre à la place de la République, où le départ du cortège est prévu : "Il y avait trop de monde dans les rues." "Alors je me suis dirigé vers Nation et j’ai vu la statue en plein milieu, se remémore Charles. J’ai grimpé dessus et je suis resté comme ça pendant cinq heures. C’était un endroit génial pour suivre la manif : je voyais toutes les grandes artères de Paris converger là." Le crayon géant qu’il brandit à la main sur le cliché n’est même pas à lui à l’origine. "J’ai vu un gars avec ce crayon dans la foule, raconte le jeune homme. J’ai essayé de capter son regard et je lui ai demandé de me l’envoyer. A la fin, il m’a laissé le conserver, il m’a dit 'vas-y c’est bon, tu le mérites'."

Charles Bousquet pose, le 12 janvier 2015, avec le crayon avec lequel il a manifesté la veille, place de la Nation, à Paris.
Charles Bousquet pose, le 12 janvier 2015, avec le crayon avec lequel il a manifesté la veille, place de la Nation, à Paris. (CHARLES BOUSQUET / FRANCETV INFO)

"Je ne pensais pas que cette photo serait si symbolique"

Une fois la photo diffusée par Reuters, de nombreux internautes la rebaptisent "Le crayon guidant le peuple", en référence à La Liberté guidant le peuple, célèbre toile d'Eugène Delacroix. "C'est plutôt bien trouvé, ça me plaît, concède Stéphane Mahé, un peu dépassé par le succès de sa photographie. C'est une marche un peu historique, mais je ne pensais pas que cette photo serait symbolique à ce point."

"Dès que j’ai vu la photo, je me suis dit qu’elle était vachement artistique, qu’elle faisait penser aux peintures de la Révolution", assure de son côté Charles. Le manifestant a été prévenu de l'existence du cliché par sa cousine, avant de se découvrir à la une de grands quotidiens comme le Times britannique. "Vous n’imaginez pas le nombre de messages que je reçois depuis", explique le jeune homme, tout de même "surpris" par toute cette attention, qui lui a déjà valu une interview dans les locaux de France Bleu.

Si Stéphane Mahé est lui aussi étonné par l'ampleur du phénomène, le photographe explique que prendre un tel cliché n'a pas été si compliqué d'un point de vue pratique. "C'était une marche, on ne sentait pas la tension d'une manifestation comme j'ai pu en couvrir à Notre-Dame-des-Landes par exemple, analyse-t-il. On n'était pas pris à partie comme c'est arrivé sur la Manif pour tous. Les conditions de travail étaient bonnes."

Bientôt dans les livres d'histoire ?

Sur Twitter et Facebook, un autre cliché circule régulièrement. Egalement pris place de la Nation, il est l'œuvre d'un photographe indépendant, Martin Argyroglo. Quel sera désormais le destin de ces deux images ? Sur la toile, certains prédisent déjà qu'elles rejoindront les livres d'histoire, pour symboliser l'importance du rassemblement.