Comment les associations aident les victimes à se reconstruire après les attentats

Francetv info s'est rendu dans les bureaux de la Fenvac et a contacté une autre association d'aide aux victimes pour en savoir plus sur la prise en charge et le suivi des familles et des survivants.

Ophélie Toulliou (à gauche) au sein de la cellule interministérielle d'aide aux victimes des attentats, au Quai d'Orsay, à Paris, le 18 novembre 2015.
Ophélie Toulliou (à gauche) au sein de la cellule interministérielle d'aide aux victimes des attentats, au Quai d'Orsay, à Paris, le 18 novembre 2015. (MAEDI / BRUNO CHAPIRON)

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Un chat tigré somnole sur une chaise en similicuir noir. C'est lui que l'on voit en premier, quand on entre dans les bureaux de la Fédération nationale des victimes d'attentats et d'accidents collectifs (Fenvac), situés dans un immeuble haussmannien près de la gare de Lyon à Paris. "Sa présence n'est pas anodine, le chat nous aide à établir le lien avec les victimes et les familles", commente Stéphane Gicquel, secrétaire général de l'association.

Depuis novembre, une dizaine d'entre elles défilent dans les bureaux chaque jour, "sans interruption". "Ce qui est important, c'est de dialoguer. Mais jamais plus d'une heure. Sinon on devient inutile. On les oriente ensuite vers des psychologues ou des psychiatres", explique Stéphane Gicquel.

Créée en 1994, par et pour des associations de victimes d'accidents, la Fenvac est une association conventionnée par l'Etat. Son intervention est élargie au terrorisme depuis 2011. Elle travaille en lien étroit avec le ministère des Affaires étrangères et celui de la Justice. Elle a donc l'obligation de proposer son intervention en cas de catastrophe ou d'attentat. C'est ce qui s'est passé le 13 novembre 2015. Des membres de la Fédération ont intégré la cellule interministérielle d'aide aux victimes, au pied levé.

"Etre passée par là est mon principal outil"

Ophélie Toulliou était mobilisée pour répondre aux appels sur les numéros dédiés aux familles des victimes : "C'est dans nos tripes. Face au besoin des victimes, notre énergie est décuplée. On a l'énergie qu'eux n'ont pas." La jeune femme, brune aux yeux clairs, est chargée de mission à la Fenvac depuis mai. Ophélie Toulliou a appris le poste sur le tas. Elle a longtemps travaillé au service marketing dans le secteur des cosmétiques et attendait qu'un poste soit créé au sein de l'association pour quitter son emploi. Elle a connu l'association à la mort de son frère, tué dans le crash du vol Rio-Paris en 2009.

"Etre passée par là est mon principal outil. Je ne pleure pas avec les familles ou les victimes. J'ai simplement la perception de ce qu'il faut faire, ou ne pas faire. Quand je dis que je les rappelle dans une heure, je sais qu'il faut vraiment le faire", explique-t-elle. A ses côtés, Sophia Seco, juriste, est arrivée à la Fenvac le 10 décembre. Elle assiste aux entretiens avec les victimes ou leurs proches, fait des comptes-rendus et surtout les soulage de certaines démarches. "J'arrive en soutien. Par exemple, j'ai aidé la compagne d'une victime du Bataclan à organiser un mariage posthume", témoigne-t-elle.

"On fait du sur-mesure"

Car la Fenvac s'adapte à la demande de chaque personne, aussi spécifique soit-elle. "On fait du sur-mesure", résume Stéphane Gicquel. Autour de lui, des piles de dossiers, parfois entreposées sur des chaises. Un bureau avec un ordinateur est installé dans le couloir qui mène à quatre pièces. "Nos locaux sont trop petits, on doit déménager en février, dans un lieu avec sept pièces", commente Stéphane Gicquel. Le téléphone ne cesse de sonner. Il cherche encore à recruter. Avant 2015, il n'imaginait pas faire face à un tel afflux de demandes. Aujourd'hui, il se prépare à "absorber" un nouvel attentat.

Sophia Seco, Ophélie Toulliou et Stéphane Gicquel dans les bureaux de la Fenvac, à Paris, le 5 janvier 2016.
Sophia Seco, Ophélie Toulliou et Stéphane Gicquel dans les bureaux de la Fenvac, à Paris, le 5 janvier 2016. (VIOLAINE JAUSSENT / FRANCETV INFO)

Ce n'est pas la seule association qui connaît un fort développement après une année 2015 marquée par les actes terroristes en France. L'Association française des victimes du terrorisme (AFVT) a aussi dû déménager. "On vient juste d'arriver dans nos nouveaux locaux. Vous avez de la chance, le téléphone fonctionne !", s'exclame Guillaume Denoix de Saint-Marc, son fondateur et directeur général. Avant de trouver plus grand, cette association a improvisé des rendez-vous avec les familles dans des cafés.

L'AFVT aide aussi des victimes, ou des proches de victimes, dans les démarches administratives. En revanche, elle a ses propres psychologues, salariés ou vacataires. "Le bouche-à-oreille fonctionne bien. Il y a encore des nouvelles personnes touchées par les attentats de novembre qui viennent nous voir", constate Guillaume Denoix de Saint-Marc.

Mais toutes ne font pas appel à une association. Rescapé de la prise d'otages à l'Hyper Cacher, Yohann Dorai, par exemple, n'a pas été contacté et n'a pas contacté d'association. La famille d'Ahmed Merabet, le policier tué par les frères Kouachi le 7 janvier 2015 dans le 11e arrondissement, non plus. "Je crois qu'ils ne veulent pas trop être là-dedans", confie un proche. "Le chemin de chaque victime est différent, et compliqué", souligne Guillaume Denoix de Saint-Marc.

"Des victimes ont préféré quitter la France cette semaine"

Certains moments ponctuent cette reconstruction difficile. "Comment organiser la mémoire ? C'est une question centrale qui se pose, indique Stéphane Gicquel. On n'aborde pas les commémorations de la même façon avec les victimes. Il y a un monde entre les familles des victimes de Charlie Hebdo et celles des rescapés de l'Hyper Cacher." Cela dépend aussi du lien qui se crée. "Un ex-otage de l'Hyper Cacher m'a invitée à son mariage cet été, une autre m'a envoyé un SMS le 24 décembre, pour m'informer de la naissance de son fils", raconte, attendrie et amusée, Ophélie Toulliou.

Tous ne sont pas d'accord sur la manière dont s'organisent les commémorations. "La plupart des victimes que nous connaissons seront absentes des cérémonies. Elles ont préféré quitter la France cette semaine. De toute façon, les hommages officiels sont rendus sans concertation avec les familles, qui n'ont pas eu, ou peu, leur mot à dire", souligne Guillaume Denoix de Saint-Marc. "Il y a des 'non' vindicatifs, mais aussi des réponses négatives par indifférence aux cérémonies", relativise Stéphane Gicquel.  

Et d'autres qui sont oubliés. Isolé, l'homme grièvement blessé par balles le 7 janvier 2015, alors qu'il faisait son jogging à Fontenay-aux-Roses (Hauts-de-Seine), a dû se manifester pour participer à la cérémonie organisée dimanche place de la République à Paris. Stéphane Gicquel reconnaît que pour les politiques, la "tentation" de considérer les victimes, quand elles sont nombreuses, "comme des dossiers", existe. "On est là pour rappeler aux pouvoirs publics qu'on ne peut pas considérer tout le monde de la même manière", conclut-il.