Pourquoi la situation est-elle toujours tendue entre la police et les Français ?

La violente interpellation de Théo à Aulnay-sous-Bois a ravivé les critiques sur les pratiques policières. Franceinfo a interrogé Fabien Jobard, chercheur au CNRS et sociologue de la police.

Rassemblement de soutien à Théo près du métro Ménilmontant, à Paris, mercredi 8 février 2017.
Rassemblement de soutien à Théo près du métro Ménilmontant, à Paris, mercredi 8 février 2017. (JULIEN MATTIA / NURPHOTO)
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Elise LambertFrance Télévisions

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Une exhortation à "ne pas faire la guerre" contre la police et "à rester unis". Depuis son lit d'hôpital, mardi 7 février, Théo, 22 ans, a appelé au calme les habitants d'Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), alors que la ville connaissait depuis trois nuits consécutives de nombreux affrontements entre la population et la police. Ces événements sont survenus après que le jeune homme a été violemment interpellé  et gravement blessé lors d'un contrôle d'identité, par quatre policiers désormais mis en examen, l'un pour viol et ses trois collègues pour violences volontaires en réunion.

Ce fait-divers s'inscrit dans un contexte de tensions croissantes entre la police et les Français. Comment comprendre l'existence de telles violences ? Les Français sont-ils "en guerre" contre la police ? Franceinfo a interrogé Fabien Jobard, chercheur au CNRS et au Centre de recherches en sciences humaines Marc-Bloch, à Berlin. Sociologue de la police, il a publié Sociologie de la police. Politiques, organisations réformes (éd.Armand Colin), l'article La Police en banlieue après les émeutes de 2005 (éd. La Découverte) et a suivi de nombreuses patrouilles en banlieue parisienne.

Franceinfo : Manifestants violentés durant les rassemblements contre la loi Travail, Adama Traoré puis Théo... Les violences policières sont-elles plus nombreuses aujourd'hui qu'elles ne l'étaient hier ?

Fabien Jobard : Il est très difficile de quantifier le nombre de violences policières en France car aucun outil ne permet de les lister. Les violences que nous connaissons sont celles recensées via des institutions, des médias, des vidéos... Mais il y a des violences policières tous les jours, qui ne sont pas connues par le public, c'est ce qu'on appelle "le chiffre noir de la délinquance cachée". Dans le cas de Théo, tous les éléments étaient réunis pour que son interpellation soit médiatisée : les faits sont spectaculaires et semblent indiscutables, au vu des images qui ont circulé.

En revanche, notre rapport à ces violences a changé. Lors des mobilisations contre la loi Travail, nous avons eu des images quotidiennes des confrontations entre la police et les manifestants, d'où cette impression de hausse. Notre intérêt pour ce que fait la police dans les banlieues est aussi récent.

C'est-à-dire ?

Avant les années 1970, la police s'occupait principalement de mettre fin aux organisations gauchistes du Quartier latin à Paris, héritières des événements de Mai-68. C'est à cette période que sont apparues les premières escalades de violence de la police, leur mise en scène et leur médiatisation à travers ce qu'on appelait le "système Marcellin", du nom du ministre de l'Intérieur de l'époque. Cela passait par de la répression, la dissolution de groupes politiques, des interdictions de manifester... La police parisienne n'a été déployée qu'à la fin de cette période en banlieue, mais personne ne s'intéressait à ce qu'elle y faisait.

Ce n'est qu'à partir des années 1980, à la suite d'une série d'événements – "la marche des Beurs", l'affaire Malik Oussekine, les émeutes de Vaulx-en-Velin – qu'on s'est intéressé aux violences policières.

Les années 1990, puis 2000, sont devenues encore plus difficiles avec la désindustrialisation et le chômage des jeunes, qui ont favorisé l’oisiveté et la criminalité dans les cités où, par ailleurs, on avait regroupé les populations immigrées... Des facteurs explosifs pour une police historiquement surtout affectée à la protection des centres-villes, et Paris en particulier. Les émeutes de 2005 ont vu la situation exploser. 

Justement, qu'ont changé les émeutes de 2005 ?

Des investissements ont été engagés, des équipements supplémentaires, alloués, mais la gestion politique n’a pas changé en profondeur. Certains hauts fonctionnaires de la police se sont même félicités d'avoir géré trois semaines de crise sans faire de morts ni de blessés. 

Les émeutes de 2005 n'ont rien changé dans la conception que la police française a du maintien de l'ordre.

Fabien Jobard

à franceinfo

Certains policiers ont pu sortir de ces événements avec un sentiment de victoire, mais des problèmes de logistique, d'information et d'acheminement des agents sur le terrain ont été mis au jour.

Résultat, l'implication politique dans les affaires policières s'est intensifiée, les policiers ont été encouragés à "faire du chiffre" même dans le maintien de l'ordre, et ont perdu de l'emprise sur le terrain. C'est à cette période qu'une doctrine de "lutte contre les violences urbaines" a été encouragée.

Qu'entendez-vous par "doctrine de lutte contre les violences urbaines" ?

C'est un objectif qui a émergé chez les politiques, mais ses contours sont très flous. Les violences urbaines ne sont pas bien définies et peuvent représenter plein de situations différentes. Si des jeunes en banlieue manifestent devant leur lycée parce qu'ils accusent leur proviseur d'avoir tenu des propos racistes, est-ce que ce sont des violences urbaines ?

La lutte contre les violences urbaines a surtout permis d'élargir l'utilisation d'armes comme le Flash-Ball, mis en place dans les années 1990 par Claude Guéant, puis généralisé par Nicolas Sarkozy. Au début, il était réservé aux policiers qui s'occupaient du grand banditisme, puis des brigades anti-criminalité (BAC) et à toutes les brigades les plus diverses, en équipement individuel. Or cette arme, dont ni les polices anglaises ni les polices allemandes sont équipées, est extrêmement dangereuse.

Vous évoquez à ce propos, dans l'une de vos études, le "splendide isolement" de la France ?

J'habite et travaille en Allemagne, et lorsque je dis à des policiers allemands qu'un jeune est mort dans une manifestation parce qu'une grenade a atterri dans son sac [Rémi Fraisse] ou que des policiers tirent avec des balles en caoutchouc, ils n'en reviennent pas. Cela n'existe pas chez eux. Ce type d’armement leur semble être propre aux régimes autoritaires ou, au mieux, aux polices du sud des Etats-Unis. 

Les policiers allemands n'utilisent plus d'armes envers la foule depuis les années 1970. Cette situation est le fruit d'une quinzaine d'années de politique dite de "désescalade" où l'on a encouragé la police a maîtriser la foule en l'accompagnant plutôt qu'en étant dans la répression systématique. La force est employée envers les individus dérangeants et non la foule entière. Il peut y avoir des messages diffusés lors d'interpellations pour que la foule comprenne ce qu'il se passe. 

Ce modèle a inspiré de nombreux pays européens comme les "officiers de dialogue" en Suède ou encore "les liaison officers" en Angleterre... La France accuse un gros retard en la matière. Il faudrait d'abord changer la conception que l'on a de la sécurité, et mener une vraie politique. 

D'où viennent les Brigades spécialisées de terrain (BST), dont font partie les agents qui ont interpellé Théo ?

Ce sont des petites équipes de policiers, affectées à un commissariat, et créées en 2010 par Brice Hortefeux, le ministre de l'Intérieur de l'époque, pour être de "vrais flics""pas ceux qui font du social". Les agents de la BST sont armés et équipés pour le maintien de l'ordre : ils portent tonfa, gaz lacrymogène, Flash-Ball, arme à feu...

Comment sont recrutés leurs agents ?

Ce ne sont pas les plus jeunes qui sont envoyés dans ces unités, car c'est un chef d'unité qui coopte ses agents, qui aura eu le temps de les voir à l'œuvre avant et qui définit la politique de la brigade. Par cette façon de recruter, de multiples brigades spécialisées se forment à l’écart de la police ordinaire. C'est d'ailleurs pour ça qu'on retrouve peu de femmes dans les BST ou les BAC. Les femmes restent affectées à la police générale, la police en tenue classique.

Le commissaire, censé avoir la main sur ces équipes, n'a pas forcément les moyens de les contrôler, car il est muté tous les trois ans. Ce sont donc des groupes assez autonomes. 

Des conflits naissent aussi du côté des habitants, comme cela a été le cas à Viry-Châtillon...

Bien sûr, on ne peut pas ignorer qu'il y a des problèmes dans ces quartiers, des jeunes oisifs, des trafics. Pour moi, le problème réside dans la conception que la police a d'elle-même. On apprend aux policiers qu'ils sont légitimes dans l'usage de la force, qu'ils sont un objet "sacré" de la République, d'autant plus en période d'état d'urgence et après les attentats terroristes.On leur dit "Vous allez dans telle cité""Ça va être chaud""Soyez prêts à tout".

Les agents des brigades spécialisées se construisent un monde viril et belliqueux, ils ne voient pas les femmes ni les personnes âgées.

Fabien Jobard

à franceinfo

Pourtant lorsqu'une patrouille se rend dans une cité à 18 heures, ce qu'elle voit, c’est avant tout des familles ou des gens qui rentrent du boulot. Mais ce qu'elles veulent et ce qu'on leur demande, c'est du "flag". Leur perception du monde est totalement faussée. 

Une fois, lors de mes observations, une femme est venue demander de l'aide à des policiers parce que le petit ami de sa fille était menaçant, mais ça ne les intéressait pas, la femme en question a été priée d’aller voir ailleurs. C'est là tout le paradoxe, il y a une forte demande de police dans ces zones, mais la réponse n'est pas adéquate.

"Nous sommes dans les conséquences des abus du contrôle au faciès", a déclaré la sénatrice écologiste Esther Benbassa après les évènements d'Aulnay-sous-Bois. Qu'en pensez-vous ?

Il est certain que les policiers participent à une vision racialisée de la société, et eux-mêmes le disent, "ce sont toujours les mêmes qu'on interpelle". De nombreuses études ont été publiées sur le sujet et montrent qu'on a plus de risque d'être contrôlé si l'on est Noir ou Arabe. Cela est dû à la politique du chiffre et à un état de fait : dans les banlieues, il y a plus de personnes d'origine étrangère.

Se développe alors chez les personnes interpellées un profond ressentiment envers la police et l'impression d'être une cible permanente. Mais comme il n'y a pas de politique globale sur cette question, les choses ne changent pas.

Certains dénoncent "l'impunité" des policiers, souvent peu condamnés.

Le paradoxe est assez clair. Pour toute déviance, la loi est plus sévère à l’égard des policiers, dépositaires de l’autorité publique et soumis à une exigence certaine d’exemplarité. Mais la justice les condamne peu, lorsqu’elle examine les violences qui lui sont rapportées.

D’abord, la violence est toujours confuse. Qui a commencé ? L’acte était-il proportionné ? Souvent les dossiers s’embourbent sur ces questions indémêlables. Deuxième raison : la justice est dépendante de la police et les policiers lui font savoir. Sans enquêteurs pour transmettre les affaires, pas de justice possible. Alors que les policiers sont sous l’autorité des procureurs, la relation de dépendance est, dans les faits, inverse. Lorsque l'un des leurs est poursuivi, les policiers s’empressent de faire pression sur le parquet local pour remettre en cause les poursuites.

Le maire d’Aulnay, Bruno Beschizza, le sait bien, puisqu'il est ancien policier. Il a tout de suite mis en cause, en sa qualité de maire, les manœuvres du parquet pour atténuer les motifs de poursuites contre le policier auteur du viol. C'est un geste rare de la part d’un politique, mais remarquable. Comme si, au fond, seuls d’anciens policiers, qui n’ont rien à craindre de la police, étaient à même de contrôler cette institution. C’est à mes yeux la leçon majeure de l’affaire d’Aulnay.