"On est tous des citoyens français" : après l'affaire Théo, comment réconcilier police et habitants ?

Comment réconcilier la police avec les habitants qu'elle est censée protéger ? Partout en France, des citoyens et des associations promeuvent au quotidien le "vivre ensemble" et le dialogue entre les deux parties. Franceinfo a recueilli leurs témoignages.

Une manifestation de soutien à Théo à Nantes (Loire-Atlantique), le 11 février 2017.
Une manifestation de soutien à Théo à Nantes (Loire-Atlantique), le 11 février 2017. (MAXPPP)
avatar
Elise LambertFrance Télévisions

Mis à jour le
publié le

Le dialogue est-il rompu ? Depuis la violente interpellation de Théo, jeudi 2 février, plusieurs rassemblements de soutien au jeune Aulnaysien ont été organisées et de nombreux manifestants y scandent leur détestation de la police et leur ras-le-bol des violences commises par certains membres des forces de l'ordre.

Dérapages des uns, réponses mimétiques des autres, le fossé entre certains citoyens et la police semble se creuser à chaque nouvelle "affaire". Pourtant, partout en France, de nombreux citoyens et associations œuvrent à rétablir un lien entre la police et les habitants. Franceinfo a interrogé certains d'entre eux, pour qu'ils nous racontent leurs actions.

Hadama, ancien "anti-flics", fait de la prévention

C'est quand Hadama Traoré est devenu père qu'il a eu "le déclic""Avant, j'étais anti-flics à fond, raconte l'homme de 32 ans, responsable de l'antenne jeunesse de la mairie d'Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis). J'ai réalisé qu'on ne pouvait pas vivre dans cette stigmatisation perpétuelle des uns et des autres. Les jeunes contre la police, la police contre les jeunes."

J'aimerais vivre dans un pays où ma fille aimerait être policière.

Hadama Traoré

à franceinfo

Pourtant, Hadama Traoré aurait de quoi avoir quelques rancœurs contre la police. L'Aulnaysien raconte avoir vécu une altercation très violente à l'âge de 17 ans. "C'était pour un contrôle, je me suis débattu, ils m'ont rattrapé, se souvient-il. Je suis tombé, mon survêtement a craqué. J'ai donné un coup et je me suis pris au total trois tirs de Flash-Ball. J'ai une marque à vie sur le bras droit."

Quinze ans plus tard, ce père de trois enfants est à la tête du mouvement "La Révolution en marche", qui vise à créer des débats, des échanges, et qui défend le savoir-vivre ensemble. "On veut démontrer qu'on peut vivre tous ensemble, qu'on est tous des citoyens français, policiers et habitants, défend Hadama Traoré. Les personnes qui ont agressé Théo se sont servies de l'uniforme de policier. Elles ne représentent pas la police. Les jeunes respectent les policiers qui font bien leur boulot."

Il vient aussi de lancer un parti politique, La Démocratie représentative, dont l'objectif est de présenter une liste aux municipales de 2020 pour créer un "sursaut citoyen". Sans oublier une association, Force citoyenne, dont le but est de mener des actions de prévention, d'insertion et de civisme auprès des habitants d'Aulnay et d'autres collectifs citoyens. "Le civisme concerne tout le monde. Certains policiers arrivent dans nos quartiers et tutoient, rackettent, défendent l'indéfendable... Les propos qu'a tenus Frédéric Lagache (secrétaire adjoint du syndicat Alliance) sur les policiers qui ont agressé Théo, en les défendant, sont intolérables."

Il faut distinguer les individus de l'institution policière en général.

Hadama Traoré

à franceinfo

Mais quoi qu'il arrive, Hadama Traoré évite d'utiliser le terme "bavure policière". "C'est une invention politique", dénonce-t-il. Lui le trouve trop imprécis, trop propice aux amalgames entre les policiers et l'institution qu'ils représentent. "Quand on se sent en danger face à une personne dépositaire de l'autorité publique, c'est une bavure. Il y en a tous les jours, ce n'est pas forcément physique."

Gaëlle, opposante à la loi Travail, a manifesté avec des policiers

"Quand j'ai parlé d'actions communes avec la police, je me suis tout de suite fait lyncher", raconte Gaëlle Masselot, 30 ans, l'une des responsables de "Citoyens et Policiers". Lancé au printemps 2016, pendant les manifestations contre la loi El Khomri, dont certaines ont été émaillées de violents face-à-face avec les policiers, ce collectif œuvre au rapprochement entre les forces de l'ordre et les populations afin de créer des rencontres et de dépasser "les préjugés, les colères".

"J'ai participé à de nombreuses manifestations contre la loi Travail, à Paris et à Montpellier, j'ai subi des violences policières, je me suis fait gazer, énumère cette participante active de Nuit debout à Montpellier (Hérault). Mais j'ai aussi perçu la tension à l'encontre des policiers, et je me suis dit qu'on était tous dans la même galère." Gaëlle Masselot écrit alors à Alexandre Langlois, policier, secrétaire général de la CGT-Police, pour lui proposer de mener des actions communes lors de la manifestation du 14 juin. Il accepte. Tous deux veulent contrer l'interprétation binaire des événements : manifestants violents d'un côté, bavures policières de l'autre.

Rassemblement du collectif \"Citoyens et policiers\" à Paris, le 14 juin 2016.
Rassemblement du collectif "Citoyens et policiers" à Paris, le 14 juin 2016. (RAPHAËL BODIN)

Le 14 juin, "on était 20 environ", se souvient Gaëlle Masselot : "Quatre policiers sont venus. Ils avaient tous posé leur journée." Policiers en civil et manifestants portent des pancartes presque identiques : "Je suis policier et contre les violences d'Etat", "Je suis manifestant et contre les violences d'Etat". "Les policiers ont eu beaucoup d'appréhension, ils avaient peur avec toutes les images de violences policières qu'on voyait alors, raconte la militante. Mais ils ont été applaudis, c'était une vraie réussite." Certains ont tout de même vu ce rapprochement d'un mauvais œil : "Les plus radicaux de Nuit debout m'ont censurée, ils me voyaient comme une collabo", décrit Gaëlle Masselot. "Il y avait beaucoup d'émotion sur le sujet à ce moment-là et peu de place pour la raison."

Dix mois plus tard, le collectif a fait du chemin. Des rencontres en binômes sont organisées entre policiers et citoyens. Elles prennent du temps : "Il faut six mois pour qu'un policier ait confiance." Mais "le résultat est là" pour Gaëlle Masselot, qui s'amuse en se souvenant du face-à-face entre un membre des forces de l'ordre et un "autonome", l'un de ces manifestants habillé de noir, en dehors de toute mouvance, souvent en tête de cortège.

La première fois qu'on a fait se rencontrer un autonome et un policier, on en a pleuré. IIs ont commencé à parler de la légalisation du cannabis. Ils étaient tous les deux pour, ça a évacué la tension et ça les a rapprochés.

Gaëlle Masselot

à franceinfo

A tâtons, les deux parties essayent de se comprendre : à quoi sert la police ? comment ne pas se résigner ? comment chacun se voit ? Un groupe Facebook fermé, "Demande à la police", a été créé pour que des citoyens puissent poser des questions à des policiers et d'autres projets sont à venir. "On privilégie le travail de fond, mais c'est sûr qu'en ce moment, avec l'affaire Théo, on travaille beaucoup dans l'urgence et pour l'apaisement."

Jules*, policier, répond aux questions des internautes

Quand Jules*, 31 ans, a découvert le collectif "Citoyens et policiers" il y a quelques mois, il a tout de suite accroché. "J'ai trouvé qu'à mon petit niveau, c'était un moyen idéal de répondre au fossé qui s'est creusé au fil des ans entre la police et la population", raconte cet officier de police judiciaire, spécialisé dans la lutte contre le trafic de stupéfiants en région parisienne.

La disparition de la police de proximité a beaucoup affaibli la relation entre les policiers et les habitants. On n'a pas l'occasion de discuter avec eux, de leur dire pourquoi on est là, ce qu'on fait, à quoi on sert.

Jules, policier

à franceinfo

Depuis quelques mois, il répond régulièrement aux demandes d'internautes sur le groupe Facebook "Demande à la police" et pose déjà un constat : "Les contrôles d'identité sont un énorme point de crispation. On me questionne sur leur légitimité, leur efficacité, pourquoi ils visent toujours les mêmes personnes, si on est racistes...", raconte-t-il. De son côté, il évoque la politique du chiffre, qui a selon lui modifié en profondeur le travail des policiers ; la façon dont la répression a remplacé la prévention ; pourquoi il est difficile de faire changer l'institution. "J'ai d'ailleurs été à l'origine des manifestations policières à l'automne, je voulais exprimer tout ce malaise."

"Il y a un gros décalage entre ce que chaque partie perçoit de l'autre", raconte-t-il : "Pour eux, on est là pour frapper et interpeller", et pour certains policiers, "les jeunes des cités sont tous des trafiquants." Jules évoque peu son investissement auprès de ses collègues, ni les fois où il a revu, à titre personnel, des individus qu'il avait rencontrés en garde à vue. S'il perçoit son engagement comme "un peu utopique", Jules assure qu'il "permet au moins d'enclencher une dynamique de réflexion" : "Si l'Etat ne peut pas apporter de solutions sur ce sujet, au moins nous, nous essayons."

* Le prénom a été modifié.