Affaire Théo : les brigades spécialisées de terrain au cœur de la tourmente

Les violences policières présumées à Aulnay ont braqué les projecteurs sur ces "BST", version plus musclée de la police de proximité de l'ère Jospin. 

Des membres d\'une brigade spécialisée de terrain dans le quartier Villeneuve à Grenoble, le 6 janvier 2015. 
Des membres d'une brigade spécialisée de terrain dans le quartier Villeneuve à Grenoble, le 6 janvier 2015.  (JEAN-PIERRE CLATOT / AFP)
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Catherine FournierFrance Télévisions

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Un aigle ou un cobra dressé, sur fond de hauts immeubles. C'est l'insigne qu'arborent le plus fréquemment les policiers des brigades spécialisées de terrain (BST). Symbole d'une police dite "de proximité", affectée aux zones urbaines sensibles et sous les feux des projecteurs depuis l'affaire Théo. Quatre gardiens de la paix de la BST d'Aulnay (Seine-Saint-Denis) ont été mis en examen et suspendus après l'interpellation violente d'un jeune homme de 22 ans. L'un d'entre eux, soupçonné de lui avoir introduit une matraque télescopique dans l'anus, est poursuivi pour "viol". Trois de ces mêmes hommes sont visés par une autre enquête pour des faits de violences commis sur un autre jeune de la même ville, Mohamed, fin janvier. 

Moins connues du grand public que les brigades anti-criminalité (BAC), les BST sont pourtant plus visibles puisque leurs membres opèrent en tenue et non en civil. Mais leur champ d'intervention est circonscrit à des territoires restreints, le plus souvent classés en zones de sécurité prioritaire. A Aulnay-sous-Bois, ces gardiens de la paix patrouillent ainsi dans la Cité Emmaüs, dans le quartier du Gros Saule ou des 1000-1000. A Sevran, ils interviennent aux Beaudottes, à Cité Basse et à Rougemont. La Seine-Saint-Denis compte 6 BST, sur les 16 brigades constituées à Paris et en petite couronne (92-93-94), selon les chiffres que la préfecture de police a bien voulu communiquer à franceinfo. 

Des effectifs mouvants

Difficile, en revanche, d'obtenir des données précises du côté du ministère de l'Intérieur, qui chapeaute les autres BST sur le territoire national. Les autorités renvoient à la page Wikipedia consacrée au sujet, qui liste une quarantaine de BST, à l'instar d'un rapport sénatorial de 2013 sur la sécurité. Quant aux effectifs, impossible de se procurer un chiffre officiel. Selon les professionnels interrogés, 10 à 15 hommes en moyenne composent ces brigades, avec un roulement 7 jours sur 7. "Les effectifs sont très mouvants car ces collègues peuvent être appelés sur d'autres missions de voie publique, comme des contrôles routiers", observe Cédric Delage, délégué syndical de l'Unsa en Midi-Pyrénées. "Depuis l'état d'urgence, les gars de la BST font de la sécurisation des centres commerciaux et des lieux de culte", confirme un fonctionnaire de police d'une ville du 93.

Cette orientation des BST vers des missions de police classique, c'est ce qui fait toute la différence avec la police de proximité, déployée par le gouvernement Jospin entre 1998 et 2002, comme le rappelle le sociologue spécialiste de la police Sébastian Roché, auteur de La Police en démocratie (Ed. Grasset). "Pour la première fois, une doctrine policière avait été pensée et édictée. Elle a extrait un certain nombre de policiers des missions classiques de la voie publique et des urgences du 17 police secours", explique-t-il.  Les "proximiers", comme on les appelait à l'époque, étaient ainsi affectés à un secteur géographique précis et n'en bougeaient plus. "On envoyait des agents dans chaque petit bout de quartier, on leur disait : 'Toi, tu as tant de rues, et tu y restes !'", raconte à france info Jean-Pierre Havrin, ancien commissaire à Toulouse et initiateur de cette police.

Une autre idée de la proximité

Des policiers "fidélisés" et "polyvalents", avec trois mots d'ordre : "prévention, proximité et coopération", reprend Sébastian Roché, soulignant la dimension de partenariat de la "pol' prox'", qui agissait de concert avec la société civile pour rétablir la sécurité dans ces quartiers. "C'était ambitieux et pas du tout angélique comme façon de procéder, contrairement à ce que l'on croit, fait valoir une cadre de la sécurité publique dans l'est de la France. On n'a jamais joué au foot avec les jeunes et c'était tolérance zéro", ajoute-t-elle. Mais selon cette gradée, cette "révolution culturelle" en termes de sécurité était trop "coûteuse" et gourmande en effectifs.

Pour d'autres, c'est tout simplement l'alternance politique qui a eu raison de la police de proximité. Nicolas Sarkozy, alors nouveau ministre de l'Intérieur, a acté la fin de l'expérimentation en 2003 avec cette fameuse phrase : "La police n’est pas là pour organiser des tournois sportifs, mais pour arrêter des délinquants, vous n’êtes pas des travailleurs sociaux". Si la réaffectation des proximiers à d'autres services a été progressive, le syndicaliste Cédric Delage a pu observer "une rupture du dialogue entre la population et la police" dans les années qui ont suivi, conduisant aux émeutes de 2005, après la mort de Zyed et Bouna dans un transformateur électrique à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis). 

Dans une tentative de renouer le lien, Michèle Alliot-Marie a créé les Uteq (Unités territoriales de quartier) en 2008. Mais deux ans plus tard, rebelote. Son successeur place Beauvau, Brice Hortefeux, annonce leur remplacement par les "brigades spécialisées de terrain", une version plus musclée et mieux équipée. En plus de leur arme de service, les BST patrouillent avec des gilets pare-balles, des armes intermédiaires type Flash-ball et taser, des grenades lacrymogènes... Le nouveau mot d'ordre est clair : "Le terrain, le terrain et encore le terrain".

Ce ne seront pas des policiers d'ambiance ou des éducateurs sociaux, ni des grands frères inopérants en chemisette qui font partie du paysage.

Brice Hortefeux, ministre de l'Intérieur

en 2010

"Une politique d'affichage"

"Ça n'avait pas été très bien accueilli par la maison, se souvient un commissaire divisionnaire. Pour nous, ces différentes appellations, c'était un peu du gadget et de l'affichage politique." "Du bricolage et un mirage pour donner l'impression d'occuper le terrain", dénonce de son côté Yves Lefebvre, secrétaire général d'Unité SGP Police. "Pas de doctrine, pas d'effectifs supplémentaires, juste de la com'", cingle pour sa part le sociologue Sébastian Roché. Dans le rapport sénatorial de 2013, le rapporteur spécial, l'écologiste Jean-Vincent Placé, estimait que "les mutations successives des dispositifs de police de proximité, au cours des dernières années, ont traduit en réalité le malaise des anciens gouvernements en la matière"

Plus de dix ans après, le malaise semble persister. Après l'affaire Théo, et les violences urbaines qui ont suivi, plusieurs personnalités politiques de gauche, d'Emmanuel Macron à Benoît Hamon, ont proposé de rétablir la police de proximité. Aurait-elle pour autant permis d'éviter ces évènements ? "La violence n'était pas la même. La police a changé, la délinquance a changé", observe une source syndicale. Prenant la défense de ses BST, un patron de sécurité publique en région parisienne abonde et déplore "la généralisation" faite à l'encontre de ses hommes.

Pour un ou quatre mecs qui ont peut-être déconné, on en a pour dix ans à s'en remettre en termes d'image.

Un patron de sécurité publique en région parisienne

à franceinfo

"On avait regagné un point dans le cœur des Français après les attentats, maintenant on nous traite de violeurs dans la rue", renchérit un agent de la BAC en Seine-Saint-Denis, fustigeant "l'absence de présomption d'innocence à l'égard de ses collègues" et "l'absence de soutien de la part des politiques alors que l'enquête n'est pas terminée".

D'autres voix, en interne, se font plus nuancées. Plusieurs sources syndicales pointent la politique de réduction d'effectifs sous l'ère Sarkozy (moins 10 000 fonctionnaires), couplée à la politique du chiffre et du résultat, pour justifier la fatigue et la nervosité des équipes sur le terrain. Malgré les recrutements du quinquennat Hollande, les effectifs de la police nationale n'ont pas retrouvé leur niveau de 2007. Les objectifs, eux, ne baissent pas.

"La mission première des BST est de lutter contre les petits trafics de drogue qui pourrissent la vie de la cité", explique un membre des Stups en poste dans le 92 et membre du collectif "Citoyens et policiers". Les objectifs chiffrés font partie de cette mission. Patrouillant par trois ou quatre, ils doivent faire un certain nombre d'"ILS", des interpellations pour infraction à la législation sur les stupéfiants. "Dans le jargon, on appelle ça du 'saute-dessus', des interpellations dans les halls d'immeuble, poursuit le policier. Si on interpelle 10 personnes, cela compte pour 10 affaires". Idem avec les ILE, les interpellations pour infraction à la législation des étrangers, le contrôle des sans-papiers.

"La bâtonite" ou la politique du court terme

En 2009, les policiers s'étaient mobilisés contre "la bâtonite" (un bâton = un fait élucidé) lors de manifestations en 2009. Rien n'y a fait. "La politique commerciale, impulsée par la hiérarchie, a perduré, les primes des patrons de commissariat étant indexées sur ces résultats de performance", rappelle Unité SGP Police. "Si on fait 40 interpellations un mois et 20 un autre, on nous tire les oreilles", confirme un policier de la voie publique expérimenté.

Dans ce contexte, les contrôles d'identité se multiplient. "Ils permettent, pour les BST, d'obtenir des renseignements sur les personnes présentes sur une zone de trafic et servent pour les investigations", nuance ce même policier. Certaines municipalités constatent un recul des trafics de drogue grâce à l'action des brigades spécialisées, comme à Aubervilliers ou Grenoble. Il est toutefois impossible de mesurer statistiquement l'effet des BST sur la délinquance d'un quartier, leur activité n'étant "pas dissociable de celle de leur commissariat de rattachement", comme nous l'indique le service statistiques du ministère de l'Intérieur.

"On ne mesure que quantitativement l'action de la police et pas qualitativement", regrette Sébastian Roché, qui pointe l'absence de culture d'évaluation au sein de l'institution, que ce soit en termes de retour d'expérience au niveau local – après une interpellation difficile par exemple – ou au niveau national, pour les politiques d'orientation. Sur le terrain, certains reconnaissent que la stratégie de harcèlement des individus suspectés de trafic s'apparente à celle de Don Quichotte face aux moulins à vent. "Une heure après, la vente reprend et les suites judiciaires sont décevantes", admet un brigadier francilien.  

Une politique de court terme dans laquelle les agents des BST, comme leurs collègues de la voie publique, sont laissés juges. "Dans le nouveau Code de déontologie, établi fin 2013 pour restaurer la confiance avec la population, il est fait appel au 'discernement' des policiers pour 'choisir la meilleure réponse légale' face à une situation tendue, souligne Christian Mouhanna, chercheur au Centre de recherche sociologique sur le droit et les institutions pénales (Cesdip). Cela ne résout rien, ce ne sont pas des règles claires." D'autant que les effectifs qui forment ces brigades, sur la base du volontariat, sont jeunes et peu expérimentés.

L'épineuse question de la discrimination

Dans l'affaire Théo, les policiers impliqués sont âgés de 24 à 28 ans, à l'exception du chef de patrouille, âgé de 36 ans. Le module de formation pour intégrer ces BST, d'une durée de trois semaines, est très sommaire. Le reste s'apprend sur le tas, en observant les collègues. De quoi faire perdurer certaines pratiques. "Le racisme ou la méfiance à l'égard de certaines minorités se font davantage à travers la socialisation : le fait que des policiers arrivent dans certains secteurs où ils sont pris en charge par des collègues, et surtout des secteurs où ils ne comprennent pas trop ce qui leur arrive, analyse Christian Mouhanna.

C'est l'image, tellement vraie, du jeune policier recruté dans une petite ville de province et balancé dans les banlieues les plus dures de la France parce qu'on manque d'effectifs.

Christian Mouhanna, chercheur

sur franceinfo

Pour Sébastian Roché, "la discrimination policière existe bel et bien en France, avec un surcontrôle des minorités par rapport à l'Allemagne par exemple". Une idée rejetée en bloc au sein de la police. "Les policiers sont à l'image de la société, ils la reflètent", insiste Cédric Delage. "On contrôle des gens dans un lieu où se commettent des infractions. Pour nous, un délinquant ça n'a pas de couleur, complète une source policière. Quand les journalistes auront déserté ces quartiers, les gars de la BST, eux, y seront toujours et tous les jours. Et ils ne sont pas responsables de la sociologie de ces zones." Selon les spécialistes, les responsabilités du climat actuel restent toutefois partagées et le nouveau tournant politique qui va s'opérer sera peut-être l'occasion d'impulser une réflexion sur la question essentielle : comment faire la police dans ces quartiers défavorisés ?