L'ombre d'un doute. Dès lors que Claude Guéant a affirmé que Mohamed Merah était "connu depuis plusieurs années" et fiché par la DCRI (Direction centrale du renseignement intérieur), les interrogations se sont multipliées, y compris au gouvernement. Le ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé, a déclaré, jeudi 22 mars, que s'il y avait eu une faille dans l'enquête, il fallait "faire la clarté". Y a-t-il eu des erreurs dans la surveillance du jihadiste ? Les autorités auraient-elles pu empêcher les tueries de Toulouse et Montauban ? En tout cas, trois épisodes mettent en lumière des failles dans les systèmes judiciaire et antiterroriste.

Une voisine donne l'alerte en 2010, la police ne donne pas suite

Mohamed Merah a été décrit comme un "délinquant de droit commun". Il a commis plusieurs vols, parfois avec violence, conduit un scooter sans permis... Son casier judiciaire affiche une quinzaine de condamnations et deux séjours en prison, en 2007 et 2009. Mais il semble n'entretenir aucun lien, jusque-là, avec l'islamisme.

La donne change à la fin de la décennie. Une ancienne voisine a décrit au quotidien breton Le Télégramme un incident datant de 2010, où "Mohamed Merah, menaçant, était apparu dans le quartier des Izards (son lieu de résidence à l'époque), en treillis sombre, encagoulé, un sabre à la main et criant 'Allah Aqbar' [Allah est le plus grand]". Cette femme affirme avoir, par ailleurs, déposé deux plaintes contre lui.

La première fois, elle accusait le jeune homme d'avoir "forcé [son] fils à regarder d'insoutenables vidéos" d'exécutions par Al-Qaïda, et de l'avoir "enfermé" chez lui "de 17h à minuit" pour tenter de "l'embrigader", selon Le Télégramme. A la suite de cet épisode, Mohamed Merah serait venu la menacer à son domicile, s'en serait pris à elle et à sa fille physiquement. "Il n'arrêtait pas de répéter qu'il était un moudjahidine et qu'il mourrait en martyr", a-t-elle ajouté. Après ce deuxième incident, elle dépose une nouvelle plainte. Son avocat, Me Mouton, a pour sa part déclaré ignorer "si une enquête [avait] été déclenchée et si, oui, quelle suite lui [avait] été réservée".

La DCRI convoque Merah en 2011 : "il n'en est rien sorti"

Mohamed Merah a été "convoqué en novembre 2011 par un service régional de renseignement intérieur", pour s'expliquer sur ses allers-retours en Afghanistan et au Pakistan, a expliqué Claude Guéant, mercredi, sur TF1. Il avait alors raconté son "voyage touristique", "photos à l'appui", selon le ministre de l'Intérieur. Après ce type d'entretien, "si l'homme se fait remarquer sur internet, engage des contacts avec d'autres personnes signalées, la surveillance passe au stade supérieur", explique Le Monde. Dans le cas de Mohamed Merah, placé sur la liste noire des personnes interdites de vol aux Etats-Unis après cet épisode, "il n'en est rien sorti". Reste que le jeune homme n'était pas isolé pour autant. Il aurait, toujours selon Le Monde, visité d'autres pays sensibles comme l'Irak, avec l'aide de son frère Abdelkader, également fiché par la DCRI et soupçonné de recruter des combattants.  

Difficultés supplémentaires, soulevées par le quotidien du soir : "Les moyens physiques et techniques" et la question du "respect de la vie privée". Et de rappeler que "le système antiterroriste français est effectivement très critiqué", notamment pour ses "interpellations préventives".

Si Marine Le Pen n'a pas hésité à dénoncer une "faute" des renseignements, jeudi matin sur France Info, la gauche est plus prudente. "Il y aura un juge d'instruction qui sera nommé sur cette affaire, on verra bien la qualité de l'enquête, tout ça viendra après", a pour sa part tempéré François Rebsamen, monsieur Sécurité du PS, sur RTL mercredi.

Un "délai inhabituellement long" après la découverte de l'adresse IP 

La police a remonté la piste de Mohamed Merah en partie grâce à son adresse IP (donnée qui permet de localiser un ordinateur). L'enquête est partie d'une petite annonce de la première victime sur leboncoin.fr. Il a fallu ensuite croiser le fichier des internautes ayant consulté l'annonce et celui des personnes surveillées dans la région. Mais le site d'information Owni.fr, qui détaille toute la procédure, s'interroge sur le "délai inhabituel pour une opération de cette nature", qui lui a été confirmé par des sources policières.

"Ce n'est que cinq jours après le premier meurtre (et trois jours après que la piste, considérée comme l’une des "priorités" des enquêteurs, ait été évoquée dans la presse), que la liste des 576 adresses IP a été transmise aux fournisseurs d’accès à l’internet", écrit l'auteur de l'article. Celui-ci précise que ces données sont habituellement traitées "en 48 heures maximum". De précieuses heures auraient donc été perdues à ce stade de l'enquête, qui auraient peut-être permis à la police d'empêcher le tueur de récidiver.

Toutefois, le procureur François Molins a rappelé le "travail colossal de vérification" des données récoltées, lors d'une conférence de presse, jeudi après-midi, après la mort de Mohamed Merah. "Les 200 enquêteurs qui ont travaillé sur l'affaire ont épluché pas moins de 7 millions de données téléphoniques, 700 connexions internet, 350 scellés, 200 auditions et 1 000 procès-verbaux", a-t-il précisé.

• Il était interdit de vol aux Etats-Unis

Mohamed Merah était sur la liste noire des personnes suspectées de terrorisme qui ne sont pas autorisées à embarquer sur des vols à destination et en provenance de ce pays, selon CNN (lien en anglais). Le Wall Street Journal (lien en anglais) confirme l'information et précise qu'il était fiché car il se serait rendu "dans un camp d'entrainement d'Al-Qaïda". Le quotidien américain ajoute que "des officiers antiterroristes du FBI chargés des interdictions de vols avaient également des informations sur Mohamed Merah avant les récentes fusillades".