Tapis de course, stars et gâteaux : la vie de Julian Assange, enfermé à l'ambassade d'Equateur à Londres depuis plus de 1300 jours

Vendredi, il a appelé le Royaume-Uni et la Suède à le laisser libre après plus de trois ans de confinement, conforté par la décision d'un comité de l'ONU en sa faveur.

Le fondateur de Wikileaks, Julian Assange, passe la tête à la fenêtre de l'ambassade d'Equateur, à Londre, le 5 février 2016. 
Le fondateur de Wikileaks, Julian Assange, passe la tête à la fenêtre de l'ambassade d'Equateur, à Londre, le 5 février 2016.  (TOBY MELVILLE / REUTERS)

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Le soir du réveillon de Noël, à Londres, les quelques proches de Julian Assange venus lui tenir compagnie à l'ambassade d'Equateur, portent un toast : "que ce soit le dernier Noël que tu passes ici", lance l'une des invitées, un verre de vin à la main. La scène est racontée par un journaliste argentin du quotidien Pagina/12 (en espagnol), convié au modeste repas organisé pour le fondateur de WikiLeaks, lequel vit reclus dans quelques pièces du bâtiment depuis le 19 juin 2012. 

Vendredi 5 février, un comité de l'ONU a déclaré illégale la détention de l'Australien, sous le coup d'un mandat d'arrêt européen à l'initiative de la Suède, dans lequel il est accusé d'agressions sexuelles, et du Royaume Uni. Les deux Etats ont répliqué que cette décision ne changeait rien. Dans le même temps, le ministre équatorien des Affaires étrangères, Ricardo Patiño, a estimé qu'il était "temps que le Royaume-Uni et la Suède remettent en liberté Julian Assange". Pourtant, l'énigmatique geek n'a pas franchi la porte de l'ambassade. Tout juste s'est-il brièvement présenté au balcon, ému.

Craignant de s'exposer à une tentative d'assassinat, il ne s'est accordé que cinq apparitions à l'air libre en 1326 jours de captivité, soit quelques minutes de vent et de lumière naturelle. Francetv info a tenté de percer le secret de ses murs.

Quelques mètres carrés et pas de lumière naturelle

Vu de la rue, le bâtiment qui abrite l'ambassade d'Equateur à Londres est une demeure cossue, installée dans l'un des quartiers les plus chics de la capitale, à deux pas des magasins Harrods. Une façade trompeuse. En réalité, la représentation diplomatique ne compte qu'une dizaine de pièces, au rez-de-chaussée, sans chambre, même si elle est équipée d'une kitchenette et de quelques bureaux. Quand Assange a débarqué, le soir du 19 juin 2012, demandant l'asile à l'ambassadrice d'alors, Ana Alban, cette dernière lui a rapporté de chez elle un matelas gonflable. Gêné par le bruit du ballet matinal des livreurs de chez Harrods, l'Australien a rapidement demandé à s'installer dans la pièce la plus calme : les toilettes pour dames. A contrecœur, le personnel - essentiellement féminin - a accepté de sacrifier ses commodités, raconte-t-il (lien en anglais). 

Outre cette pièce "de 4,5 mètres sur 4", il dispose d'un petit bureau, chargé d'étagères, au milieu duquel trône un canapé en cuir et une table basse sur laquelle il travaille, décrit notamment Vanity Fair. Les étages de l'immeuble, ses terrasses, les escaliers, le lobby, surveillé par la police britannique... lui sont interdits. Bref, impossible de s'échapper, ni d'atteindre une voiture diplomatique garée sur le trottoir. 

Des conditions très spartiates et strictes qui ont poussé les autorités équatoriennes à plancher sur des solutions d'exfiltration étonnantes. Le faire sortir par le toit où il grimperait dans un hélicoptère ? Lui faire quitter les lieux dans un "sac diplomatique" (que la police britannique ne peut fouiller) ? L'habiller d'"une robe chic" et le laisser se fondre dans la foule de clients qui arpentent les allées du magasin Harrods ? Selon un document révélé en septembre par Buzzfeed UK, ces options ont un temps été envisagées, avant d'être abandonnées, irréalisables. "C'est comme si je vivais dans une pièce de théâtre", a confié Assange au journaliste argentin qui a documenté son réveillon. "Les gens entrent, puis quittent la scène, pendant que moi je les regarde partir." Mais pour un homme de 44 ans qui vit dans l'équivalent d'une piaule de cité universitaire, Julian Assange reçoit beaucoup de visites.  

Des stars, des activistes, du thé et des gâteaux

Pour obtenir un rendez-vous avec le "prisonnier", il faut adresser une demande par e-mail à Wikileaks, explique l'un de ses proches, l'activiste et documentariste australien Omar Todd, interrogé sur le site Quora. "Mais il faut une raison valable (ou éventuellement apporter du gâteau)", précise-t-il. "Je reçois chaque jour des messages de gens qui veulent passer en vitesse lui dire qu'il est génial, mais vous comprenez que ce n'est pas suffisant", explique-t-il.  

Dès 2012, les soutiens, parfois incongrus, se sont pressés pour rencontrer la star. Découvrant sa situation, le réalisateur Ken Loach lui a aussitôt offert un tapis de course. En 2014, Eric Cantona est venu tester la machine, à l'occasion d'une séance de sport immortalisée par le réalisateur Romain Gavras, proche de l'Australien. La rappeuse britannique M.I.A lui a rendu visite dès les premiers mois de son confinement, invitant sur Twitter Lady Gaga à faire de même (“viens voir Assange à l'ambassade d'Equateur. J'y suis, j'amène le thé et le gâteau"). L'Américaine, elle, a discuté pendant cinq heures avec le fondateur de Wikileaks.

Yoko Ono et son fils, Sean Lennon, le chanteur Graham Nash, les acteurs John Cusack, Pamela Anderson, Peters Sarsgaard et Maggie Gyllenhaal, ont pu s'entretenir avec lui, au même titre que l'homme politique américain et figure du combat pour les droits civiques Jesse Jackson ou encore le linguiste Noam Chomsky. Enfin, la couturière Vivienne Westwoood passe quant à elle boire le thé tous les premiers jeudi du mois, explique-t-elle au Telegraph

"Ces derniers mois, il a régulièrement rencontré le philosophe slovène Slavov Zizek et l'économiste grec Yanis Varoufakis", poursuit l'article de Pagina/12. "Ensemble, ils travaillent à la création d'un think tank progressiste dont le but sera de combiner idées novatrices et dernières avancées technologiques", explique-t-il. Glamour ou non, avec ou sans gâteau, les visites sont avant tout des rendez-vous professionnels. 

Pas de vrai bureau mais beaucoup de travail

En plus de trois ans et sept mois, Julian Assange a écrit un livre (Menace sur nos libertés : Comment Internet nous espionne. Comment résister), donné un nombre incalculable d'interviews aux médias du monde entier, animé 12 émissions de discussion et débat pour la chaîne Russia Today, tout en intervenant par vidéoconférence lors de, au choix, débats, concerts, meetings, etc. Il a créé un parti, le Wikileaks party, avec lequel il s'est présenté au sénat australien (n'hésitant pas à pulvériser son image de geek froid au service de la campagne, dans la vidéo ci-dessous.)

Enfin, il n'a cessé de travailler sur le site qui l'a rendu célèbre, Wikileaks, publiant notamment, au début de son séjour à l'ambassade équatorienne, plus de deux millions d'e-mails sur la Syrie - dont, pour l'anecdote, pas mal de mauvaises blagues signées Bachar Al-Assad. Ses collaborateurs de Wikileaks sont d'ailleurs ses visiteurs les plus réguliers. 

"Bien sûr que c'est difficile de se réveiller pendant 500 jours entre les mêmes murs", expliquait-il en 2013 au Telegraph. "Mais d'un autre côté, je fais du bon boulot et je n'ai pas le temps pour quoi que ce soit d'autre. Finalement, c'est un peu contre-productif de m'enfermer ici, car que pourrais-je faire d'autre que travailler ?" Un rythme soutenu qui, couplé à l'enfermement, n'est pas sans conséquence sur la santé de l'Australien. 

Une santé de plus en plus fragile