"Ça me travaille encore" : 33 ans après le début de l'affaire Grégory, l'une des premières gardées à vue se souvient

En 1984, Chantal Hollard et une partie de sa famille avaient été placées brièvement en garde à vue après la découverte du corps du petit Grégory. Aujourd'hui, elle livre sa vision de l’histoire, marquée par un nouveau rebondissement. 

Chantal Hollard et son fils, Francis, à Laveline-devant-Bruyères (Vosges), le 16 juin 2017.
Chantal Hollard et son fils, Francis, à Laveline-devant-Bruyères (Vosges), le 16 juin 2017. (ROBIN PRUDENT / FRANCEINFO)
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Envoyé spécial dans les VosgesRobin PrudentFrance Télévisions

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"Ah, j’en ai des frissons !" Assise sur sa chaise, Chantal Hollard reste bouche bée. La nouvelle vient de tomber, aux alentours de 16 heures, vendredi 16 juin : la grand-tante et le grand-oncle de Grégory Villemin viennent d’être mis en examen pour "enlèvement et séquestration suivie de mort". "Oh ! C’est grave, ça fait tout drôle", bafouille celle qui fut l'une des premières personnes placées en garde à vue, puis relâchées, après le meurtre du jeune enfant, le 16 octobre 1984. Près de trente-trois ans après, l’affaire du petit Grégory, qui a secoué sa famille et ému la France entière, vient à nouveau de rebondir.

Les mains posées sur des sets de table décorés d'images de chatons, au milieu de sa salle à manger de Laveline-devant-Bruyères (Vosges), Chantal Hollard, aujourd'hui âgée de 67 ans, accuse le coup. Jacqueline et Marcel Jacob, les deux mis en examen, habitent à seulement quelques kilomètres de chez elle, à Aumontzey. "Je ne les connais pas", s’empresse-t-elle d’ajouter. Son fils, Francis, est assis à côté d’elle, une cigarette roulée dans la bouche : "Ils se sont regardés dans la glace ? Faire ça à un gosse…" L’émotion s'entend dans leurs voix. Il faut dire que la mère a été parmi les premiers visages médiatisés de l’affaire.

"Ça m'a fait un choc, j'avais une fille du même âge"

Le 16 octobre 1984, Chantal Hollard, 34 ans, mère de quatre enfants, apprend à la radio qu’un enfant du village voisin, Lépanges-sur-Vologne, a été retrouvé mort, noyé, poings et pieds liés, dans la rivière. "Ça m’a fait un choc, j’avais une fille du même âge, Virginie, née en 1980, se remémore-t-elle derrière ses lunettes fuchsia. Mais je ne connaissais pas le petit, je l’avais seulement aperçu, une fois, de loin, dans la poussette de sa grand-mère." "C’est horrible, poursuit-elle. Comment on peut faire ça à un enfant qui n’a rien à voir avec leurs histoires ?"

Chantal Hollard, le 23 octobre 1984, après sa garde à vue. 
Chantal Hollard, le 23 octobre 1984, après sa garde à vue.  (INA)

Quelques jours passent puis, le 22 octobre 1984, tout s’accélère. Des gendarmes débarquent dans la maison de Chantal et de son mari Daniel Hollard, qui a un lien de parenté lointain avec les Villemin. "Ils ont retourné toute la maison, vidé les placards", raconte-t-elle en pointant du doigt l’imposante armoire en bois derrière elle. "Ils regardaient même sous mon lit", se rappelle son fils, âgé de 7 ans à l’époque, qui se trouvait aussi dans ce logement, construit pour les ouvriers de la filature de la Vologne où travaillait Daniel, mort en 2002.

C’est Marie-Ange Laroche, "premier témoin spontané" de l’enquête, qui a glissé le nom de la famille aux gendarmes. "J’ai pensé que les Hollard père et fils étaient au courant des lettres anonymes et j’ai eu l’idée qu’ils pouvaient avoir participé au crime. (...) Je me suis demandé, aussi, si la femme Hollard, Chantal, n’aurait pas un rôle", explique cette cousine par alliance des Villemin lors de son audition, citée dans Le Bûcher des innocents (éd. Les Arènes, 2016), de Laurence Lacour, livre-référence sur l'affaire.

Livrés "sans ménagement" aux journalistes

Les gendarmes ne trouvent rien dans la maison des Hollard, mais décident de placer en garde à vue la mère de famille et son mari. "Ils cherchaient des cordelettes, croit savoir Chantal Hollard. Mais ils n’ont rien trouvé." Direction Bruyères, où est situé le commissariat le plus proche. "Au mépris de toute discrétion, les Hollard, Daniel, Claude et leurs femmes sont poussés devant nous par les enquêteurs qui tiennent, bien en vue, des bottes, écrit Laurence Lacour dans son livre. Or, qui dit bottes dit empreintes relevées au bord de la rivière [le corps du petit Grégory a été retrouvé dans les eaux de la Vologne]." "Nous [les journalistes] sommes prêts à faire des Hollard les assassins du siècle", se souvient l'ancienne reporter d'Europe 1.

Trente-trois ans plus tard, Chantal Hollard reste évasive sur les sentiments qu'elle a ressentis face à cette suspicion. Quelques détails lui reviennent. Elle se souvient ainsi que ses deux fils et ses deux filles ont trouvé refuge chez une tante, qui habite quelques numéros plus loin dans la rue. "Les gendarmes nous ont posé des questions pour savoir ce que l’on faisait au moment du drame, tente-t-elle également de se remémorer, avec difficulté. Ils n’étaient pas méchants, ils m’ont donné un café et ont pris les empreintes de mes bottes. Après ça, ils nous ont laissé repartir chez nous."

Il est environ 1h30 du matin quand ils rejoignent le domicile familial, sous le regard des caméras. "Innocentés, mais livrés sans ménagement à la foule à peine visible dans la nuit, écrit Laurence Lacour. Des projecteurs de télévision et des flashes les aveuglent et les repoussent dans le noir. Ils s’affolent, heurtent des obstacles et glissent sur l’herbe humide. Ils tentent, en vain, de regagner leur voiture, saisis comme des animaux prisonniers d’un faisceau de lumière." "La cruelle sortie des Hollard restera le premier gâchis de cette affaire qui en connaîtra tant", analyse la journaliste. Les gendarmes l’admettent à l’époque, ils n'ont rien à reprocher à la famille : "Tout repart à zéro." "J’ai la conscience tranquille", répète aujourd’hui la mère de famille.

"Je m'en rappellerai toute ma vie"

Depuis cet épisode, trois décennies ont passé et la famille suit les rebondissements de l’enquête avec curiosité et appréhension. "Je m’en rappellerai toute ma vie, ça me travaille encore", reconnaît Chantal Hollard. "Et ça alimente les conversations de tout le village, ajoute son fils, aujourd’hui père d’un petit Kévin, 7 ans. Même mon gamin connaît cette histoire."

Ce 16 juin 2017, en fin d’après-midi, marque indéniablement un nouvel épisode de cette affaire. "J’aimerais quand même bien savoir qui a fait ça", conclut Chantal Hollard, visiblement préoccupée. Son fils reste dubitatif. Et dans un sourire, il lance : "Il faudrait appeler Horatio (de la série Les Experts : Miami) pour que cette affaire soit vraiment résolue."