Affaire Adama Traoré : à Beaumont-sur-Oise, le calme reste précaire avant le conseil municipal

Alors qu'un nouveau conseil municipal doit se tenir à Beaumont-sur-Oise, plus de quatre mois après la mort d'Adama Traoré, le calme est très fragile dans le quartier dans lequel vivait le jeune homme. Le fossé entre les habitants et la mairie est loin d'être comblé.

Il y a quelques jours, de nouvelles tensions avaient éclaté dans le quartier de Boyenval.
Il y a quelques jours, de nouvelles tensions avaient éclaté dans le quartier de Boyenval. (FREDERIC NAIZOT / MAXPPP)
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Grégoire LecalotfranceinfoRadio France

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Deux cent gendarmes mobilisés pour assurer la sécurité : la ville de Beaumont-sur-Oise, près de Paris, va connaître jeudi 8 décembre un conseil municipal sous haute surveillance. L’affaire Adama Traoré empoisonne les relations entre la mairie et les proches du jeune homme, mort le 19 juillet dernier lors de son interpellation par des gendarmes. Plusieurs jours d’émeutes avaient suivi dans le quartier de Boyenval, où habitait le jeune homme.

Depuis, la situation reste tendue dans ce quartier pourtant sans grandes difficultés : une vingtaine d’immeubles de quatre étages, au milieu d’allées bien tenues, à deux pas de la campagne.

La présence des gendarmes crée des tensions

Daouda y vit, il se lève tous les jours à 5 heures pour aller au lycée à Pontoise, à une vingtaine de kilomètres de là, et rentre à 21 heures. Mais depuis la mort d’Adama Traoré, il n’est pas vraiment sûr de ce qu’il va retrouver chaque soir : "Pour l'instant, tout est tranquille, mais on ne sait jamais ce qui peut se passer", explique-t-il.

Les gendarmes patrouillent dans le quartier, et assurent une présence visible 24 heures sur 24 depuis l’incendie d’un bus il y a deux semaines, au pied des immeubles. Pour Isa, elle aussi habitante du quartier, les choses sont allées trop loin, la confiance est brisée : "Quand ils sont là, ils provoquent. C'est ça qui fait que ça finit mal : quand ils ne sont pas là, tout va bien, quand ils sont là, ça part en émeute. C'est quand même une vie qu'ils ont pris, ce n'est pas rien ! "

Il y a trois ans, les gendarmes ont remplacé les policiers dans ce secteur, et certains voient une nette différence : "Ils circulent beaucoup, contrairement à la police, qui circulait aussi, mais qui ne s'arrêtait pas pour des trucs banals. Maintenant, ils s'arrêtent pour un rien, et ça crée des tensions, alors qu'il n'y en avait pas avant."

Famille et pouvoirs publics font des tentatives de médiation

Pour tenter de retisser les liens, les gendarmes ont mis en place une mission de médiation. "Elle sera assurée par un réserviste de la gendarmerie, explique le chef d'escadron Diane Beucler, commandante de la gendarmerie départementale de Persan. Il aura pour rôle de renforcer nos relations avec la population, notamment en prenant part à des réunions de quartier." Elle poursuit : "Il s'agit surtout de faire comprendre notre action à la population, mais aussi, et surtout, de l'écouter pour qu'on intervienne en amont, et qu'on n'en arrive pas à des situations comme cet été."

La médiation a commencé cette semaine, mais, dans le quartier, des habitants n’ont pas attendu pour prendre les choses en main : certains ont endossé des gilets fluo et mis en place leur propre médiation, sous la houlette de Samba Traoré, un des nombreux frères d’Adama – cette importante famille du quartier compte en effet 17 enfants.

Le préfet du Val d'Oise ne veut pas entendre parler de médiation privée, une initiative suspecte à ses yeux : "Nul ne peut se décréter policier ou gendarme, même en revêtant un gilet jaune et en s'appelant médiateur, justifie Jean-Yves Latournerie. Cela n'est pas admissible en République."

La maire de Beaumont accusée de mettre de l'huile sur le feu

Le calme qui règne à Boyenval est très fragile, et rien ne dit qu'il tiendra après le conseil municipal de jeudi, qui s’annonce tendu. Assa, la sœur aînée d’Adama Traoré, demande la démission de la maire UDI, Nathalie Groux. La jeune femme, soutenue par des militants anti-racistes, est devenue porte-parole de sa famille.

Assa Traoré accuse Nathalie Groux d’avoir manqué de compassion et d'avoir choisi le camp, dit-elle, "des violences policières". Elle compte bien l’exprimer ainsi au conseil municipal : "Si elle ne me laisse pas prendre la parole, on montrera, encore une fois, que c'est une personne qui n'est pas pour la liberté d'expression, que c'est une personne anti-démocratique et qui ne respecte pas sa population. Au vu des propos qu'elle tient et du mépris qu'elle affiche, c'est une personne dangereuse pour sa population. Pour moi, une personne dangereuse ne devrait pas être maire."

L'élue renonce à poursuivre la sœur d'Adama Traoré en diffamation

Depuis le refus municipal d'autoriser une marche blanche, les désaccords et les déceptions s'accumulent entre la famille Traoré et la mairie, creusant le contentieux. Malmenée, dépassée, Nathalie Groux se justifie dans une lettre ouverte aux habitants : elle a présenté ses condoléances à quatre frères, puis favorisé le rapatriement du corps d'Adama à Beaumont.

Mais un message, relayé sur son compte Facebook, a ravivé les tensions : il s'agissait d'un article du quotidien Le Parisien sur des violences urbaines, accompagné d’un commentaire invitant les "citoyens de souche" à s’armer pour soutenir les policiers. Nathalie Groux plaide l'erreur : "J'ai manqué de vigilance ! L'article était commenté par un internaute qui ne fait pas partie de mes amis : j'ai relayé l'article du Parisien, et non ce commentaire qui n'est pas le mien. Je n'adhère absolument pas à ce type de propos, ce qui est évoqué par ce monsieur ne me ressemble pas du tout. Je passe mon temps depuis cet été à tenter de ramener le calme sur ma commune, je ne vais certainement pas appeler à prendre les armes !"

Lors du conseil municipal, Nathalie Groux présentera à nouveau sa demande de prise en charge des frais de justice, liés aux procédures engagées à la suite des nombreuses menaces et insultes qu’elle a reçues. En revanche, la maire a renoncé à porter plainte en diffamation contre Assa Traoré. Un geste qui sera sans doute insuffisant pour combler l’immense fossé qui s’est créé.