INFOGRAPHIES. Hollywood est-il raciste ?

L'absence d'acteur ou d'actrice noir dans la liste des nominés pour les Oscars 2016 soulève une nouvelle fois la question du racisme de l'industrie du cinéma américain. Eléments de réponse en six graphiques.

Le réalisateur britannique Steve McQueen brandit l'Oscar du meilleur film obtenu pour son film "Twelve Years a Slave", le 2 mars 2014 à Hollywood (Etats-Unis).
Le réalisateur britannique Steve McQueen brandit l'Oscar du meilleur film obtenu pour son film "Twelve Years a Slave", le 2 mars 2014 à Hollywood (Etats-Unis). (JASON MERRITT / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP)
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#OscarsSoWhite. Des Oscars si blancs. Sur Twitter, l'indignation était de mise après l'annonce des nominations pour les Oscars 2016, jeudi 14 janvier. Car pour la deuxième année consécutive, la liste des nominés ne comporte aucun acteur ni aucune actrice noir. Ce manque flagrant de diversité suscite à nouveau la polémique sur le racisme de l'industrie américaine du cinéma, déjà accusée de sexisme. Hollywood est-il raciste ? Réponse en six graphiques.

Les minorités ethniques sont très peu récompensées

Depuis la création des Oscars en 1929, 2 947 statuettes ont été décernées. Mais seules 36 d'entre elles ont été remises à des Afro-Américains. Les acteurs, actrices, scénaristes, musiciens ou chanteurs noirs ne représentent qu'une part infime des oscarisés : 1,2% précisément.

Il faut attendre 1940 pour voir un Afro-Américain - ou plutôt une Afro-Américaine - brandir un Oscar dans un hôtel pratiquant la ségrégation, raconte The Hollywood Reporter. Hattie McDaniel est désignée meilleure actrice dans un second rôle pour sa prestation dans Autant en Emporte le Vent. Elle incarne une servante : la nounou de Scarlett O'Hara.

Vingt-quatre ans plus tard, un premier comédien noir américain est sacré meilleur acteur : il s'appelle Sidney Poitier. Pour la première fois, un acteur noir n'est pas cantonné à un rôle de domestique ou de danseur de music-hall. Sidney Poitier ne manque pas de le souligner dans son discours. "J'accepte ce prix en mémoire de tous les acteurs et actrices afro-américains qui sont passés avant moi en ces années difficiles, sur l'épaule desquels j'ai eu le privilège de m'appuyer pour voir où je pourrais aller", déclare-t-il.

Une lente et très légère augmentation. Depuis le milieu des années 1980, mais surtout depuis le début des années 2000, le nombre d'Afro-Américains oscarisés augmente progressivement mais lentement. La première femme noire à remporter l'Oscar de la meilleure actrice, Halle Berry, ne l'est qu'en 2002 pour À l'ombre de la haine

Au cours de la même cérémonie, un autre comédien afro-américain reçoit l'Oscar du meilleur acteur : Denzel Washington pour Training day. Et ce n'est qu'en 2014 que le premier long métrage produit et réalisé par un cinéaste noir reçoit l'Oscar du meilleur film : il s'agit de Twelve Years a Slave du Britannique Steve McQueen.

Will Smith, Eddie Murphy, Samuel L. Jackson, Spike Lee... Les stars afro-américaines ne cessent de dénoncer cet état de fait. Comment l'expliquer ? L'Académie des arts et sciences du cinéma, qui sélectionne les nominés et décerne les Oscars, fait figure de principale accusée.

La faute à l'Académie des Oscars. Le quotidien américain LA Times a révélé en 2012 qu'elle était principalement composée d'hommes blancs relativement âgés. Ses 5 765 membres votants - dont la liste est tenue secrète - sont à 94% blancs. Seuls 2% sont noirs et 2% latinos. Ils sont enfin à 77% des hommes et 86% d'entre eux ont plus de 50 ans. 

Aux yeux de nombre d'analystes, ces facteurs expliquent les choix de l'Académie. Ils seraient plus enclins à voter pour des films, des acteurs ou des thèmes qui leur sont proches. Et donc pas vraiment pour un film sur des stars afro-américaines du rap, NWA Straight Outta Compton, ni Michael B. Jordan, champion de boxe noir en devenir dans Creed, mais plutôt pour Sylvester Stallone, champion de boxe blanc retraité.

Une tendance difficile à inverser. Denzel Washington plaide pour une meilleure représentativité : "Si le pays a 12% de Noirs, l’Académie doit avoir 12% de Noirs. Si la nation est à 15% d’origine hispanique, l’Académie doit avoir 15% de membres d’origine hispanique", dit-il au LA Times. L'Académie, consciente du problème, tente d'introduire plus de diversité et de jeunesse. Sa présidente est désormais elle-même afro-américaine. Mais ses votants étant membres à vie, l'évolution est à peine perceptible.

L’acteur noir Bernie Casey faisait partie de l’Académie. Il a choisi de la quitter à cause de ces inégalités : "Les gens de couleur sont toujours à la marge. Les Asiatiques, les Latinos, les Noirs, vous ne les voyez jamais. Nous sommes 320 millions de personnes en Amérique et environ 48 millions de personnes noires et autant de personnes latinos, mais vous ne le croiriez pas si vous vous basiez sur ce que vous voyez dans les films et émissions de télévision", dénonce-t-il dans le LA Times.

Et elles sont-sous représentées dans les films

Si les Afro-Américains sont si peu récompensés aux Oscars, c'est aussi qu'ils sont peu présents dans les studios d'Hollywood. Et ce constat vaut aussi pour les hispaniques ou les asiatiques. Les chercheurs de l'université de Los Angeles sont aux premières loges pour étudier le sujet. En 2014, ils ont apporté des données chiffrées dans une étude. Ils ont pris pour échantillon les 172 films produits par les majors hollywoodiennes en 2011. Plus de la moitié affichent des castings blancs à au moins 90%. Et à peine un sur dix compte plus d'acteurs issus des minorités ethniques que d'acteurs blancs.

Deuxième constat : les rôles principaux ne sont tenus par des acteurs noirs, latinos ou asiatiques que dans 10,5% des films étudiés. Les acteurs issus des minorités ethniques restent donc à une écrasante majorité cantonnés aux seconds rôles. 

Hollywood toujours adepte du blanchiment. Même lorsqu'il met en scène des personnages asiatiques, indiens ou arabes, Hollywood continue de pratiquer une vieille technique qui ne cesse de faire polémique : le "whitewashing" ou blanchiment. Plus de blackface, d'acteurs blancs grimés en noirs, mais Scarlett Johansson incarne tout de même une Japonaise dans l'adaptation de l'animation nippone Ghost in the Shell. Quand John Wayne jouait Genghis Khan, Johnny Depp fait désormais l'Indien dans The Lone Ranger ou Jake Gyllenhaahl est un jeune Perse dans Prince of Persia : Les Sables du Temps. Et Christian Bale succède à Charlton Heston dans la peau de Moïse pour Exodus.

La faute aux producteurs et aux financiers. L'acteur Chris Rock résume le problème dans The Hollywood Reporter : Hollywood, "c'est une industrie de blancs." La grande majorité des décideurs sont "des hommes blancs qui tendent à faire des films qui leur plaisent à eux", confirme le producteur et professeur à l'université UCLA Tom Nunan. Les producteurs qui dirigent les grands studios hollywoodiens commandent des films à leur image. Ils en confient l'écriture à des scénaristes pour la plupart blancs, la réalisation à des cinéastes majoritairement blancs et privilégient des acteurs blancs pour en tenir les rôles.

Les 172 films produits en 2011 par Hollywood étaient ainsi à 92,4% scénarisés par des auteurs blancs et à 87,8% réalisés par des cinéastes blancs. Il est dès lors presque logique que le premier metteur en scène latino-américain récompensé par un Oscar du meilleur réalisateur le soit en 2014 seulement. Il s'agissait alors d'Alfonso Cuarón pour Gravity

"La question ne se pose même pas." A en croire les réalisateurs et les producteurs, tout est une question d'argent. Ridley Scott, le réalisateur d'Exodus, avance une explication qui fait tout autant débat dans Variety. "Je ne peux pas monter un film doté d'un tel budget, (...), et dire que mon acteur principal est Mohammed Untel de tel ou tel endroit. Je n'obtiendrais simplement pas les financements nécessaires pour mon film. La question ne se pose donc même pas", assure-t-il.

"Hollywood ne vous donne pas des points pour être innovant, ils vous donnent juste des points parce que vous faites de l'argent", renchérit Mitchell W. Block producteur et professeur de cinéma dans USA Today. "Si vous êtes un actionnaire de la Warner, vous ne voulez pas voir de l'innovation à 150 millions de dollars." "Les studios sont un business" qui minimisent la prise de risques et préfèrent ne pas trop changer leurs habitudes.

"Hollywood a une longue tradition de fabrication de films pour les masses. Le grand changement de la dernière décennie est qu'ils font des films pour des marchés globalisés. Mais cela ne signifie pas que parce que la Chine est le plus grand marché, des acteurs chinois vont être castés. Ils n'attireront pas de grandes audiences en Amérique et en Europe", tranche le producteur et enseignant.

"Un cercle vicieux". "Il semble que les personnes qui sont dans l'industrie depuis un long moment, dans des postes à hauts risques, tendent à s'entourer de personnes qui leur donnent un sentiment de confort et de sécurité, qui leur ressemblent beaucoup", analyse dans NPR Darnell Hunt, le directeur de l'étude universitaire, qui conclut : "C'est un cercle vicieux."

L'étude vient d'ailleurs contredire leurs préjugés, observe NPR. Les chercheurs y concluent que la diversité rapporte plus d'argent et attire une audience plus large. La preuve avec N.W.A.: Straight Outta Compton : 200 millions de dollars au box-office dans le monde pour seulement 28 millions de budget. Les acteurs afro-américains ou issus de minorités peuvent sans problème faire recette.