Pourquoi il faut se méfier des "mesures" de Filteris, la société d'analyse vantée par les fillonistes

Les "prédictions" de cette compagnie canadienne, spécialisée en "web-réputation", sont reprises en nombre par les fillonistes sur les réseaux sociaux.

La dernière mesure de la société Filteris sur l\'élection présidentielle, datée du 27 mars 2017.
La dernière mesure de la société Filteris sur l'élection présidentielle, datée du 27 mars 2017. (FILTERIS CANADA / TWITTER)
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Margaux DuguetfranceinfoFrance Télévisions

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C'est une petite lumière dans un océan de mauvaises nouvelles pour le candidat de la droite. Alors que les récents sondages donnent tous François Fillon absent au second tour de la présidentielle, Filteris, une entreprise canadienne spécialisée en "web-réputation", donne une toute autre lecture de l'opinion des Français. Et pour cause : la société n'est absolument pas un institut de sondage mais elle mesure le buzz que génèrent les personnalités politiques sur les réseaux sociaux, que ce soit positivement ou négativement.

Dans leur dernière étude, diffusée lundi 27 mars, le chantre de la droite et du centre est présenté comme le numéro 2 de la prochaine présidentielle. Avec un score de 22,51% dans cette échelle du "poids numérique des candidats", François Fillon devancerait ainsi Emmanuel Macron (22,07%) et se placerait derrière Marine Le Pen (23,42%). De quoi réjouir les fillonistes. Mais est-ce fiable ? Franceinfo vous explique pourquoi ces résultats sont à prendre avec des pincettes.

L\'étude sur les intentions de vote à la présidentielle réalisée par Filteris, le 27 mars 2017.
L'étude sur les intentions de vote à la présidentielle réalisée par Filteris, le 27 mars 2017. (Filteris/Facebook)

Parce que la méthode est contestée

Filteris explique sur son site n'utiliser ni échantillons, ni questions, ni redressement propre aux sondeurs mais calcule le poids numérique des candidats. "Nous analysons le 'poids numérique', c'est-à-dire l'ensemble des traces numériques qui sont associées au sujet de notre analyse : un article paru sur un site de presse, le nombre de commentaires dans celui-ci, ceux sur les réseaux sociaux (Twitter, Facebook), le nombre de mentions, de hashtag, mais aussi l'engagement, etc.", explique Jérôme Coutard, président de Filteris, à L'Express. Ce dernier refuse d'ailleurs d'entrer dans les détails du calcul pour préserver "le secret industriel"

"Ecouter ce qui se passe sur les réseaux sociaux est intéressant, même si on s'y livre depuis de nombreuses années, analyse pour franceinfo Emmanuel Rivière, directeur de Kantar (ex-TNS Sofres). Mais, c'est une chose de dire 'il se passe quelque chose autour d'un candidat' et une autre de donner les scores des onze candidats en s'appuyant sur les réseaux sociaux."

Pour le sondeur, un tel instrument relève "un peu de la pensée magique". Notamment car le résultat n'est pas représentatif de la population. En effet, rappelle-t-il, seulement 10% des Français sont inscrits sur Twitter. Et parce que, sur les réseaux sociaux, il est très facile d'aller "bourrer les médiaux sociaux avec des commentaires, des likes pour faire monter un candidat".

Parce que les résultats sont loin d'être parfaits

Les fidèles de Filteris aiment rappeler les prédictions de la société, qui avait annoncé les victoires de Donald Trump ou de François Fillon à la primaire de la droite et du centre. La société s'était félicitée d'avoir vu juste sur les résultats. "Seuls à prédire, dès le 12 octobre la qualification de François Fillon au second tour alors que les sondeurs ne le voyaient qu'en quatrième homme derrière Bruno Le Maire, Filteris et Euromediations ont prouvé que les sondages classiques sont désormais déclassés par l'analyse big data des perceptions et des valeurs naturellement exprimées sur les réseaux sociaux par tous les citoyens et électeurs", était-il écrit dans un communiqué

Mais, lorsqu'on regarde en détail ce qu'avait "prédit" Filteris le 19 novembre, soit la veille du premier tour de la primaire, les résultats sont bien différents de ceux observés le lendemain. François Fillon obtenait un score de 22,1% alors qu'il a terminé à 44%. Mais, surtout Filteris n'a absolument pas vu l'élimination de Nicolas Sarkozy. Si l'ancien chef d'Etat a bien obtenu 20,7% comme annoncé, Filteris s'est complètement trompé sur le score d'Alain Juppé estimé à 16% alors qu'il a fini à 28,6%. En outre, indique L'Express, la société s'est trompée sur la primaire de la gauche, "annonçant Manuel Valls premier avec 40,28% des voix (31,9% en réalité) suivi par Arnaud Montebourg à 23,91%, alors que Benoît Hamon s'est imposé avec 36,51% des voix".

Il faut aussi relever "l'intox" relayée par certains fillonistes ou médias d'extrême droite : Fliteris aurait prédit la victoire du Brexit au Royaume-Uni. La société canadienne a démenti elle-même sur son compte Twitter. 

Parce que ce sera difficile de remplacer les sondages

Forcément, les partisans de François Fillon sont nombreux à reprendre en ce moment sur les réseaux sociaux les graphiques de Filteris. "L'analyse de Filteris démontre la résistance de François Fillon auprès des Français", s'est, par exemple, réjouie la députée des Bouches-du-Rhône, Valérie Boyer, sur Twitter. Le magazine conservateur Valeurs Actuelles relaye chaque semaine l'étude de la société canadienne. Gautier Guignard, le responsable numérique de la campagne du candidat, considère Filteris comme "l'analyse la plus fiable de l'opinion". "Je crois pas mal à cette méthode", explique-t-il à franceinfo. "On avait regardé leur historique pour voir leur fiabilité et c'était intéressant." 

Ils jettent des filets sur des conversations en très grand nombre et en tirent des leçons. Il y a une part de vérité dedans.

Gautier Guignard

à franceinfo

Les sondeurs eux doutent que cette méthode s'impose dans la durée et remplace les sondages. "Ceux qui connaissent le métier ne se disent pas que c'est une alternative formidable aux sondeurs habituels", assure Jean-Daniel Levy, directeur du département Politique & Opinion d'Harris Interactive, à franceinfo. "Les méthodes des sondeurs sont prouvées et éprouvées depuis 70 ans. Je crois plus à la complémentarité mais une substitution absolue est exagérée." "Cette tentative de nous faire passer pour des ringards avec une méthode qui reste à mettre sur la table pose un petit problème de transparence", conclut Emmanuel Rivière.