TRIBUNE. "L'appel à faire barrage au FN, un déni de démocratie"

Pour Laurent Bouvet, professeur de science politique, la stratégie du PS pour empêcher le Front national de remporter une région risque fort de s'avérer contre-productive à moyen terme. 

Des sympathisants et militants du Front national lors d'un meeting de Marion Maréchal-Le Pen à Marseille (Bouches-du-Rhône), le 9 décembre 2015.
Des sympathisants et militants du Front national lors d'un meeting de Marion Maréchal-Le Pen à Marseille (Bouches-du-Rhône), le 9 décembre 2015. (MAXPPP)

Pour empêcher que le FN ne remporte une région au soir du second tour des élections régionales, dimanche 13 décembre, le Parti socialiste a appelé ses candidats à se retirer là où ils sont arrivés en troisième position, et où le parti de Marine Le Pen a une chance de gagner. Dans une tribune publiée par francetv info, Laurent Bouvet, professeur de science politique, explique pourquoi, à ses yeux, cette stratégie a toutes les chances de s'avérer contre-productive. Il s'exprime ici librement.

La stratégie du "barrage au Front national", mise en place par le Parti socialiste au lendemain du premier tour des élections régionales, a une finalité affichée, et déclinée sur tous les tons et supports. Elle vise à démontrer que le PS n'hésite pas, quand il s’agit de défendre des "valeurs" et de "faire front" contre le parti lepéniste. 

Cette stratégie est conçue par le président de la République afin de se positionner, pour 2017, comme le seul et ultime rempart à Marine Le Pen. En cas de victoire aux régionales de l’une ou l’autre des candidates de la famille Le Pen, l’exécutif pourra, en effet, arguer de l’incapacité de la droite à "faire barrage", malgré le soutien de la gauche. A contrario, en cas de défaite du FN dimanche, l’argument est également tout trouvé : c’est grâce au désistement républicain du PS que le FN a été battu. Stratégie gagnante à tous les coups, donc, a priori.

"Cette manœuvre témoigne du peu de considération pour le vote des électeurs"

Pourtant, un double problème subsiste. Sur le plan de la stratégie électorale, une telle manœuvre est, en réalité, incertaine en termes d’efficacité. Mais elle est surtout très douteuse du point de vue démocratique. 

D'abord parce que cette décision est venue d'en haut [la direction du PS], qu’elle n’a pas été débattue, ou ne serait-ce que soumise à la discussion avec les candidats ou les militants locaux. Or, cette politique "par le haut" est précisément l’un des moteurs de la défiance profonde dont témoignent aujourd’hui massivement nos concitoyens, envers les partis et les responsables politiques en général.

Mais le déni de démocratie va bien au-delà de cette question. Il se déploie aussi, si l’on peut dire, dans le peu de considération dont témoigne une telle décision au regard du vote des électeurs. Peu de considération pour ceux qui ont voté, très largement, pour le FN, comme s'ils pouvaient être écartés du débat démocratique en raison de leur vote, et donc des doléances qu’ils formulent à travers ce scrutin. Mais peu de considération aussi pour ceux qui ont voté socialiste et plus généralement à gauche. Ne pas représenter ces électeurs au second tour, en leur demandant de surcroît de voter pour un candidat, un parti et des listes contre lesquels ils se sont prononcés au premier tour, pose une question : celle de l’idée même que l’on se fait du combat politique et de son sens profond. Une question qui se pose d'autant plus quand on sait que pendant toute la campagne, tel ou tel candidat de droite a pu être présenté comme équivalent au FN voire, comme c'est le cas de Christian Estrosi en Paca, pire que lui.

"Un résultat qui pourrait être contraire à celui désiré"

La contradiction est si forte qu’elle pourrait parfaitement conduire à une démobilisation à gauche, et donc à un résultat contraire à celui désiré. Et au-delà de cette démobilisation, on pourrait bien assister à la déstabilisation de l’ensemble de la structure partisane socialiste – en privant celle-ci de ses élus régionaux, et de tout ce qui peut être attaché à ses mandats en termes de collaborateurs et de moyens. Une telle déstabilisation pouvant, à son tour, annoncer des difficultés importantes pour les campagnes à venir, en particulier la présidentielle de 2017.

Ultime figure du déni démocratique, celle liée à la négation de la légitimité même du FN à obtenir les sièges, les élus et les responsabilités locales qui correspondent au vote des électeurs en sa faveur. Ce débat sur le statut, le rôle et la place de ce parti dans le cadre républicain français, est ancien. Il pourrait pourtant être considéré comme tranché, dès lors que le FN est reconnu légalement, qu'il participe à toutes les élections, et qu’il est un parti dont les élus sont soumis, comme les autres, au contrôle de légalité de leurs actes.

"Priver le FN de la représentation à laquelle il a droit, c'est se condamner à le voir un jour parvenir au pouvoir national"

Ce qui nous ramène à la stratégie de l’exécutif par rapport à 2017. Vouloir à tout prix, et à un coût politique exorbitant pour le PS, empêcher le FN d'accéder au pouvoir local suivant ses résultats, et priver la masse de ses électeurs de la représentation politique à laquelle ils auraient légitimement droit, c'est prendre le risque de repousser encore une fois l’échéance de la traduction de la dynamique en voix du FN dans les urnes. C’est se condamner à le voir un jour parvenir au pouvoir national.