Corse : "à moyen terme, l'indépendance est une vue de l'esprit"

Les discours de Jean-Guy Talamoni et Gilles Simeoni prononcés jeudi 17 décembre à l'Assemblée de Corse semblent avoir réveillé chez certains l'espoir, chez d'autres la crainte, d'une indépendance de l'île.

Gilles Simeoni après son élection à la tête du Conseil exécutif de la collectivité territoriale corse à Ajaccio, le jeudi 17 décembre 2015. 
Gilles Simeoni après son élection à la tête du Conseil exécutif de la collectivité territoriale corse à Ajaccio, le jeudi 17 décembre 2015.  (PASCAL POCHARD-CASABIANCA / AFP)

Propos recueillis par Pierre d'Almeida

Mis à jour le , publié le

L'hymne corse qui résonne dans l'hémicycle. C'est ainsi que se termine la séance, jeudi 17 décembre, à l'Assemblée de Corse. Gilles Simeoni, dirigeant nationaliste, vient d'être élu président du Conseil exécutif de la collectivité territoriale de Corse, le gouvernement insulaire. Quelques heures plus tôt, c'est l'indépendantiste Jean-Guy Talamoni – avec qui il avait fusionné au second tour des élections régionales – qui a été élu président de l'Assemblée de l'île.

Dans leurs discours respectifs, les deux hommes n'ont, en célébrant leur victoire, pas dissimulé leur intention d'aller vers plus d'indépendance pour la Corse. Mais pour André Fazi, politologue et maître de conférences en science politique à l'université de Corse, l'idée d'une sécession à court terme n'est qu'une vue de l'esprit. Explications. 

Francetv info : Dans son discours, prononcé en langue corse, Jean-Guy Talamoni semble confirmer son désir d'indépendance, en affirmant que la Corse n'est pas "un morceau d'un autre pays mais une nation, avec sa langue, sa culture, sa tradition politique, sa manière d'être au monde". Peut-on croire à l'indépendance de l'île ? 

André Fazi : Je crois qu'il était facile de retenir les moments les plus radicaux de ces deux discours, alors qu'ils sont très largement empreints d'une volonté de rassurer les autres élus et la population corse sur les intentions de la nouvelle majorité. Il y a évidemment la volonté de resituer l'histoire du mouvement nationaliste jusqu'à son arrivée au pouvoir, de rendre hommage aux militants, et de défendre les idées fortes qu'ils ont portées depuis des décennies.

Mais les nouveaux présidents sont des personnes tout à fait matures qui savent qu'avec seulement vingt-quatre élus, il n'est pas possible d'imposer certaines choses. Ce qu'ils attendent, c'est l'ouverture d'un dialogue avec le gouvernement, la relance d'une dynamique de négociation quant aux décisions votées pendant la mandature précédente, à majorité de gauche.

Ces décisions – la délégation de compétence à l'Assemblée de Corse en matière de fiscalité de succession, la coofficialité de la langue corse, l'inscription de la Corse dans le texte de la Constitution, la création d'un statut de résident et l'adaptabilité des lois et des règlements nationaux par la collectivité territoriale de Corse – ne constituent-elles pas déjà de grandes avancées en matière d'autonomie ?

Ces décisions ont bel et bien été votées. Mais leur mise en place exige une révision de la Constitution française. Même si le gouvernement voulait le faire, il ne dispose pas d'une majorité suffisante au Congrès (Assemblée nationale et Sénat réunis), donc la situation est relativement bloquée. Rappelons par ailleurs que les délibérations de l'ancienne mandature donneraient à la Corse, si elles étaient acceptées, un niveau d'autonomie bien inférieur à celui d'une région autonome espagnole.

Dans son discours, Gilles Simeoni a appelé au refus des "logiques d'assistance, de clientélisme, de collusions". C'est une attaque directe à l'encontre du gouvernement français ? 

Evidemment, le clientélisme a pu fonctionner grâce aux ressources données par le gouvernement français et redistribuées en Corse, mais Gilles Simeoni dénonce là un système politique mis en œuvre par d'autres Corses. Là où le gouvernement est le plus directement critiqué, c'est sur son refus du transférement en Corse des détenus nationalistes incarcérés sur le continent. Le nationalisme radical s'est construit autour du FLNC, la représentation publique est venue après. Et même si le FLNC a décrété il y a un an et demi la fin du combat clandestin, armé, il subsiste une solidarité avec les "indépendantistes publics".

L'indépendance ne constitue donc plus le centre du programme des nationalistes corses ? 

La question de l'indépendance a été écartée du programme des nationalistes, et même dans la perspective d'une prochaine mandature, dans deux ans [les Corses voteront fin 2017 pour élire la nouvelle collectivité unique fusionnant la collectivité territoriale et les deux conseils départementaux de l'île]. L'indépendance est l'objectif final, téléologique. Jean-Guy Talamoni obtient un poste de représentation qui symboliquement est très important, mais il faut considérer le résultat des élections. La liste indépendantiste qu'il a menée n'a obtenu que 7,7% des voix au premier tour, une autre liste indépendantiste 2,6%... Ils savent bien qu'ils n'ont pas la légitimité politique pour entamer un processus de sécession. En Espagne, un Catalan sur deux est pour une indépendance de la Catalogne et, pourtant, le processus reste bloqué ! 

Pour moi, l'idée d'une Corse indépendante est une vue de l'esprit. Le territoire pourrait demander une place particulière au sein de la République, au travers de certaines lois, ou de certaines dispositions fiscales. C'est contraire à l'indivisibilité de la République, mais ce sont des dispositifs que la République a elle-même mis à disposition de la France d'outre-mer.