Présidentielle : pourquoi Marine Le Pen a fait une campagne en demi-teinte

Bons sondages, actualité favorable... Tous les signaux étaient au vert pour Marine Le Pen dans cette présidentielle. Mais la présidente du FN n'est pas parvenue à profiter pleinement de ce contexte favorable.

Marine Le Pen, lors de la réception par le Medef des candidats à l\'élection présidentielle, le 28 mars 2017 à Paris.
Marine Le Pen, lors de la réception par le Medef des candidats à l'élection présidentielle, le 28 mars 2017 à Paris. (HAMILTON / REA)
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Clément ParrotFrance Télévisions

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Tous les instituts de sondage annoncent depuis des mois Marine Le Pen au second tour de l'élection présidentielle. Pourtant, la présidente du Front national termine sa campagne sur un faux rythme, avec une dynamique en panne. Une situation paradoxale pour la candidate qui reste en position favorable pour le premier tour, mais qui déçoit ses partisans dans la dernière ligne droite. A deux jours du premier tour, le dimanche 23 avril, franceinfo se penche sur les raisons de cette campagne en demi-teinte.

Elle a péché par excès de confiance

Dès le départ, Marine Le Pen aborde sa campagne avec beaucoup de confiance. En tête dans les sondages depuis de nombreux mois, avec des intentions de vote frôlant la barre des 30%, elle s'inscrit dans la dynamique des élections intermédiaires, notamment les régionales de 2015 où le FN a réalisé 27,7% des voix. Elle nomme alors son QG "L'Escale", car il est censé être une simple étape sur sa route vers l'Elysée, et évoque même en privé la composition de son gouvernement, affirme Le Point (lien abonné). L'actualité tourne aussi en sa faveur. Vote en faveur du Brexit, élection de Donald Trump, multiplication des attentats terroristes.... Les planètes s'alignent.

Tout le monde se dit alors que la présidente du FN n'aura même pas besoin de faire campagne. Marine Le Pen se prépare déjà pour le second tour, en oubliant un peu la campagne du premier. "Elle a décidé de se présidentialiser, de bétonner tout de suite le second tour", analyse ainsi pour L'Express Jérôme Fourquet, directeur du département Opinions de l'Ifop. "Elle fait une campagne assez classique, en déroulant son discours habituel pour convaincre son électorat de base", ajoute pour franceinfo l'historienne Valérie Igounet, qui tient le blog Derrière le Front. Certains de ses sympathisants sont déçus, à l'image de François-Xavier, présent au Zénith de Paris, lundi 17 avril, pour l'un des derniers meetings de la candidate. "Elle fait une mauvaise campagne. L'histoire lui déroule un tapis rouge et elle se montre incapable de s'imposer."

Marine Le Pen parle à son socle, sans réussir à élargir son électorat. Et les sondages finissent par montrer un tassement. Elle est désormais sous la barre des 25% au coude-à-coude avec Emmanuel Macron (voir l'infographie ci-dessous).

L'écart avec François Fillon et Jean-Luc Mélenchon se resserre, rendant l'issue du premier tour incertaine. Mais il faut se méfier des enquêtes d'opinion, prévient le stratège de campagne, Philippe Olivier, joint par franceinfo : "Je ne crois pas aux sondages, mais aux logiques politiques. Et là, les sondages n'ont rien de compréhensibles." De son côté, Marine Le Pen explique sa relative baisse par l'entrée en campagne des petits candidats. Elle reste confiante et prédit dans une interview au Figaro (lien payant) : "Je terminerai en tête du premier tour. J'en suis convaincue."

On était à 28% aux régionales avec un parti LR en forme, il n'y a donc pas de raison objective à cette baisse. C'est une manipulation pour nous foutre le blues.

Philippe Olivier, conseiller de Marine Le Pen

à franceinfo

Les affaires ont collé à sa campagne

Des collaborateurs présumés "fantômes" au Parlement européen, des soupçons de financement illégal de campagne, un patrimoine suspecté d'être sous-estimé... Les avocats du Front national ont du travail en cette période électorale, ce qui n'arrange pas la campagne de Marine Le Pen. Jules, ancien adhérent du FN, va glisser un bulletin Le Pen dans l'urne. Mais, en marge du meeting de la candidate au Zénith de Paris, il ne cache pas son agacement au sujet des affaires. "Les affaires au Parlement européen, franchement, c'est n'importe quoi, ça m'énerve. S'il y a un parti qui se doit d'être exemplaire, c'est nous."

Résultat, la candidate rencontre des concerts de casserole sur la route de ses meetings, comme à Clairvaux-les-Lacs (Jura) ou à Mirande (Gers). Une opposition qui est devenue plus virulente ces derniers jours, comme lors des incidents en marge de son meeting à Ajaccio ou à Paris. "Ce n'est pas la France, ce sont des 'antifa' : des cas sociaux aux cheveux gras qui habitent encore chez leurs parents", répond au Point Marion Maréchal-Le Pen.


Même si les opposants font du bruit, ils n'empêchent pas Marine Le Pen de faire campagne et d'enchaîner les réunions publiques. Mais les ennuis judiciaires de Marine Le Pen la privent de la possibilité de profiter des affaires Fillon. Difficile de surfer sur le thème de la moralisation en politique quand on a refusé de se rendre à une convocation des juges dans le cadre de l'affaire des assistants parlementaires des eurodéputés frontistes. "Ces affaires (...) ne touchent en rien à ma probité et sont très artificielles", juge de son côté Marine Le Pen dans Le Figaro.

Elle a fait quelques faux pas

Une campagne présidentielle est un long combat. Et Marine Le Pen montre des signes de nervosité dans la dernière ligne droite. Résultat, la candidate du FN commet quelques erreurs, comme avec la polémique sur le Vél'd'Hiv.  Elle estime le 9 avril lors de l'émission "Le Grand Jury" RTL/Le Figaro/LCI, que la France n'est "pas responsable du Vél'd'Hiv", une rafle au cours de laquelle plus de 13 000 juifs avaient été arrêtés, puis déportés dans des camps nazis. Après tous ses efforts pour dédiaboliser son parti, la fille de Jean-Marie Le Pen renoue - en une seule déclaration - avec les vieux démons du FN. 

C'est une faute de campagne, une gaffe, qui montre que le FN n'est toujours pas à l'aise avec cette thématique vis-à-vis d'une partie de son électorat.

Valérie Igounet, historienne

à franceinfo

"Elle a pris le pari de la provocation pour remobiliser à 15 jours du premier tour. (...) C’est mal calibré et excessif. D’autant que, comme l’a montré un sondage Ifop, Marine Le Pen avait énormément progressé dans l’électorat juif", analyse pour Public Sénat Nicolas Lebourg, autre historien spécialiste du FN. Marine Le Pen expérimente en réalité les limites de la stratégie de dédiabolisation. "Comme elle refuse d’être dans la transgression à la manière de son père, elle n’apparaît pas spécialement comme la candidate anti-système. D'autant que dans cette campagne, tout le monde se prétend anti-système !", explique dans Marianne Karim Ouchikh, président de Souveraineté, identité et liberté (Siel), un petit parti qui a pris ses distances en 2016 avec le FN.

La présidente du FN commet une autre erreur, en mars, lorsqu'elle annonce, dans une interview à Femme actuelleque sa nièce Marion Maréchal-Le Pen ne sera pas ministre de son gouvernement en cas de victoire frontiste à la présidentielle, tout en glissant au passage qu'elle trouve la jeune députée"assez raide". Des propos mal perçus par les proches de Marion Maréchal-Le Pen et qui ressemble à une erreur stratégique, confirme un "marioniste" à Marianne. "Elle met un coup de barre à droite en espérant récupérer l’électorat de Fillon et Dupont-Aignan, mais au même moment, elle envoie un Scud à Marion alors que celle-ci est populaire chez les électeurs de droite tentés par le vote Le Pen. C’est délirant !"

Pour expliquer les maladresses, son entourage avoue au Point que la candidate est "tendue", "fatiguée", "nerveuse" dans cette dernière ligne droite. Elle annule ainsi une interview sur France Inter le 11 avril et renonce aussi le même jour à la visite d'une exploitation viticole dans l’Yonne. Officiellement, elle doit gérer des tâches administratives, assure au Lab d'Europe 1 David Rachline, le maire FN de Fréjus (Var). Mais difficile de ne pas y voir la preuve d'un manque de souffle. "Marine Le Pen n’est pas une marathonienne, elle fatigue, elle n’aime pas les longues campagnes", explique l'éditorialiste de L'Express Christophe Barbier.

Elle s'est fait piéger par les débats

Marine Le Pen a aussi déçu une partie de ses partisans lors des deux grands débats, organisés avec les cinq principaux candidats, le 20 mars sur TF1, puis avec l'ensemble des candidats, le 4 avril sur BFMTV et CNews. Lors de ses deux rendez-vous, elle ne parvient pas à marquer des points et subit les attaques des autres candidats. "Au dernier débat, elle était absente. Elle se fait laminer par Poutou sans réagir", fulmine encore Jules, sympathisant FN de 27 ans. "Elle n'est pas bonne en débat, ni en meeting. Je préférais mille fois son père qui était une vraie bête de scène." La courbe des sondages montre d'ailleurs deux baisses dans l'opinion à la suite des débats.

Valérie Igounet confirme que la présidente du FN a été mise en difficulté : "Elle est plus à l'aise en meeting quand elle n'a pas de contradicteur en face d'elle. Elle a déjà été meilleure en débat par le passé, elle a peut-être été victime de la pression." Pour Philippe Olivier, chargé de la cellule "idées-image" créée pour la campagne, ce genre de débat est "un piège". "Est-ce qu'elle doit répondre à cet arsouille de Philippe Poutou incapable de se tenir sur son pupitre ? Est-ce qu'elle doit polémiquer avec quelqu'un qui fait 0% [en réalité, le candidat du NPA est annoncé autour de 2%] ?" Pour le beau-frère de la candidate, si Marine Le Pen avait répondu à Philippe Poutou, elle se serait vue reprocher son agressivité.

Evidemment, celui qui attend du spectacle est un peu déçu, mais elle ne doit pas s'abaisser aux chicayas.

Philippe Olivier, conseiller de Marine Le Pen

franceinfo

Elle n'a pas toujours choisi la bonne stratégie

Depuis le début de la campagne, Marine Le Pen semble parfois improviser en tentant de s'adapter aux événements, mais souvent avec un temps de retard. "C’est comme s’il n’y avait pas de direction de campagne, observe ainsi un ancien conseiller cité par RTL. Il n’y a pas de séquençage, elle n’impose jamais ses thèmes." Du côté du FN, on se défend en assurant que c'est l'actualité qui crée les thèmes de campagne et non les candidats. 

A la sortie de la primaire de la droite et pour contrer François Fillon, la candidate surfe sur la ligne sociale et souverainiste chère à l'ancien chevènementiste Florian Philippot, vice-président du FN. Mais les affaires Fillon encouragent Marine Le Pen à aller chercher l'électorat de droite en revenant au logiciel classique du Front national : l'immigration, l'identité, la sécurité.  "Je déciderai d’un moratoire immédiat pour arrêter toute immigration légale, pour arrêter ce délire", annonce-t-elle ainsi lors de son meeting au Zénith de Paris sous les acclamations de son public. "C'est complètement normal de revenir à notre cœur de message en fin de campagne", explique Philippe Olivier, plus proche de la ligne classique que de la ligne de Florian Philippot.

Elle navigue à vue, mais elle finit toujours par retomber sur ses deux pieds en revenant aux fondamentaux du FN.

Valérie Igounet, historienne

franceinfo

Au fil de la campagne, elle a aussi cherché à se présidentialiser, à crédibiliser son discours, quitte à paraître parfois un peu trop technique pour son auditoire. "A Perpignan, elle fait 20 minutes de discours sur les institutions, avant de réveiller enfin la salle en revenant sur l'identité et l'immigration", raconte ainsi Aurélien Colly, journaliste à France Inter, qui a suivi la campagne du FN. Philippe Olivier exprime son désaccord en jugeant la campagne "réussie". Il se réjouit surtout de la "victoire idéologique" de son parti . "Quand je vois l'ami Mélenchon qui troque son chiffon rouge pour un drapeau bleu, blanc, rouge, je me dis qu'on a beaucoup plus marqué la campagne qu'il n'y paraît."