Présidentielle : "On pourrait afficher trois visages à 20 heures." Les sueurs froides des sondeurs en attendant dimanche soir

La fermeture plus tardive des bureaux de vote et l'indécision massive des électeurs s'annoncent comme un véritable casse-tête pour les instituts de sondage. 

Un dépouillement dans un bureau de vote à Porte-lès-Valence (Drôme), le 13 décembre 2015.
Un dépouillement dans un bureau de vote à Porte-lès-Valence (Drôme), le 13 décembre 2015. (CHRISTOPHE ESTASSY / CITIZENSIDE)
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Margaux DuguetfranceinfoFrance Télévisions

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"Il va falloir faire beaucoup plus vite. Ce sera sportif et acrobatique." Cette confidence lâchée par le directeur du département opinion politique de l'institut Ipsos, Stéphane Zumsteeg, n'importe quel sondeur pourrait la prononcer. Déjà sous les feux des critiques depuis la victoire du Brexit au Royaume-Uni et l'élection surprise de Donald Trump aux Etats-Unis, les instituts de sondage vont se retrouver dans une position inédite, dimanche 23 avril, au soir du premier tour de l'élection présidentielle.

Car, pour la première fois, les bureaux de vote fermeront à 19 heures, et non à 18 heures comme c'est habituellement le cas. Dans certaines grandes villes, ce sera même 20 heures. De quoi angoisser les sondeurs, qui vont devoir fournir aux médias des estimations fiables pour la traditionnelle révélation de 20 heures. Pour ajouter une dose d'incertitude supplémentaire, les derniers sondages indiquent que quatre candidats - Emmanuel Macron, Marine Le Pen, François Fillon et Jean-Luc Mélenchon - sont au coude-à-coude, et que jamais autant de Français n'avaient été indécis. Dans ces conditions, connaîtra-t-on dès 20 heures le nom des deux qualifiés ? Pas si sûr. 

"Ça nous fait sortir d'un confort"

Empêcher la divulgation des résultats avant 20 heures. C'est la principale raison de l'adoption de la loi du 25 avril 2016, qui repousse donc d'une heure la fermeture des bureaux de vote. "Ça nous fait sortir d'un confort pour vérifier nos résultats. Lorsqu'on avait une heure et demie pour travailler, on n'aura que quarante minutes", peste Frédéric Dabi, directeur du pôle opinion de l'Ifop, qui fournira ses estimations à CNews, Paris Match et Sud Radio.

"On perd une heure", renchérit, Stéphane Zumsteeg, de l'Ipsos qui travaille avec France Télévisions, Radio France, les chaînes parlementaires, Le Monde, Le Point et France 24.

Auparavant, on avait les estimations peu après 19 heures. Dimanche, on sera totalement aveugle jusqu'à, peut-être, 19h50. Cela va dépendre de la rapidité du dépouillement des bureaux.

Stéphane Zumsteeg, sondeur à l'institut Ipsos

à franceinfo

Emmanuel Rivière, directeur général du pôle opinion de Kantar Public (ex-TNS Sofres), qui livre ses estimations à TF1 et RTL, est du même avis. "On va être pris entre la tentation de dire les résultats à 20 heures et la nécessaire prudence. Dans la plupart des grandes démocraties, on débute avec des tendances qui ne sont pas confirmées, on a des sondages de sortie d'urnes."

Avoir les estimations dès 20 heures, c'est un luxe auquel on est habitué en France. La soirée de dimanche commencera peut-être dans l'incertitude.

Emmanuel Rivière, sondeur à l'institut Kantar Public

à franceinfo

Le nombre de bureaux-tests doublé

Nombreux sont les instituts de sondage à avoir pris les devants. Principale mesure mise en place : l'augmentation du nombre de bureaux-tests pour faire remonter les résultats. "Nous sommes passés de 150 bureaux à près de 300, révèle Frédéric Dabi, de l'institut Ifop. Il faut qu'il y ait une bonne remontée des bureaux dès 19h30." Une mesure aussi mise en place par l'institut Ipsos.

Au lieu d'avoir 200 à 250 bureaux, on en aura 500. On double car on manque de temps, il faut donc multiplier les possibilités de faire remonter l'information. Si un bureau ne dépouille pas assez vite, on pourra se replier.

Stéphane Zumsteeg, sondeur à l'institut l'Ipsos

à franceinfo

Chez Kantar, là aussi, "on a augmenté les bureaux-tests", même si on refuse de révéler leur nombre. "Secret de fabrication, sourit Emmanuel Rivière. Nous avons aussi mis en place un outil nouveau, avec notre partenaire OnePoint, une interface de remontée instantanée des résultats. Nos enquêteurs saisiront immédiatement les résultats au lieu d'un appel téléphonique", précise-t-il. 

Du côté d'OpinionWay, les contraintes sont un peu moins fortes car l'institut n'est pas lié à un média, mais délivrera quand même à 20 heures son estimation. "On aura entre 200 à 300 bureaux de vote. Si on avait eu une contrainte de publication, on en aurait mis 500, assure Bruno Jeanbart, le directeur général adjoint de l'institut. On a également décidé de travailler avec des bureaux de vote plus petits que l'on n'utilisait pas dans le passé car ils dépouilleront plus vite."

Trois visages à 20 heures ?

Ces mesures suffiront-elles ? Tous les sondeurs contactés par franceinfo sont unanimes : il existe bien une possibilité que les noms des deux qualifiés ne soient pas connus à 20 heures, si les écarts sont trop faibles. "On jouera, à ce moment-là, la rigueur. On pourrait alors, et par exemple, afficher trois visages à 20 heures", explique Frédéric Dabi, interrogé par franceinfo. "On ne peut pas éluder le fait que les résultats soient tellement serrés qu'on se retrouve, à 20 heures, dans l'impossibilité de donner clairement le nom d'un ou deux finalistes, complète Stéphane Zumsteeg. Ce serait inédit dans la période récente." 

Cette éventualité est, bien sûr, étudiée dans les rédactions. "Si l'écart est trop faible, on ne donnera pas les finalistes. On ne cédera pas", affirme Elizabeth Martichoux, chef du service politique de RTL. 

D'un point de vue éditorial, on fera vivre le suspens. Si l'écart est très fort, la soirée sera vite pliée

Elizabeth Martichoux, chef du service politique de RTL

à franceinfo

"Il n'est pas question d'entamer notre crédibilité. On fera très attention", poursuit la journaliste. "Si en 2002, on avait travaillé avec la même rigueur et avec des bureaux fermant à 19 heures, au lieu de 18 heures, à 20 heures, on aurait peut-être affiché un trio", imagine Brunot Jeanbart, d'OpinionWay. Une chose est certaine : dimanche, la concentration sera "intense", assure Frédéric Dabi. "Il faudra revérifier les moindres détails et délivrer la meilleure prestation car c'est une soirée à gros enjeux", ajoute Emmanuel Rivière, qui se laissera guider par deux maîtres-mots : "La prudence et la sagesse."