Présidentielle : comment Emmanuel Macron finance-t-il sa campagne ?

La question fait couler beaucoup d’encre chez ses adversaires. Comment Emmanuel Macron finance-t-il sa campagne? En marche ! n’ayant pas d’élus, le mouvement ne touche pas de financement public. Il vit aujourd’hui grâce à ses donateurs.

Emmanuel Macron en meeting à Toulon (Var), le 18 février 2017.
Emmanuel Macron en meeting à Toulon (Var), le 18 février 2017. (LILIAN AUFFRET/SIPA)
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Sophie BrunnFrance Télévisions

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"J'ai créé un mouvement en avril dernier et ce mouvement n'a aucune subvention publique, donc chez moi, on ne vit pas du contribuable." Voilà ce qu’affirme Emmanuel Macron quand on l’interroge sur le financement de sa campagne. Il est vrai que, contrairement à Marine Le Pen, Benoît Hamon ou François Fillon, qui ont tous une indemnité liée à leur mandat de parlementaire (européen ou français), Emmanuel Macron n’est pas élu. Il ne peut pas non plus s'appuyer sur un parti solidement implanté. Pourtant, le candidat mise sur un montant de dépense à peu près équivalent au plafond autorisé pour le premier tour d’une élection présidentielle, soit 16,85 millions d’euros.

En marche ! a été lancé le 6 avril. Comme tous les partis politiques, ce mouvement a le statut d’une association loi 1901. Dans ses statuts, l'article 3 précise que "l'association se conforme à la législation en vigueur concernant le financement de la vie politique". Mais contrairement aux autres partis, l’adhésion n’est pas payante. Les plus de 200 000 adhérents revendiqués aujourd’hui ne sont donc pas une source de financement. Par ailleurs, comme En marche ! ne dispose d'aucun parlementaire, impossible de compter sur leur participation. Alors comment le candidat finance-t-il sa campagne ?

Huit millions d'euros de dons

La seule ressource, aujourd’hui, dont dispose En marche !, ce sont les dons de sympathisants. Début mars, le mouvement affichait 8 millions d’euros en caisse, d’après Christian Dargnat, ancien de BNP Paribas chargé de la collecte des fonds, interrogé par Mediapart. Commencée il y a moins d’un an, en avril 2016, la levée de fonds a été particulièrement rapide, et s’est encore accélérée depuis le 1er janvier : 2,7 millions d’euros sont rentrés en deux mois. 

Aucune entreprise n'a financé En marche !, la loi sur le financement des partis l'interdit. Quelque 30 000 donateurs, des personnes privées uniquement, ont d’ores et déjà fait un don, dont un tiers via le site internet du mouvement. Sur la page d’accueil, un bandeau invite les internautes à donner. Et si le mouvement laisse à chacun le soin de choisir le montant de son don, il précise néanmoins que "Vous êtes une majorité à donner 50 euros". D’après Christian Dargnat, la moitié des donateurs ont versé moins de 50 euros. Mais certains soutiens se montrent particulièrement généreux : 160 d'entre eux ont déboursé plus de 5 000 euros (soit 800 000 euros). A eux seuls, ces rares grands donateurs (0,5% du total) contribuent à financer 10% de l’enveloppe.

Pour convaincre ces soutiens de financer sa campagne, Emmanuel Macron a multiplié depuis avril 2016 des déjeuners ou des dîners de levée de fonds. Une vingtaine de rencontres de ce type ont été organisées, en général chez des particuliers. Renaud Dutreil, ancien ministre de Jacques Chirac qui a fondé le mouvement La droite avec Macron, a assisté à l’une de ces rencontres, en décembre à Paris. Une centaine de convives étaient présents, "de milieux professionnels différents, de droite et de gauche, ce n’était pas 150 banquiers alignés", précise-t-il. "Mais les Français n’ont pas l’habitude de donner, c’est loin d’être aussi simple qu’on le pense. Ceux qui donnent ont vu qu’En marche ! avait un côté start-up et comprennent que c’est nécessaire. C’est une façon de faire vivre la démocratie." Ces rencontres en petit comité, le candidat en a tenu à Paris, parfois dans d'autres grandes villes françaises, mais aussi à l’étranger, à New York, Londres ou Bruxelles. Plus précisément à Uccle, l’une des plus chics communes de l’agglomération de la capitale belge où résident nombre d’exilés fiscaux français. C’est le site belge L’Echo qui révèle qu’en octobre 2016, Emmanuel Macron y a participé à un dîner, à l’initiative de Marc Grosman, un des dirigeants du groupe Celio.

Si cette pratique est courante chez les Républicains, elle détonne côté socialiste. Les adversaires de Macron s'interrogent sur le profil des donateurs. C'est le cas d'Aurélie Filippetti, porte-parole de Benoît Hamon : "Je veux bien croire qu’il existe quelques milliardaires rouges, mais c’est une exception. Ils le soutiennent car cela correspond à leurs intérêts." Benoît Hamon demande d’ailleurs à Emmanuel Macron de rendre publiques les identités de ces grands donateurs, au nom de la transparence. Le candidat socialiste s’est engagé à publier les noms de ses soutiens qui versent plus de 2 500 euros (ou à refuser ces dons si les donateurs veulent rester anonymes). Fin février, le cas ne s’était pas (encore) présenté.

Au mouvement En marche !, on estime que c’est un "détournement" de la transparence. Et qu’il faut respecter le fait que les donateurs n’aient pas envie "que leurs voisins sachent qu’ils financent tel ou tel parti". Par ailleurs, les partisans d'Emmanuel Macron rappellent les règles de financement des partis politiques en France pour prouver que la critique n’est pas fondée. Les dons sont limités à 7 500 euros par personne et par an, versés à un parti politique. A cela peut s'ajouter 4 600 euros versés à un candidat dans le cadre d’une campagne électorale. Au total, les supporters les plus convaincus par Emmanuel Macron peuvent donc verser 19 600 euros au maximum (7 500 en 2016, 7 500 en 2017, et 4 600). La règle s’applique à tous, y compris aux éventuels "milliardaires" qui seraient tentés par l’aventure. "Personne ne peut acheter une influence à 7 500 euros, estime Renaud Dutreil. On nous caricature en disant que nos donateurs veulent influencer le programme ou obtenir une faveur. Aux Etats-Unis, il y a des gens dans cet esprit, qui financent des campagnes à hauteur de plusieurs millions de dollars. Mais en France, ce n’est pas crédible : les plafonds empêchent ce système malsain."

Huit millions d'euros de prêt personnel 

En marche ! possède donc, aujourd’hui, 8 millions d’euros. Pour atteindre les 16 ou 17 millions visés par le candidat pour la campagne, Emmanuel Macron veut emprunter 8 millions. En marche ! n’est pas dans la même situation que les partis plus anciens, qui ont un patrimoine leur permettant de négocier un emprunt, ou une trésorerie suffisante leur permettant de prêter eux-mêmes au candidat. L’ancien ministre de l’Economie envisage donc de souscrire un prêt personnel, qui est en cours de négociation.

Là encore, un rappel de la réglementation sur le financement de la vie politique s’impose. Un candidat à l’élection présidentielle est remboursé de la moitié (47% précisément) de ses dépenses, dans la limite du plafond déjà évoqué plus haut (16,8 millions d’euros pour le premier tour), à condition qu’il atteigne 5% des suffrages et que ses comptes soient validés par la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques. C’est bien grâce à cela qu'Emmanuel Macron peut espérer obtenir un prêt, le candidat tournant entre 20 et 25% dans les derniers sondages. Ce prêt ne sera pas gagé sur sa maison située au Touquet (Pas-de-Calais). Dans la négociation avec les banques, il est prévu que le prêt soit accordé "sans collatéral", explique un proche du candidat. C’est un prêt "consenti sur sa tête et c’est lui qui porte le risque, avec une assurance à la mesure de ce risque".

Des financements publics espérés après les législatives 

Si Emmanuel Macron recueille plus de 5% des suffrages, il sera remboursé de la moitié de ses dépenses de campagne. Se posera ensuite la question des législatives, qui sont aujourd’hui le levier central de financement de la vie politique française, comme l’explique ici en détail cette note de l’Assemblée nationale. Pour bénéficier d’une partie des quelque 68 millions d’euros versés chaque année par l’Etat, il faut remplir certaines conditions dépendant des législatives, notamment y présenter suffisamment de candidats qui obtiennent au moins 1% des suffrages. Par ailleurs, en fonction du nombre de députés élus, les partis touchent également une part de ce financement public.

D’où l’importance pour Emmanuel Macron de présenter, et faire élire, des candidats En marche ! à l’Assemblée nationale, en juin. Sur les 577 circonscriptions, le mouvement veut en réserver la moitié à des candidats issus de la société civile. Ceux-ci se présenteront naturellement sous l’étiquette En marche !, ce qui permettra de générer du financement au mouvement. En revanche, pour les candidats issus d’autres partis, qui pourraient assurer à Emmanuel Macron une majorité s’il est élu, la question est plus compliquée. Certains socialistes, par exemple, sont prêts à soutenir Emmanuel Macron, mais aimeraient déposer leur candidature en préfecture sous l’étiquette PS. Question d’autonomie politique, mais aussi de financement. Si la sélection des candidats a commencé à En marche !, le mouvement ne s’interdit pas de finaliser les investitures très tardivement, en partie même après la présidentielle.