Manque de préparation ou stratégie ? Pourquoi Emmanuel Macron n'a toujours pas présenté son programme

De plus en plus critiqué pour son absence de programme, le candidat d'En marche ! à la présidentielle a décidé d'accélerer le mouvement.

Emmanuel Macron, le 4 février 2017, en meeting à Lyon.
Emmanuel Macron, le 4 février 2017, en meeting à Lyon. (LAURENT CERINO / REA)
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Ilan CaroFrance Télévisions

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Tous ses adversaires lui font le reproche. A seulement deux mois et demi du premier tour de la présidentielle, Emmanuel Macron, qui fait désormais figure de favori dans les sondages, après les déboires de François Fillon, n'a toujours pas dévoilé son programme.

"Le vrai hologramme de la campagne, c'est Macron, ses discours vides et creux, son absence de programme", raille Florian Philippot. Pour François Fillon, le leader d'En marche ! représente un "cas d'école de l'illusionnisme, cette nouvelle forme de populisme mondain qui a inventé la campagne présidentielle sans programme présidentiel". Les humoristes aussi s'en donnent à cœur joie. "Même les machines à laver ont plus de programmes !" lancent Charline Vanhoenacker et Guillaume Meurice sur France Inter, face à un Emmanuel Macron hilare.

Confronté à ces critiques, de plus en plus nombreuses, l'ancien ministre de l'Economie a décidé d'accélérer (un peu) le mouvement : les grandes lignes budgétaires de son programme seront dévoilées le 22 février, mais il faudra attendre le 2 mars pour connaître la teneur de son "contrat avec la nation", confie son entourage à franceinfo. Pourquoi se plier aussi tardivement à cet exercice programmatique ? Voici quelques éléments de réponse.

Parce qu'il n'a pas eu à le faire pendant les primaires

Pour remporter leurs primaires respectives, François Fillon, Benoît Hamon et Yannick Jadot ont dû susciter un débat d'idées et donc porter clairement leurs propositions devant les Français à travers des programmes structurés et chiffrés. Une obligation à laquelle Emmanuel Macron, qui a décidé de partir seul dans l'aventure, n'a pas eu à se plier.

Du côté d'En marche !, on estime d'ailleurs que les primaires ont quelque peu brouillé le calendrier. "Elles ont donné l'impression qu'il fallait avoir un programme complet six mois à l'avance, mais d'habitude, c'est à deux mois du scrutin qu'on entre vraiment dans cette phase", affirme aux Echos un membre de l'équipe de campagne du candidat.

Les vainqueurs des primaires ne sont pourtant pas les seuls à avoir d'ores et déjà publié un programme en bonne et due forme. Jean-Luc Mélenchon a publié le sien dans un livre, L'Avenir en commun, paru début décembre, et Marine Le Pen a dévoilé ses 144 propositions la semaine dernière en lançant officiellement sa campagne. L'un comme l'autre, tous deux engagés dans leur deuxième campagne présidentielle consécutive, avaient déjà eu l'occasion à de nombreuses reprises d'exposer les grandes lignes de leur programme. Un cas bien différent de celui d'Emmanuel Macron, dont les intentions sont encore floues sur nombre de sujets.

Parce que cela lui permet d'être consensuel

Sans programme, pas de risque de se mettre à dos des franges entières de son électorat. Depuis qu'il est entré en campagne, Emmanuel Macron se complaît dans un style incantatoire : beaucoup de grands principes, et peu de mesures précises. "C'est un procès un peu étonnant. On a compté le nombre de mesures déclinées par Emmanuel Macron depuis fin novembre. Il y en a plus de 80 !" objecte-t-on au sein de son équipe.

Chez En marche !, on assume toutefois l'importance "de ne pas donner seulement des mesures techniques, mais un cap, un axe, une orientation. Emmanuel Macron cherche constamment à donner une signification plus ample à ce qu'il propose".

L'absence de programme, est-ce la raison de son succès actuel dans les sondages ? "Lorsqu'on leur demande leur avis sur Macron, les Français nous parlent de son dynamisme, du fait qu'il attire du monde à ses meetings. Même s'ils voient en lui 'quelqu'un qui peut faire bouger la France', ils ne nous parlent que très peu de son programme. Il n'y a en tout cas pas d'impatience manifeste en ce sens", analyse Jean-Daniel Lévy, de l'institut Harris Interactive.

Une stratégie à double-tranchant car s'il est pour le moment donné deuxième au premier tour et favori au second, Emmanuel Macron est l'un des candidats dont l'électorat est le plus indécis. "Plus d'un électeur potentiel de Macron sur deux dit qu'il peut encore changer d'avis, alors qu'ils ne sont que 30% chez François Fillon et 20% chez Marine Le Pen complète le sondeur." Le passage au concret pourrait donc bien lui jouer des tours.

Parce qu'il préfère égrener ses propositions à son rythme

Plutôt que de présenter son programme en un seul bloc, Emmanuel Macron a choisi d'égrener ses propositions au fur et à mesure de la campagne et au gré de l'actualité. Depuis le mois de janvier, son équipe envoie régulièrement à la presse, par mail, les "premières orientations" d'Emmanuel Macron sur tel ou tel sujet : ouverture des bibliothèques le dimanche, réforme de l'ISF, augmentation de la prime d'activité, lutte contre le mal-logement… Une façon habile de susciter la nouveauté, et de donner de la visibilité médiatique à ses mesures.

"Nous construisons le projet brique par brique. Nous n'avons pas chez nous des gens qui font des programmes dans leur coin, sans discuter, sans consulter, sans test, et qui se retrouvent quelques semaines plus tard à devoir le modifier", vante un cadre du mouvement. Sous-entendu : Emmanuel Macron ne se prendra pas les pieds dans le tapis comme François Fillon a pu le faire avec sa réforme de la Sécurité sociale ou Benoît Hamon avec son revenu universel.

Reste une interrogation : Emmanuel Macron n'est-il tout simplement pas en retard dans le bouclage de son programme ? Le coordinateur du projet, Jean Pisani-Ferry, n'a officialisé son ralliement à Emmanuel Macron que le 11 janvier. L'économiste est désormais à la tête d'une équipe d'une dizaine de personnes qui doit synthétiser un programme à partir des propositions remontées des ateliers locaux d'En marche ! et des travaux de quelque 400 experts réunis en groupes de travail. "Le projet est presque bouclé, il ne reste plus que quelques arbitrages", assure-t-on au sein du mouvement.