"Cataclysme", "gâchis", "déception"... Le ressenti des militants de Mélenchon et Hamon face à la désunion

En partant en ordre dispersé, la gauche risque l'élimination dès le premier tour de l'élection présidentielle. Que pensent les militants rangés derrière Benoît Hamon ou Jean-Luc Mélenchon de cette division ? Franceinfo leur a posé la question. 

Jean Luc Mélenchon et Benoît Hamon, le 21 janvier 2010, lors d\'une manifestation contre les suppressions de postes dans la fonction publique.
Jean Luc Mélenchon et Benoît Hamon, le 21 janvier 2010, lors d'une manifestation contre les suppressions de postes dans la fonction publique. (NICOLAS TAVERNIER / REA)
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Sophie BrunnClément ParrotFrance Télévisions

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Après la manifestation des partisans de Jean-Luc Mélenchon, samedi 18 mars à Paris entre Bastille et République, place dimanche 19 au meeting de Benoît Hamon à Bercy. Les deux candidats oscillent chacun entre 10 et 15% des intentions de vote dans les sondages, avec une courte avance pour le socialiste, mais sans possibilité de se qualifier au second tour de l'élection présidentielle pour l’instant. Comment cette désunion est-elle vécue par les militants des deux camps ? Franceinfo est allé à leur rencontre.

"La gauche ne peut pas gagner si elle est divisée"

Sur une petite place piétonne, à la sortie du métro Basilique de Saint-Denis, une dizaine de militants socialistes tentent de mobiliser pour la dernière ligne droite de la campagne. "Grand meeting de Benoît Hamon à Bercy !" clame Claude Le Clech. En soixante ans d’engagement pour le parti à la rose (rouge), il a connu bien des campagnes, mais cette année, il n’en revient pas : "Il faut que j’arrive sur ma 81e année pour vivre une élection présidentielle comme ça ! Je n’ai jamais vu ça. On aurait quand même voulu une entente plus cordiale entre les deux". Les "deux", ce sont Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon, incapables de s'entendre sur une candidature commune.

Claude n’est pas énervé, mais "déçu" par la tournure des événements. A côté de lui, Yanis, 28 ans, tend ses tracts aux clients qui sortent d’un supermarché. "C’est frustrant de voir qu’on est en tête au premier tour si on additionne nos deux scores, alors qu’aujourd’hui, on risque de ne pas être qualifiés du tout." Il tente de mobiliser, mais il est parfois difficile de répondre aux critiques : "Je croise des gens qui me disent : 'Ça ne sert à rien de voter pour vous, aucun des deux n’arrivera au second tour'.

Si le risque d’échec est bien identifié, personne ici ne semble avoir cru à la possibilité d’une telle alliance. "Je n’y ai jamais cru, mais je le regrette, dit Emir Deniz, chef d’entreprise de 38 ans. En même temps, il n’y a jamais eu une seule gauche..." "Mais là, on en aurait eu besoin !" complète l'une de ses camarades socialistes. Le sentiment est partagé par Cyrille, militant PS de 52 ans qui tracte devant une école du 10e arrondissement de Paris. "La gauche ne peut pas gagner si elle est divisée, mais le rassemblement ne se décrète pas, il faut être deux." N’y a-t-il plus aucune perspective d’union ? "Dans la campagne actuelle, on ne peut jamais dire jamais", lâche dans un sourire Eric Algrain, maire adjoint PS du 10e.

S’il y a un écroulement de part et d’autre, que Hamon et Mélenchon sont tous les deux en dessous de 10%, il y aura peut-être une réflexion finale. Mais ce sera probablement trop tard, les électeurs ne comprendraient pas.

Eric Algrain, maire adjoint PS du 10e arrondissement

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"Même si on ne gagne pas, tant pis"

De leur côté, les partisans de la France insoumise ont moins de regrets. Dans le 15e arrondissement de Paris, entre un vendeur de légumes à la sauvette et un stand de distribution de journaux gratuits, deux militants interpellent les passants en leur proposant le programme de Mélenchon pour 3 euros. Bernard, 67 ans, ne veut pas entendre parler d’une union avec les socialistes : "Je n'y ai jamais cru, à aucun moment. Compte tenu de l'état des troupes et de la mentalité de Hamon et du PS, ce n'était pas possible. On ne peut pas faire des alliances de circonstance comme ça."

Le PS est un parti néolibéral et la gauche, ce n'est plus qu'un slogan pour eux.

Bernard, militant de la France insoumise

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Jean-Pierre Coulomb, candidat de la France insoumise dans la 11e circonscription de Paris, tracte à la sortie du métro Pernety, dans le 14e arrondissement. Il reconnaît presque préférer la défaite à une mauvaise alliance : "Pour moi, l'extrême droite n'est pas en mesure de l'emporter cette fois-ci. Par contre, si Mélenchon se désiste et qu'on rate le prochain quinquennat comme celui de Hollande..." Sa suppléante renchérit : "Même si on ne gagne pas, tant pis. Le vote utile, on le fait à chaque fois. On a déjà donné pour Chirac... et on a peut-être eu tort, parce qu'à force de rejeter Le Pen, on ne fait que créer de l'insatisfaction."

Samuel ramasse un tract de la France insoumise, une moue aux coins des lèvres. Le jeune homme était mélenchoniste, mais a rejoint Benoît Hamon après la primaire de la gauche. Aujourd'hui, après les derniers revirements du candidat socialiste sur le revenu universel, il semble un peu perdu. "C'est vraiment dommage qu'ils n'arrivent pas à se mettre d'accord. Ensuite, c'est compliqué. Ils s'y sont pris un peu tard. Mais c'est vraiment un gâchis…" Patrice, qui compte voter Hamon, a les nerfs à vif : "Il faudrait que toute la gauche se mette d'accord, sinon c'est la défaite assurée et on risque d'avoir le FN en bout de course. A force de ne pas se mettre d'accord en raison de leurs désirs personnels, ils risquent de tout foutre en l'air."

"Mélenchon se trouve des excuses"

A qui la faute ? S’agit-il d’une bataille d’ego ? Côté socialiste, beaucoup font porter la responsabilité de la désunion au leader de la France insoumise. "C’est une question de personne, soutient Eric Algrain. Si le programme du Parti de gauche n’était pas porté par Mélenchon, il pourrait y avoir un rassemblement. Mais lui-même dit que son seul combat, c’est d’éliminer le PS." Adrien Delacroix, secrétaire de la section du PS à Saint-Denis, est du même avis : "Il se trouve des excuses. L’alliance avec les écolos montre que Hamon était ouvert au rassemblement." Beaucoup dénoncent une posture politicienne. "Pour Mélenchon, peu importe que la gauche ne soit pas au pouvoir, analyse Yanis. Il mise sur qui va reconstruire la gauche après. Il joue le cataclysme de la gauche à la présidentielle."

Le raisonnement de Mélenchon, c’est si je gagne, je gagne. Et si je perds, je gagne quand même. Il n’a aucune envie de rassembler.

Yanis, militant PS

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Mais d’autres militants hamonistes font aussi leur examen de conscience et n’hésitent pas à pointer leurs propres torts. A l’image d’Habib, 28 ans, qui tracte à Saint-Denis : "Ce n’est pas qu’une bataille d’ego. Si le quinquennat avait été différent, cela aurait été plus simple de trouver un accord." Emir Deniz renchérit : "Si les gens étaient contents, ils revoteraient pour nous. Il y a eu de vraies blessures, comme la loi El Khomri ou la déchéance de nationalité, qui ont rendu les choses plus difficiles. Je ne suis pas pour jeter la pierre aux autres, il faut d’abord regarder ce qui n’a pas fonctionné chez nous."

Ces déceptions sont évidemment un des arguments des Insoumis de Mélenchon. "'Mon ennemi, c'est la finance’, moi, j'y ai cru, explique Evelyne. Hamon est en train de payer la facture du quinquennat Hollande. Le PS a une espèce de sentiment de supériorité qui fait qu'on devrait se retirer en sa faveur. Tout ça pour qu'ils appliquent ensuite un programme de droite. C'est non ! La ficelle du vote utile, ça suffit ! Ça permet d'éviter de parler du fond, des programmes."

"Hamon va nous manger la laine sur le dos"

Le programme est une autre source de division, comme le note Judith, 29 ans, qui participe à sa première campagne en soutenant Benoît Hamon : "Sur les questions sociales et écologistes, on peut se retrouver. C’est plus difficile sur les questions internationales, Mélenchon a un rapport pas très clair à la Russie. Son plan B pour l'Europe, c’est la sortie de l’euro, c’est une ligne jaune." Mais pour Adrien Delacroix, ce n’est qu’un prétexte : "Mélenchon trouve des points de détail pour dire : on n’est pas d’accord avec le PS et les écolos. Les différences ne sont pas insurmontables, ça implique de faire des compromis sans être d’accord sur tout."

On peut pinailler sur un point du programme, mais la conséquence, c’est une victoire de la droite ou du centre droit.

Adrien Delacroix, secrétaire de la section du PS à Saint-Denis

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La victoire de Hamon à la primaire était pourtant le meilleur cas de figure possible pour un accord, bien plus qu’avec une candidature de François Hollande ou de Manuel Valls. "C’est ce qui a agacé Jean-Luc Mélenchon, croit savoir Eric Algrain. La barrière devenait franchissable.Une analyse confortée par les militants de la France insoumise, comme Romain, jeune militant de 29 ans : "Hamon va nous manger la laine sur le dos et ça va nous coûter la victoire." Et Sonia de conclure, non sans cynisme : "Valls aurait dû gagner la primaire, ça aurait été plus simple pour nous."