Législatives : comment La France insoumise a raté sa campagne

Avec 11,02% au premier tour des législatives, le mouvement porté par Jean-Luc Mélenchon n'a pas réussi à faire fructifier le score de son candidat à la présidentielle.

Le leader de la France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, le 5 juin 2017 à Toulouse (Haute-Garonne).
Le leader de la France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, le 5 juin 2017 à Toulouse (Haute-Garonne). (JEAN-MARC HAEDRICH / SIPA)
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Thomas BaïettoFrance Télévisions

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La vague semble retombée. Porté par une campagne réussie, Jean-Luc Mélenchon avait recueilli 19,58% des voix au premier tour de la présidentielle. Une performance que La France insoumise (FI), son mouvement, n'a pas su rééditer aux législatives : ses candidats récoltent, dimanche 11 juin, 11,02% des voix. Dimanche prochain, ils ne peuvent espérer remporter qu'entre 8 et 18 sièges de députés, dont celui de leur chef de file à Marseille (Bouches-du-Rhône). 

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Une déception pour ceux qui proclamaient pendant la campagne leur ambition d'imposer une cohabitation à Emmanuel Macron"C'est une chose de faire un score remarquable à la présidentielle, avec le soutien des communistes et d’autres forces, c’en est une autre d’en faire quelque chose après", confiait à franceinfo, quelques jours avant le scrutin, Olivier Dartigolles, porte-parole du Parti communiste.

Macron en état de grâce

Jean-Luc Mélenchon avait senti le coup venir. "Il est incontestable que beaucoup de gens se vouent d’une manière un peu aveuglée au chef de l’Etat alors même qu’il est en train de procéder à un coup d’Etat social", avait-il reconnu sur TF1 quelques jours avant le scrutin. Cet état de grâce présidentiel, provoqué selon les "Insoumis" par les médias, est pour les proches du candidat la première explication de cette campagne en demi-teinte. "Cela fait un moment qu'Emmanuel Macron n'a pas besoin de clip de campagne officiel", estimait avant le premier tour Eric Coquerel, orateur national de La France insoumise et candidat dans la première circonscription de Seine-Saint-Denis.

Dès que Macron fait quelque chose, c'est considéré comme un sans-faute. Ces éléments de langage favorables ne peuvent pas ne pas toucher l'électorat.

Eric Coquerel, candidat FI en Seine-Saint-Denis

à franceinfo

Le mode de scrutin, structurellement favorable aux grandes formations politiques, et le calendrier politique sont également évoqués. "La logique des institutions, avec l'inversion du calendrier [depuis le passage au quinquennat, en 2002, les législatives sont organisées juste après la présidentielle], aide à ce matraquage, selon lequel les jeux seraient faits et qu'il faudrait donner une majorité au président. C'est pour cela que nous avons toujours voulu remettre en cause les institutions de la Ve République", développait avant le premier tour Danielle Simonnet, oratrice nationale et candidate dans la 6e circonscription de Paris. 

"Il y a une démobilisation du camp qui a perdu"

Sur le terrain, les militants font le même constat et décrivent une ambiance "très différente de la présidentielle". L'élection d'Emmanuel Macron a eu "un effet démobilisateur pour beaucoup de gens, notamment dans les milieux populaires", a estimé dimanche sur franceinfo Alexis Corbière, porte-parole de Jean-Luc Mélenchon. "Les gens ne veulent plus entendre parler de politique. Ce n'est pas de la répulsion pour Jean-Luc Mélenchon, mais une forme de découragement. Les gens disent : 'il faut voir ce que Macron va donner'", observe Enguerrand, 21 ans, militant dans la 2e circonscription du Val-de-Marne. "Il y a moins d'enthousiasme, on a plus de militants sur le terrain mais un moins bon accueil. Des gens qui ont voté Mélenchon nous disent qu'ils votent Macron sinon le pays sera ingouvernable", abonde Laurent, 44 ans, en campagne à Reims (Marne), après avoir dénoncé le "Mélenchon bashing" de certains médias.

S'il ne cadre pas avec le discours optimiste de la campagne de La France insoumise, cet effet "n'est pas une surprise" pour Fabien Escalona, chercheur à l'université libre de Bruxelles et analyste pour Mediapart. "C'est l'effet de souffle qui s'est toujours observé depuis 2002. Il y a un effet légitimiste pour le président et une démobilisation du camp qui a perdu", résume-t-il. Ce docteur en sciences politiques relève également un "rééquilibrage après la captation du vote socialiste" pendant la présidentielle : "Le vote utile [qui avait profité à gauche à Jean-Luc Mélenchon] a beaucoup moins de sens dans une situation éclatée en 577 circonscriptions".

"Une logique de terre brûlée"

A gauche, certains ont une autre explication à la contre-performance de La France insoumise. A la tête d'une majorité qui mêle écologistes et mélenchonistes à Grenoble, le maire de la ville, Eric Piolle, avait voté Jean-Luc Mélenchon au premier tour de la présidentielle. Mais il n'a pas apprécié la stratégie de ce dernier pour les législatives. "Il avait le pouvoir d'asseoir tout le monde autour de la table, en chef d'orchestre, mais a fait le choix de se comporter comme un caporal de forteresse", regrettait-il le 1er juin dans un entretien à l'AFP, parlant d'une "logique de terre brûlée".

Contacté par franceinfo quelques jours avant le premier tour, l'édile regrettait l'absence de candidature commune dans sa ville, malgré des discussions entamées "depuis de longs mois". "L'espace ouvert pendant la présidentielle va se ré-éclater entre les abstentionnistes déçus, les communistes, les écologistes, La France insoumise ou le PS. A de rares exceptions près, cela va nous empêcher de remporter des victoires aux législatives", développait-il, avant de lâcher :

Vouloir porter le drapeau de la gauche tout seul n'est pas une stratégie gagnante.

Eric Piolle, maire EELV de Grenoble

à franceinfo

Au Parti communiste, avec lequel les négociations ont capoté, Olivier Dartigolles estime que "la présidentielle rend fou". "Jean-Luc Mélenchon s'est mal comporté depuis le premier tour de la présidentielle, en abîmant l'espoir et le score qu'on avait obtenu. (...) C'est peut-être un bon tribun, mais il n'est ni Dieu, ni César", dénonce le porte-parole du PCF, en évoquant les insultes – dont ce SMS rageur – et la "violence verbale" du camp insoumis. Pour lui, le programme d'Emmanuel Macron, "qui va vers le pire", aurait mérité un autre comportement.

Dans une telle période, c’est le dialogue, le respect et la responsabilité qui devraient dominer à gauche. Ces trois cases, Jean-Luc Mélenchon a oublié de les cocher.

Olivier Dartigolles, porte-parole du PCF

à franceinfo

Du côté de La France insoumise, on assume cette stratégie. "Nous sommes dans une démarche citoyenne, on ne peut pas changer le programme et faire des accords de boutiques. Certains l'ont compris et se sont impliqués dans notre démarche, d'autres sont toujours dans une configuration à l'ancienne. (…) Si nous avions brisé cette dynamique citoyenne, je pense qu'on nous en aurait voulu", martèle Danielle Simonnet.

Eric Coquerel, lui, met en avant les quelques candidats extérieurs soutenus par La France insoumise : les écologistes Sergio Coronado et Isabelle Attard, des communistes comme Marie-George Buffet et les sortants qui avaient parrainé Jean-Luc Mélenchon, Clémentine Autain ou encore François Ruffin. "Chacun est libre de se présenter. (...) Eric Piolle s'est peut-être laissé intoxiquer par l'atmosphère médiatique qui fait de nous les diviseurs", suppose l'élu francilien.

"Cette stratégie peut se comprendre"

Pour le chercheur Fabien Escalona, cette "stratégie assez raide" de Jean-Luc Mélenchon "peut se comprendre". "Si vous partez du principe que vous n'avez pas de chance de remporter la majorité, votre intérêt est de solidifier votre mouvement, d'obtenir des financements publics et de ne pas entacher votre image en passant des accords avec d'autres partis. (...) Les 'Insoumis' préparent cette image d'irréductibles, qui ne font pas de compromissions", décrypte-t-il. Les législatives sont un rendez-vous crucial pour le financement des partis politiques : chaque voix rapporte en effet 1,42 euro par an, à condition d'avoir obtenu au moins 1% des voix dans 50 circonscriptions. 

D'autres éléments, comme la petite phrase de Jean-Luc Mélenchon contre Bernard Cazeneuve qui se serait "occupé de l'assassinat de Rémi Fraisse", ont pu jouer à la marge. "On nous en parle souvent", reconnaît Laurent, le militant rémois, qui se "désolidarise de ça". "Je pense qu'il a un petit peu pété un boulon avec toutes ces critiques, et comme il a le sang chaud, ses mots ont dépassé sa pensée, poursuit-il. Mais il faut se battre sur les idées, pas sur la petite politique. Ce n'est pas pour ça que je suis venu chez les 'Insoumis'." Le militant, que nous avions croisé à Dijon, se souvient que, pendant la présidentielle, Jean-Luc Mélenchon "ne faisait pas d'attaques personnelles dans ses meetings".

* Estimation Ipsos/Sopra Steria pour France Télévisions, Radio France, Le Point, Le Monde, France 24 et les chaînes parlementaires.