Législatives : à Paris, la loi Travail au cœur d'une féroce lutte des gauches entre Myriam El Khomri et Caroline de Haas

Dans la 18e circonscription de la capitale, l'ancienne ministre du Travail est opposée à celle qui avait lancé une pétition contre sa réforme, signée par plus d'un million de personnes : un duel symbolique des divisions de la gauche.

Myriam El Khomri et Caroline de Haas, candidates aux élections législatives dans la 18e circonscription de Paris.
Myriam El Khomri et Caroline de Haas, candidates aux élections législatives dans la 18e circonscription de Paris. (MAXPPP / AFP)
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Sophie BrunnFrance Télévisions

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Elle est assise à la terrasse d'un café du 18e arrondissement de Paris. En cette fin de matinée ensoleillée, Myriam El Khomri échange avec des représentants d'associations de quartier. Une dame vient poliment solliciter l'ancienne ministre du Travail, aujourd'hui en campagne pour les élections législatives. Elle sort de l'atelier de maintenance de la RATP, situé de l'autre côté de la rue, et lui tend un tract de la CGT, comme pour demander un autographe. Elle lui présente côté verso, immaculé. "Vous voulez que je vous mette un petit mot ? C'est quoi votre prénom ?" demande Myriam El Khomri. "Valérie", répond l'intéressée.

Interloqués, on demande à Valérie si elle milite bien au syndicat qui a fermement contesté la loi Travail. Elle s'explique : "Oui, je suis de la CGT… C'est un petit clin d'œil ! On a beaucoup lutté contre la loi El Khomri. Mais ce n'est pas facile pour les gouvernements de réformer. Et puis dans les textes, il y a toujours des choses positives et négatives..." Myriam El Khomri sourit. Pas besoin d'en rajouter. Si même la CGT lui demande un autographe, c'est que sa campagne est bien engagée.

Une candidate qui revendique sa "proximité" avec Emmanuel Macron

C'est tout l'enjeu pour Myriam El Khomri : convaincre la gauche, largement majoritaire dans la 18e circonscription de la capitale, de voter pour elle, un an seulement après l'avoir largement divisée avec la loi qui porte aujourd'hui son nom. Pour cela, l'ancienne ministre a choisi d'assumer – "Je ne suis pas fébrile dans mes valeurs de gauche", dit-elle – et de mettre en avant son ancrage. 

Je me suis toujours battue pour les habitants des quartiers populaires et pour ceux qui avaient moins. Ici, j'ai travaillé pour les femmes, pour les mineurs afghans, pour les enfants exclus du collège, j'ai participé au lancement de la salle de consommation de drogue…

Myriam El Khomri

à franceinfo

Investie par le Parti socialiste, Myriam El Khomri a reçu une petite faveur de la part d'Emmanuel Macron : face à elle, La République en marche a choisi de n'investir aucun candidat. "On a été collègues au gouvernement. On a porté tous les deux la loi Travail en Conseil des ministres. Et j'ai toujours considéré son engagement comme sincère", justifie Myriam El Khomri, en revendiquant une certaine "proximité" avec le nouveau président.

Alors sur son affiche de campagne, l'ancienne ministre joue la double carte. Un petit logo du PS est apposé non loin de ce slogan : "Avec Emmanuel Macron, pour une majorité de progrès."

Au café, une directrice d'école salue Myriam El Khomri. "J'ai beaucoup pensé à toi l'an dernier… En même temps, je ne partage pas tout… Mais humainement, c'était dur !" lui dit-elle, compatissante. "Je me suis tannée le cuir", répond l'ancienne ministre en souriant. Pourtant, si elle loue le travail de Myriam El Khomri comme élue du 18e arrondissement avant son entrée au gouvernement, cette sympathisante de gauche votera bien pour la France insoumise le 11 juin. "Je vote pour un programme, pas pour une personne", dit-elle.

Un peu plus tard, un homme d'une cinquantaine d'années, habillé tout en noir, s'arrête juste devant elle. Derrière un air poli au premier abord, le ton est en réalité très agressif. "Je vous remercie pour ce que vous n'avez pas fait pour nous l'an dernier. On a pris plein de gaz, et je suis très content que vous ne soyez plus au gouvernement. Au revoir madame !", lance-t-il en tournant les talons. "Au revoir monsieur !" Apparemment peu affectée, l'ancienne ministre reprend sa conversation.

Une adversaire qui veut éviter une "loi Travail n°2"

Ce rejet de Myriam El Khomri, Caroline de Haas compte bien s'en servir. C'est même la principale raison de sa candidature, elle en convient. L'an dernier, c'est elle qui a lancé sur internet une pétition contre la loi Travail : à l'époque, l'initiative a recueilli plus de 1,3 million de signatures. Un record. Cette année, c'est sur le terrain électoral qu'elle a décidé de se confronter à l'ex-ministre du Travail, à la demande, dit-elle, de militants écolos et de gauche. Et peu importe si elle n'habite pas le 18e arrondissement : la meilleure circonscription possible, pour elle, est bien celle où se présente Myriam El Khomri.

Caroline de Haas, candidate aux élections législatives à Paris, le 12 mai 2017.
Caroline de Haas, candidate aux élections législatives à Paris, le 12 mai 2017. (PATRICK KOVARIK / AFP)

Peu importe aussi la forte pluie qui s'abat sur la capitale ce soir : Caroline de Haas va faire du porte-à-porte non loin du périphérique. La zone a été sélectionnée en étudiant la carte des bureaux de vote : ici, le total des voix de gauche et écologistes – hors Macron – dépasse les 40%. A l'interphone, c'est un peu la loterie. Quand enfin une voix répond, une militante lance : "Bonsoir, c'est pour les élections, on vient vous présenter la future députée !" La porte s'ouvre. Ses tracts à l'allure de Code du travail sous le bras, Caroline de Haas s'engouffre dans l'immeuble. Son discours est bien rôdé. "Bonjour, je m'appelle Caroline, je me présente pour être votre députée. J'ai 36 ans, je suis chef d'entreprise et je suis une citoyenne soutenue par la gauche et les écologistes."

Elle embraye directement sur son sujet favori : "Je ne sais pas ce que vous avez pensé de la loi Travail l'an dernier ?" Face à elle, la dame hausse les sourcils, l'air ennuyé. "Moi je veux proposer autre chose : je pense qu'il faut baisser le temps de travail." Le visage de la dame s'illumine. "Il faut augmenter les salaires et former les managers et les chefs d'entreprise au bien-être au travail", poursuit Caroline de Haas. Difficile de ne pas être d'accord.

Aujourd'hui, je me présente pour essayer de faire en sorte que le nouveau président ne fasse pas de loi Travail numéro 2.

Caroline de Haas

à franceinfo

C'est la première fois que Caroline de Haas se présente à une élection en son nom. Mais cela fait des années qu'elle baigne dans la politique. D'abord activiste au syndicat étudiant Unef, elle a fondé l'association Osez le féminisme !, a géré les relations presse de Benoît Hamon au PS, avant de s'éloigner du Parti socialiste et de diriger en 2016 la campagne – ratée – de Cécile Duflot à la primaire écologiste.

Déçue par la politique de François Hollande

Dans ces immeubles de logements sociaux du 18e arrondissement de Paris, c'est visiblement la première fois qu'un candidat vient faire du porte-à-porte. Une femme se montre intéressée. Aussitôt, Caroline de Haas remet la loi Travail au centre la discussion. "Nous, on veut rassembler toutes les personnes qui se sont mobilisées contre la loi Travail : tous les gens de gauche et les écolos de l'arrondissement, le NPA et aussi des 'insoumis', martèle Caroline de Haas. La France insoumise aura un candidat car ils n'ont pas voulu rassembler. Mais il y a des 'insoumis' qui me soutiennent." "Et chez Macron ?", demande cette habitante. "Il y a deux candidats proches d'Emmanuel Macron : Pierre-Yves Bournazel, qui est chez Les Républicains, et Myriam El Khomri", tacle la candidate.

Et puis comme partout, il y a ceux qui n'en peuvent plus de la politique. Une dame un peu âgée ouvre sa porte. Deux petits chiens s'échappent sur le palier. La candidate a à peine commencé son argumentaire que la retraitée, le visage très fermé, la coupe.

"Je n'y crois pas à tout ça. A chaque président, il n'y a rien qui change. Je n'ai pas voté cette année entre Macron et Le Pen.

– Je suis d'accord avec vous : c'est décourageant de voir ça. Mais moi si je suis élue, on va tirer au sort des citoyens pour contrôler...

– Ça ne m'intéresse pas, merci."

Et la porte se referme.

C'est horrible ! Franchement, François Hollande, c'est criminel, il a tué l'espoir de ce pays.

Caroline de Haas

à franceinfo

Caroline de Haas avait pourtant cru au changement promis par l'ancien président. Elle a même travaillé au cabinet de la ministre des Droits des femmes, Najat Vallaud-Belkacem, au début du quinquennat. Mais elle y est restée moins d'un an. "J'ai vu qu'on avait la possibilité de changer la vie des gens et qu'on ne le faisait pas. La technostructure passait son temps à dire : c'est compliqué..."

Myriam El Khomri "assume"

La loi Travail, Myriam El Khomri ne cherche pas à la dissimuler, bien au contraire. Au forum emploi organisé à la mairie du 18e arrondissement, elle en fait le service après vente. Dans le vaste hall du bâtiment, au milieu des stands d'associations, Myriam El Khomri est tout à fait dans son élément. Elue au conseil d'arrondissement depuis 2008, elle n'a jamais cessé de venir, même quand elle était ministre. Elle tutoie presque tout le monde. Et pour chaque personne rencontrée, elle tente de trouver une solution, ou de mettre en avant un dispositif de son ancien ministère.

Sur le stand de la mission locale de Paris, elle demande : a vous intéresse, la garantie jeune?" A une dame en recherche d'emploi : "Vous avez ouvert votre CPA ou votre CPF ? Faites-le, c'est très simple, avec votre numéro de Sécu sur internet, ça peut vous aider avec votre profil." Et à une association spécialisée dans l'insertion des handicapés : "L'emploi accompagné, vous en pensez quoi ? Ça y est, j'ai tout signé avant de partir, on a lancé les appels d'offres !"

Compte personnel d'activité, garantie jeune, emploi accompagné : autant de mesures mises en place par la loi Travail, dont elle doit démontrer qu'elles sont synonymes de progrès. Craint-elle de payer pour les "renoncements du quinquennat", comme le disent ses détracteurs ? "On ne va pas dans une élection comme au confessionnal, en attendant le salut, tranche l'ex-ministre. Moi, j'assume. Il y a des logiques de pétition... Et puis il y a des logiques d'action."