"Christiane Taubira symbolise tout ce que déteste l'extrême droite", selon l'historien Pascal Blanchard

Les attaques de l'opposition se multiplient contre la garde des Sceaux. Pourquoi est-elle ainsi prise pour cible ?

La ministre de la Justice, Christiane Taubira, arrive à Matignon, à Paris, le 6 mars 2015.
La ministre de la Justice, Christiane Taubira, arrive à Matignon, à Paris, le 6 mars 2015. (KENZO TRIBOUILLARD / AFP)
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Ministre de la Justice, de gauche, cultivée, guyanaise, femme et noire ... De toutes ces étiquettes, quelle est celle qui vaut à Christiane Taubira tant d'attaques à droite et à l'extrême droite, dans un registre qui emprunte parfois davantage à l'injure qu'à la politique ? Parmi les dernières en date, mercredi 11 mars,  comme le relatait Le Parisien , la première adjointe au maire UMP de Juvisy-sur-Orge (Essonne) a invité Christiane Taubira à "repartir" en Guyane, son département d'origine, "vu qu’elle a toujours détesté la France" – une référence à la jeunesse de Christiane Taubira qui fut, en Guyane, à la fin des années 1970, une militante indépendantiste.

Pour comprendre pourquoi la garde des Sceaux suscite une telle animosité dans la partie la plus à droite de l'échiquier politique, francetv info a interrogé l'historien Pascal Blanchard, spécialiste de l'empire colonial français et coauteur, avec Claude Askolovitch, Renaud Dély et Yvan Gastaut, de l'ouvrage Les années 30 sont de retour, petite leçon d'histoire pour comprendre les leçons du présent (éd. Flammarion, 2014).

Francetv info : Pourquoi Christiane Taubira est-elle prise pour cible de façon récurrente ? 

Pascal Blanchard : On lui dénie le droit d’exprimer ses idées, car elle est triplement illégitime pour certains 1) comme femme 2) comme ultra-marine 3) comme noire, soit trois "incompétences génétiques" cumulées. Si on laisse une femme noire s’exprimer au nom de la République, les "autres" pourraient s’engouffrer derrière. Quels autres ? Les 12 millions de personnes qui ont la peau plus "foncée" que la majorité dans l'Hexagone. Christiane Taubira apparaît comme la non-norme. A travers elle sont ciblés des millions de Français perçus comme illégitimes.

On peut faire un parallèle avec les années 1930 et les attaques virulentes d'alors contre le président du Conseil issu du Front populaire, Léon Blum, notamment de la part du mouvement d'extrême droite l'Action française. Léon Blum était jugé à l'époque illégitime pour agir au nom de la République parce qu'il était juif. Christiane Taubira aujourd'hui parce qu’elle est afro-guyanaise.

La crise joue-t-elle un rôle dans l'écho donné à ces attaques ?

La crise favorise les boucs émissaires et les explications simplistes. Les gens ne croient plus aux politiques, mais aux affects. Ils ne sont plus en capacité d’entendre une analyse subtile et complexe, mais ont besoin des clichés. Avec Christiane Taubira, ces clichés tiennent en une phrase : elle est femme, noire, ultra-marine, ses idées sont contre la norme ; elle est pour le mariage gay et elle veut faire sortir les "Africains et les Arabes" des prisons. Un imaginaire collectif est ainsi libéré, il rassemble ce qui est honni pour une partie des Français. Tout ce qui est détesté est concentré, désormais, en une personne unique. Et ce message est repris en boucle.

C'est aussi la question de la colonisation qui ressurgit ?

Oui : l'imaginaire colonial et patriarcal juge intolérable que Christiane Taubira "nous" fasse la loi. Elle incarne la diminution du pouvoir des hommes et des Blancs. Double raison expliquant qu'elle soit prise pour cible privilégiée par Eric Zemmour par exemple, et par beaucoup d'autres. L’ennemi est désormais "de couleur". Il faut défendre la supériorité de l’homme blanc, et le pouvoir autoritaire qu'il incarne. Après tout, il ne s'est passé qu'un demi-siècle depuis les indépendances et cinq siècles de colonisation ne s’effacent pas comme ça. C'est pareil face à l'islam, ce que symbolise le concept d'ennemi intérieur et extérieur.

Allez demander à un jeune des quartiers populaires ce qu’il en pense ! Leurs ancêtres n’étaient pas seulement immigrés, mais aussi "indigènes". Ils étaient "nos" sujets, ce qui veut dire qu’un jour on a été leurs "maîtres".

Vous voulez dire que les attaques contre Christiane Taubira ont un retentissement dans les cités ?

Les populations des quartiers populaires connaissent mieux le vécu post-colonial que nous ! Avec l'ancien footballeur Lilian Thuram, nous sommes allés, il y a quelques mois, parler à des lycéens de Rouen (Seine-Maritime) des zoos humains [des populations "indigènes" qui étaient montrées en spectacle, comme l'explique Le Monde Diplomatique]. Et ils nous ont dit : mais c’est comme nous quand les médias viennent nous voir ! Ils nous disent aussi combien de fois ils se font arrêter par la police.

Ils ont vu passer sur internet les caricatures violentes contre Christiane Taubira. Et ils nous ont dit : "Ce qu’elle endure, nous, on se le prend tous les jours. Si on la prend pour un singe, on nous prend pour des singes. Si on lui jette des bananes, c’est à nous qu’on jette des bananes !" Ils savent très bien de quel côté du miroir de "l’apartheid" ils se situent, pour reprendre le mot employé par le Premier ministre, Manuel Valls. Ils le savent, de la même façon qu’à l'inverse, un(e) jeune Blanc(he) sait que sa vie n’est pas conditionnée par la couleur de sa peau. 

Est-ce qu'il y a quelque chose de positif à retirer de tout cela ?

La bonne nouvelle, c’est que ces attaques montrent que l’égalité devient réelle. Car Christiane Taubira n'a pas été nommée par le fait du prince, elle a gagné toute seule ses galons politiques. On l’a bien vu d'ailleurs en 2002, lorsqu’elle s’est présentée à l'élection présidentielle.

Les attaques contre Christiane Taubira s’en prennent à une égalité qui se met en marche (désormais visible) et au pouvoir réel qu'elle exerce. Vous vous rendez compte : en 1950, 100 % des personnalités qui dirigeaient la France étaient des hommes blancs de plus de 50 ans. Aujourd'hui, cette proportion tourne autour de 80%. "Sortir de la nuit coloniale, ça prend du temps, autant de temps que d’y être",  a dit l'historien Achille Mbembe.