Que cache le "manspreading", cette façon de s'asseoir qui fout les boules à la Terre entière ?

Parce qu'il vise les hommes, accusés de prendre trop de place dans les transports en commun, au détriment des femmes, le "manspreading" (l'étalement masculin) est devenu un sujet archi-sensible, en ligne comme dans les rames.  

Une campagne contre le \"manspreading\" dans le métro new-yorkais, le 12 mai 2017. 
Une campagne contre le "manspreading" dans le métro new-yorkais, le 12 mai 2017.  (GREGOR THOLL / DPA / AFP)
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Marie-Adélaïde ScigaczFrance Télévisions

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Aaaaaah [soupir], les transports en commun, ses néons blafards, ses odeurs de vestiaire quand viennent les beaux jours et ses sièges conçus pour les deux tiers d'une personne adulte [re-soupir]. Depuis que la mairie de Madrid a mis en place, mardi 6 juin, une nouvelle signalétique dans son métro demandant aux usagers de ne pas écarter les jambes quand ils sont assis afin de ne pas gêner ses voisins de banquette, les internautes s'étripent sur la question du manspreading (que l'on peut traduire en français par "l'étalement masculin").

Le débat, forcément houleux, s'est propagé en France où les photos d'usagers avachis cotoient les insultes et les photomontages parodiques. Preuve que la question, régulièrement posée et exposée sur les réseaux sociaux, n'est pas aussi anodine qu'elle en a l'air. Alors que le collectif Osez le féminisme a invité, mercredi 15 juin, les voyageuses et voyageurs excédé(e)s à interpeller la RATP sur ce sujet, franceinfo revient sur un phénomène qui ne laisse personne indifférent. 

Une pratique vieille comme le bus 

"Manspreading, nom commun : désigne le fait, quand on est un homme, en particulier dans les transports en commun, d'adopter une position assise les jambes écartées, de façon à mordre sur le ou les sièges adjacents." Si la pratique n'a pas d'âge, le terme, lui, a fait son entrée dans l'Oxford Dictionnary en 2015. Contraction de "man" (homme) et de "spreading" (s'étendre), le manspreading s'observe depuis que les humains voyagent côte à côte. En janvier 1836, soit 179 ans avant que le terme ne soit adoubé par le dictionnaire, The Times of London prévenait dans un article consacré à la bienséance dans l'autobus : "Asseyez-vous avec vos membres près du corps, et ne décrivez pas un angle de 45° avec vos jambes, ce qui reviendrait à occuper la place de deux personnes." 

Selon un article du \"Times of London\" daté de 1836, on parle de \"manspreading\" quand les jambes forment (au minimum) un angle de 45°.  
Selon un article du "Times of London" daté de 1836, on parle de "manspreading" quand les jambes forment (au minimum) un angle de 45°.   (HOMESCHOOLMATH.NET)

Il a suffi d'un mot dièse ("#manspreading") pour répandre le néologisme. Constatant que cette règle était régulièrement bafouée, en particulier par ces messieurs, des utilisatrices du métro new-yorkais ont décidé, en 2014, de les dénoncer sur les réseaux sociaux Tumblr et Twitter, en publiant les photos des voyageurs envahissants et de leurs victimes collatérales (les voisin(e)s recroquevillé(e)s). Sans que cela ne soit le fruit du hasard, la MTA, l'organisme qui administre le réseau des transports en commun de la ville, relevait cette année-là un nombre sans précédent d'utilisateurs : 6,1 millions de passagers par jour, contre 5,1 millions les journées les plus chargées dix ans plus tôt sur ce même réseau, soulignait The New York Times

Aux Etats-Unis, en Turquie, au Japon, en Espagne, en Corée du Sud, en France.... Partout où l'on constate une hausse de l'affluence, et donc de moins en moins de places, des campagnes de dénonciations similaires ont vu le jour. Encouragées, voire initiées par des associations féministes, elles ont parfois abouti, comme en juin à Madrid, à la création d'une nouvelle signalétique, censée rappeler la posture à adopter dans un train bondé. En France, une première initiative du collectif Osez le féminisme en 2014 n'a, en revanche, pas suffi à convaincre la RATP. 

Un sujet à haut risque

L'avalanche de photos illustrant ces cas de manspreading sur les réseaux sociaux a enflammé les débats. D'un côté, des femmes (beaucoup) et des hommes (si, si !) affligés par cette posture envahissante ; de l'autre, des hommes (beaucoup) et des femmes (si, si !) revendiquant le droit de privilégier leur confort à celui de leur voisin. Vécues par de nombreux hommes comme une lubie de féministes en mal de combat à mener (des "pleureuses"), ces campagnes s'accompagnent souvent de démontages en règle, avec insultes, menaces et moqueries à la clé, comme l'illustre l'expérience récente d'une journaliste de Mediapart. 

Pourquoi tant de haine ? En février, un article de Slate.fr notait que les sujets ayant trait au féminisme (comme la différence entre les poches de pantalon des hommes et des femmes, la "charge mentale", la "taxe tampon" ou encore le harcèlement de rue) recevaient un accueil particulièrement violent sur les réseaux sociaux. Ainsi, "chaque article écrit [sur le manspreading] entraîne un flot de réactions de la part d'internautes. Certains hommes partagent leur indignation face à ce qui, pour eux, n'est pas un sujet valable", écrit le journaliste, capture d'écran de commentaires à l'appui.

Car pour beaucoup, ces termes culpabiliseraient injustement les hommes. "Que des siècles de domination masculine crétine s’expriment dans ce geste insupportable, c’est une évidence, […] mais ça n’empêche pas que certaines femmes, fait plus rare, beaucoup plus rare, en fassent autant, a ainsi argumenté le philosophe Raphaël Enthoven dans une chronique diffusée, mercredi, sur Europe 1. Masculiniser le terme, essentialiser ce comportement en gravant dans le marbre d’un mot la certitude que, par définition, il n'y a que les hommes qui font ça relève du sexisme." Polémique garantie.


Un sujet d'étude fascinant

Pour justifier cette pose, les menspreaders avancent deux arguments.
1) Les femmes aussi prennent de la place, notamment celles qui posent leur sac sur le siège voisin.
2) Les testicules : "Si elles sont mal placées, cela peut faire mal", a expliqué (en anglais) le porte-parole d'une association masculiniste canadienne, en 2015.

Depuis l'émergence du terme, de nombreux articles se sont penchés sur la réalité de ce prétendu "besoin" masculin de s'étendre. En analysant les données de trois études scientifiques portant sur les différences morphologiques entre les hommes et les femmes, un Américain a ainsi expliqué qu'ils écartaient les jambes pour compenser la différence de largeur entre les épaules et les hanches. Une étude plutôt raillée pour sa rigueur hasardeuse (comme ici chez Terra Femina). 

"Pour certains observateurs, cette façon de s'attribuer l'espace est le miroir d'autres façons dont les hommes occupent les autres espaces dans la société", a relevé The Independent (lien en anglais) en 2015, citant les espaces dépourvus de parité. "Chez l'humain comme chez l'animal, écarter les jambes permet d'affirmer sa domination, ce que font plus souvent les hommes, tandis que les femmes sont plus enclines à adopter des postures plus serviles", poursuit le quotidien. "Comme beaucoup d'autres codes sociaux, celui de s'asseoir est donc indubitablement marqué par des rapports de force, et est par là même, genré, a noté pour sa part Slate.fr, dans un article consacré à l'art de poser ses fesses. Il n'y a qu'à voir comment certains hommes s'assoient dans le métro."

Femmes éduquées à prendre le moins de place possible, hommes invités à adopter des positions dominantes... Le manspreading trouve son origine dans nos inconscients façonnés par les stéréotypes de genre, argumentait dès 1979 l'artiste féministe allemande Marianne Wex, dans son ouvrage Let's Take Back Our Space, 'Female' and 'Male' Body Language as a Result of Patriarcal Structures.

Dans sa très populaire conférence (plusieurs millions de vues sur YouTube), Amy Cuddy, professeure de psychologie à Harvard, explique comment elle a découvert qu'adopter des "poses de pouvoir" faisait augmenter le taux de testostérone au point de booster la confiance en soi des hommes comme des femmes. Ainsi, mesdames (et messieurs), si vous êtes embarrassé(e) par le manspreading, plusieurs options s'offrent à vous : vous pouvez prendre vos aises, vous pouvez aussi demander gentiment à votre voisin de vous faire de la place (attention, la requête est souvent accueillie par un soupir agacé, rapportent celles qui ont essayé et survécu pour témoigner). Ou alors, il suffit d'inventer le slip en papier bulle spécial testicules de cristal, et devenir ainsi milliardaire de sorte à ne plus jamais mettre les fesses dans un métro. En attendant, vous pouvez aussi demander à la RATP d'arrêter de s'asseoir sur le problème.