L'Angle éco, France 2

"L'Angle éco". Jacques Attali : "Nous vivons une période d'extraordinaire renaissance"

Reprise ou "re-crise", c'est le thème du magazine "L'Angle éco". François Lenglet a interrogé l'essayiste Jacques Attali.

François Lenglet et Jacques Attali, au musée du Louvre, à Paris, en septembre 2015.
François Lenglet et Jacques Attali, au musée du Louvre, à Paris, en septembre 2015. (FRANCE 2 / FRANCETV INFO )
avatar
France 2France Télévisions

Mis à jour le
publié le

Comment retrouver la croissance en France ? François Lenglet a posé la question à Jacques Attali, économiste et écrivain régulièrement sollicité par les gouvernements sur ce sujet. Conseiller spécial auprès du président de la République entre 1981 et 1991, il a aussi présidé la Commission pour la libération de la croissance française, qui a remis un rapport à Nicolas Sarkozy en 2008. L'essayiste est l'invité du magazine "L'Angle éco". Pour lui, la reprise devra passer par une nouvelle forme de croissance, plus altruiste et tournée vers les générations futures.

François Lenglet : A quoi faut-il s'attendre sur le plan économique dans les mois et les années qui viennent ? 

Jacques Attali : Prenons une métaphore simple. Nous sommes dans un avion qui devrait, en principe, avoir quatre moteurs : les économies américaine, européenne, japonaise et chinoise. Trois moteurs sont en panne, seul le moteur américain reste en marche. Mais ce qui est pire que tout, c'est qu'il n'y a pas de pilote pour l'économie mondiale. C'est cela, le grand désordre actuel : nous disposons d'un avion avec quatre moteurs, mais un seul fonctionne et nous n'avons pas de cabine de pilotage.

"Les ruines sont parfois sources de puissance nouvelle"

Les années qui viennent seront-elles des années de crise persistante ? Ne faut-il pas s'attendre à un renouveau ?

Tout cela est une histoire de cycles. Mais ces cycles ne recommencent jamais de la même manière. Les ruines sont parfois d'extraordinaires sources de puissance nouvelle. Nous ne sommes en aucun cas dans une période de ruine. Nous traversons une période d'extraordinaire renaissance si nous regardons ce qui se passe dans les technologies, dans l'art, dans les systèmes de valeur. C'est une extraordinaire floraison.

Que peut-on faire pour profiter de cette créativité ? Faut-il mettre en œuvre de nouveaux outils pour retrouver la croissance ?

Nous devons d'abord changer de système de valeurs. Tant que nous serons dans un système où l'égoïsme domine et où nous nous enfermons dans les balbutiements de la société de consommation, cela ne fonctionnera pas. Or la nature humaine, quand elle est intelligente, comprend qu'elle a intérêt au bonheur de l'autre.

Changer les valeurs, donc, mais ne faut-il pas mettre en œuvre d'autres politiques économiques ?

Il faut d'abord prendre conscience que le monde change avec les technologies, et que les technologies renvoient à ces valeurs. L'économie collaborative, l'économie en réseau et la globalisation sont des économies de l'altruisme. Les barricades, c'est l'égoïsme, la négation. Si nous allons vers les barricades, nous nous dirigeons vers le déclin absolu. Au contraire, si l'on va vers la compréhension, la confiance en soi et la confiance en l'autre, nous aurons un potentiel de croissance formidable. Mais les outils traditionnels sont dépassés. La technologie est un tsunami comparé à la puissance des Etats. 

"Si nous nous replions sur nous-mêmes, nous sommes morts"

Selon vous, les Etats ont-ils justement encore les moyens d'agir ?

Oui, et ils doivent poursuivre des politiques d'éducation qui sont absolument au cœur de tout. Mais une éducation altruiste, et non de pure compétition. Il faut en parallèle construire de vastes espaces dans lesquels cet altruisme s'inscrit. Les Européens doivent comprendre qu'ils ont intérêt à s'aider les uns les autres plutôt que de se fermer aux autres. La crise des migrants en est un exemple : si nous nous replions sur nous-mêmes, nous sommes morts. Au contraire, si nous nous ouvrons et si nous bénéficions des richesses que nous apportent les autres, alors nous aurons un potentiel de croissance extraordinaire.

Derrière la crise que vous pressentez, il y a donc une véritable renaissance...

Elle est en effet en marche. Mais celle-ci doit être une renaissance éthique, dans la prise de conscience que nous avons intérêt au bonheur des autres, en particulier des générations suivantes. Ce sont elles qui vont payer nos retraites et travailleront pour nous. Nous avons intérêt à ce qu'elles soient heureuses, bien formées. La formation des jeunes est fondamentale, non par pur altruisme, mais parce que c'est aussi notre intérêt.

"Les entreprises disparaîtront si elles ne trouvent pas en quoi elles sont utiles"

A l'échelle individuelle, cette renaissance peut aller très vite. Au cours de notre vie, il suffit d'aller chercher en quoi nous sommes uniques pour créer les conditions de notre épanouissement. Il ne faut pas des siècles, des millénaires ou même cinq ans pour cela. Cela vaut aussi pour les entreprises : elles ne doivent rien attendre de personne, et elles disparaîtront si elles ne trouvent pas en quoi elles sont utiles. 

Quelles sont les réformes à mener en priorité ?

Il y a des réformes fondamentales. Il faut commencer par l'école, l'école maternelle même. Pour donner à tous les moyens égaux de la mobilité sociale, de la formation à l'éveil, à la curiosité et à l'altruisme. Tout passe par l'école maternelle ! La formation permanente ensuite : il faut former les chômeurs de longue durée pour faire disparaître le chômage en cinq ans. Il faudra ensuite réduire le nombre de collectivités territoriales, car c'est un gaspillage formidable dans notre système. Nous devons aussi rendre l'Etat plus efficace, pour aligner en trois mois pas moins de quinze réformes. Mais tout cela, il faut le vouloir.

Peut-on espérer des réformes en 2017 ?

En France, beaucoup plus qu'ailleurs, tout dépend du président de la République. Depuis 1986, aucun candidat n'est arrivé au pouvoir avec un programme. Personne n'a été élu, c'est toujours quelqu'un qui a été battu. Nous n'avons pas réformé depuis trente ans. Mais si le prochain chef de l'Etat se prépare, entre 2016 et 2017, avec une véritable discussion sur les changements à apporter, alors il fera ce qu'il faut en trois mois. Sinon, c'est définitivement perdu. La France déclinera. Il y a une chance pour que cela change en 2017 si l'ensemble de la classe politique et journalistique parle des programmes, des réformes. Et, surtout, exige des candidats potentiels qu'ils disent ce qu'ils feront dans les trois premiers mois de leur mandat.