"Je n'ai jamais rien réclamé à un Premier ministre." Calme, laconique, Rupert Murdoch, 81 ans, est fidèle à lui-même. Il a été peu disert mercredi 25 avril, lors de sa première journée devant la commission sur la pratique des médias britanniques. Fallait-il s'attendre à plus de la part du PDG de News Corporation ? De sa précédente audition, en juillet 2011, on retient plus l'humiliation d'un entartage raté que des déclarations retentissantes.

Il était une fois le scandale des écoutes téléphoniques

Créée après le scandale des écoutes téléphoniques du tabloïd News of the World, révélé par le Guardian (article en anglais) en juillet 2011, la commission censée faire le ménage dans les pratiques douteuses d'une partie de la presse britannique s'est déjà penchée sur les relations entre médias et public, puis entre médias et police, notent Libération (article abonnés) et Le Figaro.

Cette fois, elle examine les rapports avec le monde politique. Qu'en dit le milliardaire aux méthodes réputées agressives ? "Il est naturel pour les hommes politiques de contacter des rédacteurs en chef et parfois les propriétaires (de journaux) (…) J'étais seulement un parmi d'autres."

Un ministre soupçonné de "délit d'initié"

Premier mis en cause, le ministre britannique de la Culture, Jeremy Hunt. Murdoch aurait bénéficié de conseils et d'informations confidentielles de sa part lors d'une tentative de prise de contrôle de BSkyB, le premier bouquet de télévision satellite en Grande-Bretagne. News Coporation en détient 39% et convoite alors le reste pour 10 milliards d'euros.

Selon le Guardian (article en anglais), le ministre et l'équipe de lobbyistes de Murdoch s'échangent alors discrètement jusqu'à une demi-douzaine de mails par jour, détaille le journal britannique. Or, c'est le ministre lui-même qui doit donner le feu vert à l'opération, teintant l'affaire de soupçons de "délit d'initié". En plein scandale, News Corporation devra finalement annuler son offre de rachat. Mercredi 25 avril, un conseiller du ministre a démissionné, expliquant que ses contacts avec l'empire de Rupert Murdoch "étaient allés trop loin", relate Le Nouvel Obs.

Réception chez le ministre des Finances

Entendu par la commission mardi 24 avril, James Murdoch, fils de Rupert et ex-patron de News International, a également admis entretenir "des 'rapports amicaux' avec le chancelier de l'Echiquier [le ministre des Finances], George Osborne, chez qui il a été reçu", écrit Le Figaro.

Selon Les Echos, le Premier ministre écossais Alex Salmond a lui aussi été égratigné lors de l'audience. A la lecture des courriels compromettants, "il s'est vu accuser d'être prêt à soutenir les Murdoch - en faisant pression sur Jeremy Hunt - dans cette opération (de rachat de BSkyB) si le Sun écossais lui apportait son soutien".

Des conversations avec David Cameron

Au-delà de ces responsables politiques, c'est le Premier ministre britannique, David Cameron lui-même, qui se trouve sur la sellette. Au cours de l'audition du fils Murdoch, il a été question d'un dîner de Noël en 2010. Durant celui-ci, le fils Murdoch aurait reconnu avoir eu "une petite discussion" au sujet de BSkyB avec le Premier ministre, mais c'était "en passant et en deux minutes".

Par ailleurs, il "admet avoir rencontré David Cameron à douze reprises lorsqu'il était chef de l'opposition", écrit Le Figaro. Mais là encore, James Murdoch cherche à tempérer : "J'étais intéressé et flatté d'être invité à des dîners où le leader de l'opposition était présent, pas pour peser sur ses positions sur la régulation des médias."

Quoi qu'il en soit, son père a été le premier patron de presse reçu par Cameron après son élection en 2010. Une réunion discrète, dont l'entrée se faisait par une porte dérobée. Mais les Tories, les conservateurs britanniques, ne sont pas les seuls à avoir frayé avec Rupert Murdoch. Dans un portrait que Libération lui consacre, le quotidien rappelle qu'un mois avant les révélations fracassantes sur les écoutes, "ils étaient tous là, sans exception", à l'invitation du tycoon pour une fête de la branche britannique du groupe Murdoch. Le journal cite "le Premier ministre David Cameron et son épouse Samantha, son vice-Premier ministre libéral-démocrate Nick Clegg, mais également le chef de l'opposition travailliste Ed Miliband et son frère David"

Un faiseur de Premier ministre ?

S'attirer les faveurs de tous les bords est une vieille habitude du magnat. Après avoir racheté coup sur coup News of the World en janvier 1969 et quatre mois plus tard le Sun pour en faire des tabloïds, il a obtenu une véritable "puissance de frappe éditoriale", qu'il s'est empressé de mettre d'abord au service de Margaret Thatcher, selon Le Monde (article abonnés), qui a consacré une série à "La saga Murdoch". Et en profite en retour, semble-t-il. Des documents récemment déclassés montrent qu'il a eu des entretiens secrets avec la "dame de fer", élue en 1979, avant de racheter le Times en 1981.

Par la suite, l'homme, considéré comme l'un des plus puissants du monde, aura l'art d'apparaître dans l'entourage des occupants du 10, Downing Street. Le travailliste Tony Blair ? Il est le parrain de l'une de ses filles. Son successeur, Gordon Brown ? Un ami personnel. David Cameron ? Il lui case comme porte-parole l'ancien rédacteur en chef de News of the World sacrifié à l'autel des écoutes.

"C'est très malsain"

Pour le politicien travailliste Chris Bryant, auquel le groupe de Murdoch a dû verser des dommages et intérêts après avoir piraté sa ligne téléphonique, "il suffit de voir comment les employés de Murdoch se comportent avec lui pour comprendre à quel point il intimide les gens". L'homme est redouté, dit-il, et "il a influencé de la même façon la scène politique britannique en accordant des faveurs aux uns et en inspirant la peur à tous". Personne n'a envie de se retrouver en une des tabloïds qu'il détient…

"C'est très malsain", abonde Jonathan Tonge, professeur de sciences politiques à l'université de Liverpool. "Depuis que le Sun a proclamé que c'était lui qui avait fait le résultat des élections de 1992, il y a (dans la classe politique) une peur quasiment pathologique de la capacité de Murdoch à influencer les électeurs".