Que devient le photographe derrière les selfies de singes ? "Tout le monde gagne de l’argent avec ces clichés, sauf moi !"

Le photographe anglais David Slater n’est jamais parvenu à récupérer les droits d'auteur pour ses "monkey selfies". Ruiné et épuisé, il raconte son histoire.

Depuis 2011, les clichés des macaques à crête, une espèce menacée, ont fait le tour du monde.
Depuis 2011, les clichés des macaques à crête, une espèce menacée, ont fait le tour du monde. (DAVID SLATER / MAXPPP)
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Alexis MagnavalfranceinfoFrance Télévisions

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Quand David Slater s'aventure, en 2011, sur Célèbes, une île indonésienne, le mot "selfie" n'est pas encore entré dans le dictionnaire. Guide à la main et sac de vingt kilos sur le dos, il s'est fixé pour objectif de ramener des clichés d’espèces rares. Mais en pleine jungle, ce sont des macaques à crête qui appuient sur le déclencheur de son appareil :

D'abord repris par le Daily Mail (en anglais) puis diffusés dans le monde entier, les autoportraits des singes n'ont pourtant pas fait la fortune du photographe britannique, dont la propriété intellectuelle a été contestée par Wikipédia et l'association de défense des animaux Peta.

Les gens pensent que je gagne des millions. Mais tout le monde gagne de l’argent grâce à mes photos, sauf moi !

David Slater

à franceinfo

Seulement quelques milliers d'euros

Six ans plus tard, David Slater raconte dans le détail l'histoire de ces photos qui ont fait le tour du monde. "Un groupe de macaques s’est mis à me suivre et m'ont accepté, explique-t-il. J’ai adopté leur rythme de vie, je suis devenu un singe ! Je mangeais quand ils mangeaient, je dormais quand ils dormaient…" Le lien de confiance établi, il tente une expérience : "Les macaques m’avaient vu prendre des photos, alors j’ai voulu savoir s’ils avaient assimilé le geste." Dans la chaleur humide de la jungle, il monte alors son appareil sur un trépied, cale les réglages et le retardateur. Puis s'en éloigne de quelques mètres. "Ils m’avaient vu appuyer sur le bouton et se sont approchés. Le son de l'obturateur les a amusés et ils ont été attirés par leur reflet dans l’objectif, d’où l’effet selfie."

Une fois les clichés mis en ligne, le buzz est immédiat. "Dans l’heure qui a suivi, le Guardian m’a appelé alors que je partais à la plage avec ma famille. Les premiers mois, on me payait pour pouvoir diffuser ces photos, c’était incroyable." Il reçoit des milliers de mails et dit avoir touché environ 2 000 livres (2 200 euros), qui lui remboursent son voyage en Indonésie. L'autodidacte, venu à la photographie dès l’adolescence, se frotte les mains. "Mes parents n’avaient pas les moyens de m’acheter un appareil. J’ai commencé avec celui prêté par quelqu'un de mon club de photo", se rappelle-t-il. C'est en 1996 qu'il décide d'en faire son métier. "Un jour, ma voiture a brûlé. Plutôt que d’en racheter une avec l’argent de l'assurance, j’ai tout investi dans du matériel photo."

Fauché depuis toujours, il entrevoit alors gloire et fortune – mais cette dernière lui passe finalement sous le nez. "J’ai vu le selfie des macaques sur Wikipédia par hasard. Ils l’ont mis en contenu libre de droits parce que le singe tenait l’appareil. C’est comme ça que tout a commencé." Cet artiste assiste, impuissant, à la reprise de ses photos sur internet sans la moindre contrepartie financière. Pendant deux ans, il somme l’encyclopédie en ligne de retirer l'image de sa base de données, qui compte plusieurs dizaines de millions de photos libres de droits. Refus de Wikipédia, pour qui le fait d'avoir simplement "posé son appareil dans un parc national" ne fait pas de David Slater l'auteur des photos.

"Un gros travail d'apprentissage et beaucoup de persévérance"

Mais le feuilleton judiciaire ne fait que commencer. L'association de défense des animaux Peta dépose à son tour une plainte pour obliger le photographe à reverser ses droits d'auteur… au singe. Échec en première instance : la justice américaine annonce, en janvier 2016, que les animaux ne peuvent pas être considérés comme des auteurs. L'affaire est toujours examinée en Cour d'appel. "Le seul tribunal qui a dit que je n’avais pas les droits sur ces photos, c’est la cour de l’opinion publique, j'ai nommé Wikipédia", commente David Slater, amer.

Car lui défend sa propriété intellectuelle. "Le comportement de ce singe n'a rien eu d'accidentel", expliquait récemment le photographe au Guardian (en anglais). J'ai dû faire un gros travail d'apprentissage, ça m'a demandé beaucoup de persévérance." 

Les gens pensent que la photographie, c’est simplement appuyer sur un bouton. Mais ce n’est qu’une partie du processus.

David Slater

à franceinfo

Pourquoi, alors, ne pas attaquer en justice tous ceux qui utilisent ses photos ? Fataliste, le photographe s’avoue impuissant : "Deux informaticiens ont estimé que ma photo avait été utilisée ou partagée sur Facebook entre 40 et 90 millions de fois. Comment je peux espérer un jour écrire 90 millions de lettres ?" Indigné, mais résigné.

Une reconversion en coach de tennis ou promeneur de chiens

Mais cette expérience n'a pas fait perdre à David Slater sa passion pour la photographie. "J’en fais toujours, mais pas des milliers, pas de quoi vivre uniquement de cela." Ses revenus d'indépendant ont décliné.

Pendant plusieurs années, j’ai animé des ateliers, aujourd'hui je vends des tirages de mes photos. Mais l’argent que j’ai gagné avec les selfies des singes a servi à payer mon avocat.

David Slater

à franceinfo

Aujourd'hui, il cherche à diversifier ses sources de revenus. Joueur de tennis depuis 12 ans, il a investi une part de ses économies dans une formation pour devenir entraîneur. Il y a quelques semaines, le Guardian évoquait une autre possibilité : promeneur de chiens. "J’y réfléchisÇa me permettrait de sortir tous les jours en forêt avec mon appareil, d’être payé pour un hobby. Ça m'aidera peut-être à retrouver la motivation."

Ancien chercheur en volcanologie, proche de la nature, David Slater retient malgré tout le côté positif de ses déboires : son histoire a eu le mérite d’interpeller les gens sur le sort des macaques à crête. Chassés pour leur viande par les chrétiens d’Indonésie, ces singes sont sur la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature. "Je suis fier d’avoir fait la promotion de cette espèce menacée. Ça a changé ma vie. Les gens me soutiennent, ça me sort d’une certaine dépression. Si c’était à refaire, je le referais."